La faim menace plus de la moitié de la population au Soudan du Sud

La sécurité alimentaire s’est fortement aggravée dans les zones touchées par les inondations l’an dernier

20 février 2020, Juba - Quelque 6,5 millions de personnes au Soudan du Sud - soit plus de la moitié de la population - pourraient se retrouver en situation d'insécurité alimentaire aiguë au plus fort de cette saison de famine (mai-juillet), selon les trois agences alimentaires des Nations Unies basées à Rome.

Selon le rapport sur le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) publié aujourd'hui par le Gouvernement du Soudan du Sud, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), le Programme alimentaire mondial (PAM) et le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), La situation est particulièrement inquiétante dans les zones les plus violemment frappées par les inondations de 2019, où la sécurité alimentaire s'est fortement détériorée depuis juin dernier.

La menace concerne tout particulièrement 20 000 personnes qui, de février et jusqu'à fin avril, seront exposées à un niveau extrême de famine (insécurité alimentaire de niveau «catastrophe» ou phase 5 de l'IPC) dans les comtés d'Akobo, Duk et d'Ayod qui ont été touchés par de fortes pluies l'an dernier et ont besoin d'une aide humanitaire urgente et soutenue.

Les prévisions indiquent que la faim s'aggravera progressivement d'ici le mois de juillet, surtout dans les états du Jonglei, du Haut-Nil, de Warrap et au nord du Bahr al Ghazal, où plus d'1,7 million de personnes sont confrontés à une situation d'insécurité alimentaire dite «urgente» (phase 4 de l'IPC) en raison des effets dévastateurs des inondations et du faible niveau de la production alimentaire. 33 comtés seront en situation d'insécurité alimentaire de niveau «urgent» pendant la saison creuse. Ils étaient 15 en janvier.

De manière générale, en janvier, 5,3 millions de Soudanais du Sud avaient déjà du mal à se nourrir ou vivaient dans une insécurité alimentaire de niveau «crise» ou pire (phase 3  de l'IPC, voire plus).

«Malgré quelques améliorations saisonnières dans la production alimentaire, le nombre de personnes souffrant de la faim reste dangereusement élevé et ne cesse d'augmenter. De plus, nous devons actuellement faire face aux essaims de criquets pèlerins qui pourraient rendre la situation encore plus difficile. Il est important que nous continuions à fournir de l'aide aux populations sud soudanaises et que nous intensifions nos efforts, afin de relancer ou d'améliorer leurs moyens d'existence et leur production alimentaire. Il s'agit également de renforcer la capacité du gouvernement à intervenir face à la résurgence des acridiens », a déclaré M. Meschack Malo, Représentant de la FAO au Soudan du Sud.

Les prévisions indiquent que la faim s'accentuera dès le mois de février principalement en raison de l'épuisement des stocks de nourriture et de la hausse des prix des denrées alimentaires. De manière générale, les effets cumulés des inondations et des déplacements de population qui s'ensuivent, l'insécurité localisée, la crise économique, la faible production des récoltes, et l'épuisement des denrées qui persistent, rapprochent la population d'une situation de famine.

« La situation de la sécurité alimentaire est désastreuse », a affirmé M. Matthew Hollingworth, Directeur pays du PAM au Soudan du Sud. « Toutes les améliorations qui avaient été apportées ont été réduites à néant par les inondations fin 2019, surtout pour les communautés les plus difficilement atteignables. Mais le pays arrive à un moment charnière. Ce samedi, un gouvernement d'unité nationale devrait être formé et les armes abandonnées de manière définitive. Nous devons intensifier nos efforts afin de répondre aux besoins urgents des populations les plus vulnérables et donner aux communautés la possibilité de se relancer et de résister aux futurs chocs climatiques et alimentaires, »a-t-il ajouté.

Le rapport indique également que la paix et la stabilité relatives du pays ont permis des améliorations au niveau de la situation générale de la sécurité alimentaire, et notamment que la prochaine période de famine devrait être légèrement moins grave que l'an dernier lorsque 6,9 millions de personnes souffraient d'une insécurité alimentaire de niveau «de crise», voire pire.

Depuis la signature de l'Accord de paix relancé en septembre 2018, la production de céréales a par exemple augmenté de dix pour cent, et un environnement plus stable a permis à plusieurs agriculteurs de récupérer leurs moyens d'existence, dans un contexte favorable de pluies qui a permis un accroissement de la production alimentaire.

