Une nappe flottante de plastique dans l'océan

Enquête d'un navire de recherche sur les déchets dans le sud de l'océan Indien

11 août 2015, Rome – Le N/R Dr Fridtjof Nansen parcourt l'océan Indien sud à l'affût de déchets.

A chaque fois que l'équipage scientifique jette ses filets, c'est pour récupérer des morceaux de plastique, mettant en relief le risque de perturbations dramatiques des écosystèmes marins dans un des environnements les plus méconnus de la planète. 

On estime que 5 000 milliards de déchets en plastique flottent sur les océans du monde, alors qu'ils étaient inexistants en 1950. Cela soulève la question de leur impact potentiel sur une chaîne alimentaire – qui s'étend du plancton, filmé en train d'ingurgiter des fragments de matière plastique – jusqu'aux crustacés, au saumon, au thon et, en bout de chaîne, à l'homme, sans parler des baleines.

Les tests effectués en laboratoire ont montré que les poissons ayant ingéré du plastique souffrent d'une intoxication au foie et de troubles du métabolisme. Et pourtant, on en sait peu sur les quantités de déchets absorbés dans les écosystèmes marins sauvages, et si les produits chimiques toxiques demeurent dans la matière plastique après une longue exposition à l'eau de mer et au martèlement des vagues. 

Le Dr. Fridtjof Nansen est un navire de recherche administré par l'Institut norvégien de recherches marines (IMR) en collaboration avec la FAO, qui essaime les océans du monde depuis 1975 pour recueillir des informations sur la santé des écosystèmes marins et former les scientifiques du monde entier. 

Avec à son bord 18 chercheurs de huit pays et l'équipage, le navire en est à sa deuxième mission saisonnière. Les experts mesurent les températures de l'océan, les niveaux d'oxygène, la photosynthèse et les processus biologiques comme la production de plancton et la répartition du poisson, auxquels viennent s'ajouter cette année deux objectifs: évaluer l'ampleur et la nature des déchets industriels dans les zones reculées du sud de l'océan Indien, et étudier le fonctionnement du gyre local (gigantesque tourbillon formé de courants) dans la propagation du plancton et des petits poissons.  

"Nous avons trouvé des particules en plastique dans quasiment toutes les stations échantillonnées", a déclaré Reidar Toresen de l'IMR, responsable de la première tranche de la campagne. L'IMR assure les services scientifiques du Projet FAO EAF-Nansen, financé par l'Agence norvégienne pour la coopération au développement (Norad). 

Des îles flottantes de détritus équivalant à deux fois la taille du Texas ont été identifiées récemment dans l'Atlantique et le Pacifique, mais l'océan Indien sud est relativement inexploré. Cette expédition fournira des informations décisives aux scientifiques étudiant l'ampleur et l'impact des granules en plastique dans l'océan. 

La production des pêches de capture étant la source de 80 millions de tonnes d'aliments nutritifs chaque année, la promotion des océans et des pratiques de pêche durables est une priorité pour la FAO. Avec l'aquaculture, les pêches de capture mondiales assurent 20 pour cent des apports alimentaires de près de 3 milliards de personnes, ainsi que près de 60 millions d'emplois. 

Billes de résine au menu

Les détritus en plastique de l'océan peuvent être ingérés par la faune sauvage, et certaines créatures des fonds marins auraient même une prédilection pour les billes d'une couleur particulière - avec tous les effets néfastes que cela comporte. Même le plancton consomme des débris de plastique.

Ces choix alimentaires peuvent avoir des résultats dramatiques: les tortues de mer qui avalent les sacs en plastique, par exemple, meurent souvent de déshydratation car leur digestion est paralysée et la nourriture en décomposition se transforme en gaz qui contraint les animaux à flotter.

Les myctophidés, qui passent la journée dans les profondeurs de l'océan mais se rapprochent de la surface la nuit pour se nourrir, sont exposés à l'ingestion de ces granules, mais davantage d'analyses des échantillons seront nécessaires pour savoir dans quelle mesure, a expliqué Melody Puckridge de la Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation of Australia,  qui a mené l'enquête.

