ZAIRE: la terre ou l'enfer

Bethuel Kasamwa-Tuseko

(SYFIA-Zaïre) Devant la misère grandissante de leurs ouailles, des religleux zaïrois menacent d'excommunier ceux qui répugnent à cultiver la terre.

"Ne pas cultiver son champ de maïs, de patates ou de haricots est désormais un péché dans mon archidiocèse, déclare l'Archevêque de Lubumbashi, Eugène Kabanga, devant une foule de 20 000 personnes. Dieu ne veut plus voir de pères de famille circuler chaque jour au coeur de la ville pour quémander leur pitance quotidienne auprès des commerçants libanais". Cette mise en garde étonnerait sous d'autres cieux. Mais au Shaba, au sud du Zaïre, où la situation alimentaire se dégrade de façon alarmante, la ferveur religieuse n'a d'égal que le dédain général pour les travaux des champs. Alors que de nombreuses terres restent à l'abandon, les églises, les temples et les mosquées ne désemplissent pas.

Conscients de l'énorme influence qu'ils exercent sur leurs fidèles, les religieux de toutes croyances se sont mobilisés pour relancer l'agriculture. Cette initiative est providentielle, d'autant plus que dans cette région désertée par l'Etat et plusieurs organismes de développement, ils dirigent les seuls organismes encore structurés.

Le déclin de Lubumbashi, entamé dans les années 60, s'accélère depuis le début des années 90. "La cheminée de la Gecamines ne fume plus depuis la démocratie", dit-on en guise d'explication. Il est vrai qu'à ses beaux jours, l'immense société minière comptait 35 000 employés à qui elle prodiguait soins médicaux et éducation. Dans cette région sans tradition agricole, des magasins d'entreprise regorgeaient de produits importés. Aujourd'hui, la Gecamines n'emploie plus que 2 500 personnes. Les fonctionnaires sans salaire depuis dix mois s'ajoutent aux travailleurs mis à pied par les mines de cuivre et de cobalt. Et si les nouveaux pauvres persistent à croire que la terre est trop basse, l'Archevêque Kabanga prévient qu'ils s'attireront les foudres de l'Eglise. "Je vous répète, dit-il du haut de sa chaire, tout fidèle catholique de mon archidiocèse qui ne cultivera pas cette année son champ de maïs afin de nourrir ses enfants et payer leurs études sera excommunié!"

Aide-toi et le ciel t'aidera!

Depuis le lancement de ce message, les terres abandonnées sont prises d'assaut par les adeptes de toutes religions. Pour savoir où planter sa houe, le choix ne manque pas: le départ des Italiens et des Grecs dans les années 60, la rupture plus récente de la coopération avec la Belgique et l'expulsion des Kasaïens ont laissé de nombreux champs en friche autour de Lubumbashi.

Dans la commune de Kapushi, à 30 km de la ville, des missionnaires espagnoles ont créé une coopérative agricole pour inciter les femmes à cultiver. Le diocèse catholique a aussi lancé (avec l'appui du Comité International de la Croix-Rouge et de Médecins sans Frontières) une vaste campagne de distribution de boutures de manioc. Ces boutures, appelées "F-100", ont l'immense avantage de donner de gros tubercules après six mois, alors que celles cultivées jusque-là dans la région ne produisaient pas avant trois ou quatre ans.

En ville, le miracle s'est également accompli avec le coup de pouce de l'Eglise: chaque paroisse catholique a acquis un terrain pour ses fidèles. Outre le lopin de terre distribué gratuitement à certains croyants, la paroisse dispose d'un champ communautaire de maïs. "Les gens trouvent que l'agriculture, c'est un travail dur", explique Angèle, mère de cinq enfants et mariée à un professeur impayé depuis des mois. Avant, elle vendait du charbon de bois, des petits poissons et de l'huile de palme. Les clients se faisant rares, elle a pris le taureau par les cornes: elle cultive une parcelle mise à sa disposition par les religieuses de la zone de Katuba, le plus grand quartier populaire de Lubumbashi. "Ici on ne dépense que de l'énergie et pas d'argent. Et ça rapporte!".

Même les pensionnaires de la prison de Lubumbashi n'échappent pas aux travaux agricoles: ils disposent maintenant de leurs parcelles ... à l'intérieur des murs.

"Regardez les oiseaux du ciel, dit la Bible, ils ne sèment ni ne moissonnent et ils n'amassent rien dans les greniers. Mais ils ne meurent pas de faim (...). Ne valez-vous pas plus que les oiseaux?" Au Shaba, ces paroles de l'Evangile mal interprétées ont souvent favorisé la paresse et l'insouciance, ce qui a contribué à l'aggravation de la faim et de la misère.

Aujourd'hui, les responsables des communautés catholique, protestante et musulmane rappellent à leurs fidèles, dans tous leurs prêches, que Dieu n'encourage pas la paresse et que l'homme ne peut pas vivre comme un "oiseau qui n'amasse rien dans les greniers".