Solange Randriambololona1
Résumé/ Summary
Ce thème sur les banques de céréales, bien que ne parlant pas des aspects purement techniques de protection des denrées stockées, est présenté au cours de ce symposium car la sécurité alimentaire est également la finalité de ces banques de céréales.
L'objectif de cet exposé est donc de livrer quelques éléments de réflexion aux participants au sujet de l'implantation et du fonctionnement des banques de céréales en Afrique (Burkina Faso, Mali, Sénégal, Togo). Les analyses ont été effectuées à partir de divers documents, articles et rapports de séminaires.
Dans la première partie, les problèmes relatifs au choix des zones d'implantation sont évoqués. En effet, il s'agissait au départ d'une structure prévue pour recevoir et gérer l'aide alimentaire après les années de grande sécheresse au Sahel, donc d'envergure nationale, voire internationale, mais il s'est avéré qu'il aurait fallu étudier l'implantation selon les conditions agro-économiques des régions.
La deuxième partie traite des différents problèmes inhérents à la gestion de ces banques de céréales.
L'exposé conclut par la nécessité de tirer des leçons de ces expériences pour éviter que les mêmes problèmes réapparaissent si on pense promouvoir le stockage communautaire.
Though dealing only with the technical aspects of the protection of stored produce, the topic on food-grain banks is presented in this symposium as food security is also the final aim of these food grain banks.
The goal of this paper is to give participants some reflections regarding the establishment and functioning of food-grain banks in Africa (Burkina Faso, Mali, Senegal, and Togo). Analyses have been made on the basis of various documents, articles and workshop reports.
Problems relating to the choice of areas for establishment are raised in the first part. Originally it was a facility designed to collect and manage food aids after the years of acute drought that has affected the Sahel region, thus assuming a national and even an international scope. However, it turned out that the establishment should have been made according to the agro-economic conditions of the areas.
The second part deals with the various problems pertaining to the management of such food-grain banks.
Finally, attention is drawn to the need to take lessons from these experiences to avoid that the same problems should recur if community storage is sought to be promoted.
Les problèmes d’implantation et de fonctionnement des banques de céréales dans différents pays d’Afrique seront évoqués dans cet exposé, et non l’aspect technique de conservation dans ces greniers communautaires.
Mais il est convenu que l’objectif de toutes ces actions entreprises, que ce soit en matière de protection des stocks ou en matière de regroupement des paysans pour un stockage collectif, est sans nul doute la sécurité alimentaire.
L’analyse a été faite uniquement à partir de documents, d’articles et d’actes de séminaires dont la majeure partie a été éditée par la GTZ et par la FAO.
Un inventaire effectué en 1990 par la FAO a fait état sur environ 4.000 en place vers 1975, de seulement 2.330 à 2.900 banques de céréales opérationnelles dans six pays du Sahel. Il en reste 240 au Sénégal, 400 au Mali, 800 au Burkina Faso, 370 au Niger, 25 en Mauritanie et de 500 à 1.000 au Tchad. Au Burkina Faso, 70 % des banques de céréales subventionnées par l’Etat et 20 % de celles installées par les ONG sont inefficaces. La question se pose: Pourquoi cette régression?
Ainsi, cet exposé traitera en premier lieu les problèmes relatifs au choix des zones d’implantation de ces banques de céréales, et, en deuxième lieu, les problèmes inhérents à la gestion de ces banques de céréales.
La construction des banques de céréales a commencé dans les années 70 au Sahel, après les grandes famines des années 60 et après les échecs des coopératives promues par l’Etat. La lourdeur et l’inefficacité des Offices de céréales avec leurs structures centralisées qui ont échoué dans leurs missions ont joué un rôle significatif dans le processus de développement des banques de céréales. Il a fallu donc trouver une formule pour assurer la couverture alimentaire dans cette région lors des moments critiques.
Il s’agit en fait de greniers communautaires car si c’était une vraie banque, il y aurait une véritable capitalisation, c’est à dire un accroissement régulier des stocks, ce qui n’est pas le cas, mais le terme «banque de céréales» est quand même adopté.
