Travail de conservation du sol: la fin des labours?


Les agriculteurs du monde entier labourent leurs terres. La pratique de retourner la terre avant les semis est si universelle qu'elle est depuis des siècles le symbole de l'agriculture. Cependant, au cours des 25 dernières années, de plus en plus de cultivateurs ont abandonné leurs charrues.

Equateur: Les fermiers labourent leurs champs depuis des milliers d'années
FAO/19267/R. Jones


Brésil: Planteuse pour les semis manuels directs, sans labours - un des outils spécifiques de l'agriculture de conservation
Photo de la FAO


La raison en est simple. La charrue moderne, ou plus précisément le versoir, est une des causes fondamentales de la dégradation des terres, un des problèmes cruciaux auxquels est confrontée l'agriculture aujourd'hui. Exposée aux éléments par le labour mécanique, la terre que les paysans ensemencent est littéralement emportée et lessivée.

La perte moyenne de nutriments par an en Afrique subsaharienne est estimée à 24 kg/hectare, mais ne cesse d'augmenter. En Asie du Sud, le coût des différentes formes de dégradation des terres - comme la perte de structure des sols portant à l'érosion, au tassement et à la formation de croûtes de surface - est évaluée à 10 milliards de dollars E.-U. par an.

Et pourtant, une équation impossible veut qu'à mesure que les sols cultivables s'appauvrissent, les niveaux de production agricole doivent continuer à augmenter. La FAO estime que les agriculteurs devront produire 40 pour cent de céréales supplémentaires en 2020 pour nourrir la population mondiale.

Semis sans labours

Un des remèdes les plus efficaces à la dégradation des terres est "le travail de conservation des sols", une technique culturale révolutionnaire sans labours. "Ce concept est né directement de la constatation que le labour mécanique contribue à la dégradation des terres à grande échelle, en particulier dans les pays tropicaux et subtropicaux", affirme Theodor Friedrich, ingénieur agronome principal de la FAO.

Au début des années 70, les agriculteurs d'Amérique du Nord et du Sud ont commencé à expérimenter le travail de conservation du sol, voire le "labour zéro". Avec le premier, les cultivateurs laissent les résidus de récolte dans les champs, au lieu de les brûler ou de les faire pénétrer dans la terre avec les labours. Ils sèment de nouvelles cultures avec des planteuses conçues à cet effet qui guident les semences dans un sillon sous la couche protectrice de paillis formée par la macération des résidus.

Souvent, les agriculteurs pratiquant le travail de conservation du sol plantent également des cultures de "couverture" - sous la culture principale ou entre deux cultures distinctes - pour couvrir et protéger le sol. Les plantes de couverture présentent des avantages supplémentaires qui varient en fonction des espèces. Par exemple, les légumineuses enrichissent le sol en éléments nutritifs, tandis que les plantes ayant des racines profondes brisent le sol compact.

Vingt-cinq ans après les premières expériences d'agriculture à labour zéro, cette nouvelle méthode culturale a été baptisée agriculture de conservation, car elle conserve les éléments nutritifs du sol, l'eau en améliorant l'absorption et l'infiltration, ainsi que la biodiversité en protégeant l'équilibre naturel des champs.

L'agriculture de conservation prévoit que les labours traditionnels soient remplacés par "les labours biologiques", c'est-à-dire confiés aux soins de la faune du sol, aux vers et aux punaises. Pour conserver des nombres adéquats de ces animaux, il faut utiliser les produits agro-chimiques avec soin et les réduire au minimum.

Lutte contre les plantes adventices

La charrue moderne a été inventée et perfectionnée pour la lutte contre les mauvaises herbes. A la fin du XVIIIe siècle, elle a sauvé les cultures européennes du chiendent (Agropyron repens), une plante dévastatrice. Lorsque les agriculteurs commencent à pratiquer l'agriculture de conservation, les herbicides sont souvent nécessaires pour lutter contre les mauvaises herbes, mais ils doivent être utilisés judicieusement pour protéger la faune et la flore du sol. L'expérience a montré qu'au bout de quelques années, les quantités de produits agro-chimiques nécessaires tendent à diminuer.