Des morceaux de plastique plus volumineux et en plus grand nombre se trouvent généralement à proximité des côtes – où les stocks icthyques sont les plus importants – mais comment le gyre les transporte est encore un mystère, de même que le type de refuge qu'il offre aux plus petites particules, ajoute-t-elle.

Les micro-plastiques, des billes de moins de 5 millimètre de diamètre, intéressent particulièrement les scientifiques car elles peuvent pénétrer dans la chaîne alimentaire humaine.

Le microplastique sert à la fabrication de produits tels que cosmétiques et gels douche, mais il est aussi utilisé sous forme de granules de résine par l'industrie. Quasiment inexistant en 1950, ce sont plus de 250 millions de tonnes qui sont désormais produites chaque année, dont une partie atterrit dans la mer. Ce sont les plages qui "remportent le trophée" de la dégradation, avec l'effet des vagues et des rayons ultraviolets, alors que le processus s'arrête quasiment dans le cas du plastique qui tombe au fond de l'océan.

Si l'impact chimique et toxicologique des billes peut être étudié en laboratoire, l'emplacement et la quantité des microplastiques, ainsi que leurs mouvements – les poissons eux-mêmes peuvent être un vecteur biologique, de même que le gyre de l'océan Indien qui se déplace entre l'Australie et Madagascar – ne peuvent être étudiés que par le biais d'enquêtes comme celle menée par le navire N/R Dr Fridtjof Nansen, en larguant et en hissant des filets spéciaux plusieurs fois par jour, et en fouillant leur contenu.

Des déchets, mais pas seulement

L'équipage lance également de nouveaux capteurs de profondeur high-tech pour mesurer les niveaux d'une série d'éléments biologiques en eaux profondes. Fournis par l'Australie avec le concours de l'Inde, ces capteurs sont un pas en avant par rapport aux robots flottants déjà existants pour surveiller la température et la salinité des océans, car ils sont programmés pour plonger jusqu'à des profondeurs de 2 000 m afin de pouvoir sonder les océans.

Ils refont surface après avoir recueilli des données à différentes profondeurs et les transmettent aux scientifiques par satellite. Les capteurs vont permettre de collecter des données sur les niveaux de chlorophylle, un indicateur à la fois des tendances de la capacité de stockage du carbone dans l'océan et des approvisionnements alimentaires de base sur lesquels peuvent compter le plancton et les poissons qui s'en nourrissent.

Un nouveau navire va voir le jour

Un nouveau navire Dr Fridtjof Nansen sera lancé en 2016, le dernier d'une série de bateaux appartenant au Norad, fort d'une collaboration de longue date avec la FAO depuis les années 70.

Le nouveau navire, équipé de sept laboratoires scientifiques et d'un auditorium, sera doté des sonars les plus modernes en mesure de cartographier la répartition des poissons ainsi que d'un véhicule sous-marin téléguidé capable de prendre des clichés de la vie des fonds marins.

La cartographie du plancher océanique est une autre partie essentielle du projet EAF-Nansen, dont la FAO est l'organe d'exécution et Norad le principal bailleur de fonds. Il permet de mieux comprendre la démographie des poissons et de mettre en place des mesures de gestion des pêches en connaissance de cause. Le Projet EAF-Nansen a aidé 16 pays côtiers africains à élaborer des plans d'aménagement durable des ressources marines; il tiendra un atelier de taxonomie marine au Mozambique en septembre.

Les efforts déployés jusqu'à présent ont montré que le plancher océanique s'avère être fréquemment plus profond que ne le suggèrent les cartes existantes, en particulier autour des monts sous-marins, souvent formés par des volcans sous l'eau qui créent une série d'habitats uniques et dont le rôle dans la biodiversité a été reconnu par les Nations Unies.

Photo: Courtesy of the EAF-Nansen project
Ces membres d'équipage s'apprêtent à déployer des senseurs flottants dans l'océan Indien