L’objectif principal des banques de céréales est d’assurer la couverture alimentaire paysanne pendant les périodes critiques. La production familiale est insuffisante pour assurer les besoins alimentaires. De toute manière, pour différentes raisons, les paysans ont l’habitude de vendre leurs produits à bas prix à la récolte alors que les prix sont déjà bas et d’en racheter cher à la période de soudure.
Le fonctionnement schématique d’une banque de céréales est le suivant:
avoir un stock de départ, soit à partir en principe de grains venant des membres du groupement, soit à partir de dons en nature, soit à partir de grains achetés sur subventions ou sur un fonds de roulement remboursable;
faire le stockage de ces grains jusqu'à la période de soudure (stockage en moyenne de six à huit mois);
revendre ces grains aux membres du groupement.
Mais, selon les zones d’implantation, des problèmes sont apparus.
Dans les zones chroniquement déficitaires, la grande partie du stock provient des achats à l’extérieur de la zone et non des membres du groupement.
Il y a donc nécessité d’avoir un fonds de roulement pour s’approvisionner à l’époque la plus favorable. Les banques de céréales jouent alors le rôle de boutiques villageoises. Elles achètent au prix du marché à l’époque d’achat. Elles ont pour fonction principale d’assurer la sécurité alimentaire et secondairement de permettre un gain de temps aux paysans en leur évitant les déplacements vers d’autres zones pour se racheter des grains à la soudure (Enquêtes de l’ACOPAM2, financé notamment par le PAM3).
Selon Daniel Thieba de l’INODEP au Sénégal, «il est évident que dans ces zones déficitaires se met en place un jeu d’acteurs sociaux ayant des stratégies spécifiques et des intérêts particuliers, le moindre n’étant pas l’effort de captation des dons et subventions venus de l’extérieur». «La formation des groupements devient alors une stratégie pertinente dans l’insertion au sein des réseaux d’aide» (Guengant, 1995).
Dans les zones excédentaires, les exploitants sont en général autosuffisants et dégagent un surplus céréalier. Mais la zone n’est pas homogène. Les banques de céréales ont donc pour fonction de réguler et de stabiliser les prix des céréales dans la zone et de permettre la commercialisation avec des zones déficitaires. La recherche de débouchés rentables prend la priorité. Les besoins des paysans pendant la période de soudure s’expliquent par la surcommercialisation pour des besoins monétaires divers. Par ailleurs, le surplus céréalier peut rencontrer des difficultés d’écoulement.
Dans les zones à équilibre précaire où la situation alimentaire est fonction de la pluviométrie et où en général les bonnes et les mauvaises récoltes sont à peu près équilibrées, la surcommercialisation est chose courante, c’est à dire vente au delà du surplus à la récolte et obligation de rachat à prix fort au moment de la soudure. Les banques de céréales assurent donc la sécurité alimentaire principalement pendant la période de soudure.
Compte tenu de la différence entre ces zones, il s’est avéré que les banques de céréales dans les zones à équilibre précaire sont les plus aptes à remplir leur fonction principale qui est d’assurer la couverture alimentaire en période de crise.
Les banques de céréales, en tant qu’activités de «groupements de paysans», se disent fondées sur le principe de l’autogestion. Cependant, plusieurs associations ont été créées pour répondre à l’une des conditions d’attributions de l’aide extérieure caritative. Ce qui fait que, dans ces cas, aucune règle de conduite traditionnelle ou librement consentie ne vient présider au fonctionnement de ces associations.
Notons que dès le départ, les apports extérieurs varient d’un donateur à l’autre et d’un projet de développement à l’autre. Par exemple, concernant la construction du magasin, celui-ci peut être fourni gratuitement au groupement ou être construit avec la participation matérielle des membres. Ce qui présente déjà des différences au point de vue de la cohésion des membres. Le nombre de membres varie aussi d’un pays à l’autre. Au Mali, le nombre moyen de villageois autour d’une banque de céréales est d’environ 400 alors que ce chiffre est souvent supérieur à 1.200 au Burkina Faso. Il est alors souvent difficile d’avoir une prise de décision commune à la base.