1,3 million d'enfants atteints de malnutrition

Selon le rapport, 1,3 million d'enfants seraient atteints de malnutrition aiguë en 2020.

De 2019 à 2020, la prévalence d'une malnutrition aiguë chez les enfants a légèrement augmenté, passant de 11,7 à 12,6 pour cent à l'échelle nationale, mais cette hausse s'est surtout manifestée dans les comtés touchés par les inondations - en effet, elle est passée de 19,5 à 23,8 pour cent dans les états de Jonglei, et de 14 à 16,4 pour cent dans celui du Haut-Nil. Cette  hausse s'explique par une diminution de la disponibilité des denrées alimentaires et par un niveau élevé de morbidité - principalement dû à des eaux insalubres et à une résurgence de la malaria en raison d'eaux stagnantes.

«Au fil des ans et avec l'aide de donateurs, nous sommes devenus particulièrement expérimentés en matière de lutte contre la malnutrition. Avec l'aide de l'UNICEF et de ses partenaires, 92 pour cent de tous les enfants atteints de malnutrition aiguë grave ont reçu une assistance et plus de neuf sur dix ont guéri. Tout d'abord, ces enfants ne devraient jamais connaître la malnutrition. Accéder à une alimentation suffisante, à une alimentation saine, à l'eau, à des installations sanitaires, à l'hygiène, aux services de santé est un droit humain qui est essentiel afin de prévenir la malnutrition. Un changement de paradigme et une approche multisectorielle sont nécessaires si nous voulons être aussi performants dans le domaine de la prévention que nous ne le sommes dans le domaine des soins», a déclaré M. Mohamed Ag Ayoya, Représentant de l'UNICEF au Soudan du Sud.

Faire face à la crise

En 2019, la FAO a fourni une aide d'urgence en faveur des moyens d'existence - à savoir des semences, des outils agricoles, du matériel de pêche - à plus de 3,5 millions de personnes au Soudan du Sud, et elle a soigné ou vacciné quelque 8 millions d'animaux. La FAO a également fourni son appui à plus de 60 000 familles touchées par les inondations pour les aider à rétablir leurs moyens d'existence. Cette année, la FAO vise à augmenter la production alimentaire et à protéger les moyens d'existence en distribuant des semences, des outils agricoles et du matériel de pêche, et à aider par le biais de transfert d'espèces les personnes qui en ont le plus besoin. Par ailleurs, la FAO mène des campagnes de vaccination du bétail et fournit des soins qui ont permis de protéger plus de 3 millions d'animaux contre les maladies et contre la malnutrition. La FAO a besoin de 75 millions de dollars pour financer son programme d'intervention en 2020.

En 2019, l'UNICEF et ses partenaires ont aidé un nombre sans précédent d'enfants dans le pays - plus de 200 000 - à sortir d'une situation de malnutrition aiguë grave. En 2020, un changement de paradigme est nécessaire, avec une approche plus fortement intersectorielle si l'on veut changer les choses, et des interventions spécifiques liées à la nutrition qui prennent en compte la nutrition infantile afin de réduire drastiquement les cas de malnutrition. L'UNICEF lance un appel de 253 millions de dollars afin de financer le traitement d'un plus grand nombre d'enfants atteints de malnutrition et d'intensifier les efforts de prévention à travers des interventions intersectorielles dans le domaine de la nutrition, de l'eau, de la propreté, de l'hygiène, de la santé et de la communication en vue de stimuler le développement.

En 2020, le PAM prévoit de venir en aide à 5 millions de personnes en fournissant des denrées alimentaires vitales aux personnes les plus vulnérables ; une aide alimentaire aux communautés pour qu'elles créent ou rétablissent leurs biens, des repas scolaires et des produits nutritifs spéciaux permettant de prévenir et de soigner la malnutrition aux enfants et aux femmes enceintes ou qui allaitent. Le PAM a besoin de toute urgence de 208 millions de dollars pour les six prochains mois afin de répondre aux besoins immédiats des populations et stimuler leur résilience.Le PAM prévoit de pré-positionner 190 000 tonnes métriques de denrées alimentaires dans plus de 60 entrepôts avant le début de la saison des pluies en mai, afin de sauver des vies et de réduire les coûts, en mettant par exemple fin aux opérations de parachutage - au coût financier élevé- utilisées lorsque certaines régions ne sont plus accessibles par la route.

Photo: ©FAO/Stefanie Glinski
Agon et son enfant au Soudan du Sud, où près de 6,5 millions de personnes sont menacées par la faim.