D’après les enquêtes effectuées au Burkina Faso et au Mali par Gunther et Mück en 1994, «plusieurs indices laissent à penser que l’on a sous-estimé aussi bien les tensions existant dans les villages que l’éventualité d’une aggravation de certains conflits suite à la fondation de banques de céréales».
En conséquence, l’étude de la cohésion sociale doit être un préalable à toute tentative d’associations paysannes. Les expériences ont montré que les associations où il n’y a pas cooptation volontaire des membres sont vouées à l’échec dès que les aides extérieures cessent.
Dans tous les cas, un comité de gestion composé en général (de six à huit personnes) d’un président, d’un secrétaire, d’un trésorier, d’un comptable, d’un acheteur et d’un vendeur a été créé pour représenter les membres, pour gérer la banque de céréales et provoquer la participation active de chacun.
Le fait même d’être membre du comité de gestion suppose qu’on sache lire et écrire. Or, il se trouve que ce ne sont pas toujours les leaders du groupe qui soient lettrés. Par ailleurs, certains membres du comité, dans la recherche de légitimation de leur rôle, s’investissent dans la recherche de subventions et sont peu soucieux de l’utilisation des fonds obtenus, faute de contrôle.
Des formations en matière de gestion ont été données à ces membres de comité. Mais, dans certains cas, cela n’a fait qu’augmenter le décalage entre ceux qui décident et les autres.
Pour éviter ces problèmes, les critères de choix des personnes dirigeantes devraient être établis par l’assemblée générale du groupement. Les expériences montrent que les banques de céréales qui marchent sont celles qui sont greffées sur des groupements existants ayant déjà des activités communes, sociales ou économiques et ayant leur propre système de décision.
Les caractéristiques architecturales et les capacités des magasins variant de 10 à 50 t ne sont pas toujours compatibles avec les impératifs d’une gestion convenable.
En effet, dans certaines zones, les banques de céréales sont des constructions difficilement intégrables au village vu ses dimensions et son architecture. Du point de vue de la gestion, les frais d’entretien et de maintenance dépassent ceux prévus initialement dans le schéma: achat, stockage sur quelques mois et vente.
Les charges sont différentes en fonction de la structure, de la capacité et des investissements pour le magasin. Il est évident que les frais d’entretien d’un magasin en ciment de 20 t, construit sur un crédit et celui d’un grenier traditionnel de 5 t ne sont pas les mêmes.
Des calculs types de rentabilité selon le type d’entrepôt ont été établis par Gunther et Mück dans le livre intitulé «Les banques de céréales ont-elles fait banqueroute?», publié par la GTZ en 1995. Mais la multiplicité des Organisations Non Gouvernementales (ONG) d’appui et d’intervention et les politiques étatiques en matière de sécurité alimentaire ne facilitent pas l’accès à des données économiques fiables en vue d’un calcul de rentabilité.
Ces problèmes de maintenance du magasin n’existent pas ou sont amoindris dans les greniers communautaires construites par les paysans eux-mêmes.
Les banques de céréales ont tendance à surpayer les grains à l’achat et à revendre en soudure en dessous du prix du marché. Cette stratégie a des conséquences sur la rentabilité économique car la banque de céréales ne peut profiter de l’intégralité du différentiel saisonnier de prix. Des enquêtes de la GTZ ont montré qu’en général, la différence entre prix d’achat et prix de vente sur les marchés locaux est de 34,5 % mais est seulement de 18 % pour les banques de céréales.
En situation «normale», la marge nette obtenue est suffisante pour assurer l’équilibre d’exploitation. Mais elle ne permet pas de rembourser le capital de départ éventuel et de dégager une marge d’autofinancement pour accroître les activités et pour prévenir les risques. Cette pratique favorise certes les populations cibles, mais aussi les profiteurs si la sélection des bénéficiaires n’est pas rigoureuse. Mais elle ne peut peser sur les prix que si les quantités achetées ou mises sur le marché sont importantes, ce qui suppose une trésorerie conséquente.
En ce qui concerne la quantité de grains achetée, certaines banques de céréales au Mali, par exemple, ont du mal à se développer car les commerçants, dans de nombreuses zones enclavées ont un pouvoir de pression important sur leur clientèle: ils offrent plusieurs services à la fois et sont peu nombreux ou solidaires entre eux. Ainsi, si un client ne s’approvisionne plus en céréales chez son commerçant habituel, il risque de ne plus pouvoir obtenir de facilité de paiement (crédit) lors de ses futurs achats en produits de première nécessité (sucre, huile). Bien que les commerçants vendent cher, certains producteurs ne peuvent se passer de leurs services.
A notre avis, si on veut une autogestion, les banques de céréales ne peuvent se développer qu’à l’échelle de groupements de paysans ayant déjà une solidarité traditionnelle confirmée. Elle fonctionnera mieux si c’est une activité supplémentaire à d’autres déjà existantes comme des champs collectifs, par exemple.
Voilà donc une analyse faisant voir plutôt le côté négatif des banques de céréales en Afrique. Mais il faut rappeler que cet exposé a pour objectif de livrer des éléments de réflexion pour que les erreurs ne se reproduisent pas. Il y a aussi des banques de céréales qui remplissent efficacement leur rôle.
Il est indispensable qu’il y ait une réelle concertation et des échanges d’expériences entre les gouvernements, les bailleurs de fonds et donateurs et les villageois.
Quelques questions tirées de l’article de Caputo Vincezo lors d’une rencontre régionale au Mali sur le crédit et l’épargne ruraux dans le Sahel pourraient être posées aux différents acteurs de développement.
Accepteraient-ils de prendre toutes les mesures pour encourager sur les plans juridique et opérationnel l’initiative des associations rurales de base?
Sont-ils conscients que cela ne pourra se faire que dans un cadre de libéralisation et de dynamisation du commerce privé?
Sont-ils prêts à considérer les programmes de développement comme des cadres visant à mobiliser les ressources propres aux milieux concernés?
Sont-ils conscients que développer l’esprit d’entreprise demande de grands changements au niveau des politiques économiques, des institutions et des infrastructures?
Sont-elles en mesure de devenir des interlocuteurs fiables?
Sont-elles en mesure d’assurer une gestion démocratique sur des bases strictement solidaires?
Sont-elles prêtes à affronter les problèmes d’une gestion efficiente et efficace?
Sont-elles disposées à mieux sélectionner tant leurs activités que leurs membres?
Berg, E.; Kent, L., 1991. The economic of cereal banks, pp. 73-76.
Caputo, V. Le crédit et l’épargne ruraux dans le Sahel.
CEEMAT. Conservation des graines en régions chaudes.
CILSS. BIT/ACOPAM. FAO, 1991. Rapport sur l’atelier de réflexion sur les banques de céréales à Ouagadougou, Burkina Faso du 21–24 octobre 1991.
Günther, D.; O. Mück. «Les banques de céréales ont-elles fait banqueroute?».
Gwinner, J.; R. Harnisch & O. Mück, 1996. Manuel sur la Manutention et la Conservation des Graines après Récolte. GTZ, Eschborn.
Kat, J., 1983. Les banques de céréales en Haute-Volta. AGSM. Rome.
Mercoiret, M-R. L’appui aux producteurs ruraux.
Thieba, D., 1991. Cahier des Sciences Humaines 27 (1-2). «Associations paysannes, sécurité alimentaire et commerce céréalier au Sénégal».
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1 Projet
DP/GTZ «Promotion de la Protection Intégrée des Cultures et des
Denrées Stockées à Madagascar»
2Appui Coopératif et Associatif aux
Programmes d’Investissement
3 Programme Alimentaire Mondial