La lutte intégrée contre les ravageurs est essentielle dans l'agriculture de conservation car elle aide à renforcer les biotes du sol et à promouvoir le travail biologique du sol. Les techniques de lutte intégrée permettent aux agriculteurs de surveiller et de contrôler les niveaux d'ennemis des cultures dans les champs sans perturber les équilibres naturels, et à ne recourir aux pesticides synthétiques qu'en cas de nécessité absolue. Avec l'agriculture de conservation, les niveaux de ravageurs sont maîtrisés grâce à la rotation des cultures.

Il y a tout à gagner avec l'agriculture de conservation

L'agriculture de conservation, souvent qualifiée de situation "sans perdant", présente de nombreux avantages à tous les niveaux.

Pour l'agriculteur:

  • réduction de la main-d'oeuvre, du temps de travail, de la motorisation,
  • moins de frais de réparation et d'usure des tracteurs,
  • rendements plus stables, en particulier les années sèches, grâce à la meilleure infiltration des eaux,
  • meilleure circulation dans les champs,
  • amélioration progressive des rendements et baisse des intrants,
  • accroissement des bénéfices.

Au niveau environnemental et communautaire, les avantages sont notamment :

  • flux d'eau plus constants dans les rivières et ré-émergence des puits à sec, en raison d'une meilleure absorption des eaux de pluie,
  • eau plus propre due à une diminution de l'érosion,
  • moins d'inondations,
  • impact réduit des phénomènes climatiques extrêmes (ouragans, sécheresse, etc.)
  • renforcement de la sécurité alimentaire.

L'agriculture de conservation présente aussi des avantages importants au niveau de la planète, notamment:

  • fixation du carbone dans la matière organique accumulée dans le sol à partir des résidus de récolte et des cultures de couverture - le potentiel mondial de piégeage du carbone par l'agriculture de conservation pourrait être équivalent à l'accroissement dû aux activités humaines du dioxyde de carbone dans l'atmosphère,
  • moins de lixiviation des éléments nutritifs du sol ou de produits chimiques dans la nappe aquifère,
  • pollution réduite des eaux,
  • pratiquement aucune érosion du sol (l'érosion est inférieure à l'accumulation de terre)
  • recharge des aquifères grâce à une meilleure infiltration,
  • utilisation réduite de carburants en agriculture.

Agriculture de conservation dans le monde entier

Au début du millénaire, l'agriculture de conservation était pratiquée sur environ 45 millions d'hectares, essentiellement en Amérique du Nord et du Sud. En Amérique du Sud en particulier, aussi bien les petits exploitants que les grands propriétaires terriens sont de plus en plus nombreux à adopter la nouvelle technologie. Dans certains états du Brésil, elle a été adoptée officiellement. En Amérique centrale, le Costa Rica a un Département d'agriculture de conservation au sein de son Ministère de l'agriculture.

Les données disponibles montrent que le labour zéro (la technologie de base de l'agriculture de conservation) est utilisée pour cultiver 52 pour cent des terres arables au Paraguay, 32 pour cent en Argentine et 21 pour cent au Brésil. Même si en termes absolus la plus grande superficie de non-travail du sol est aux Etats-Unis, elle ne représente qu'à peine plus de 16 pour cent des terres cultivées du pays.

Les cultivateurs pratiquant l'agriculture de conservation en Amérique du Sud sont organisés en associations régionales, nationales et locales et sont soutenus par les institutions d'Amérique du Nord et du Sud. Ce soutien est essentiel pour permettre aux agriculteurs d'adopter une nouvelle technologie prévoyant un changement radical d'approche au travail de leur vie.

Hors du continent américain, l'adoption de la nouvelle technologie a été plus lente. Mais "il existe un grand potentiel pour l'adoption de l'agriculture de conservation en Afrique", déclare Dr. Friedrich. A l'heure actuelle, quelques grandes fermes d'Afrique du Sud et du Zimbabwe l'utilisent, et des clubs d'agriculteurs pratiquant le "labour-zéro" semblables à ceux de l'Amérique du Sud ont été créés en Afrique du Sud. Des initiatives de promotion de l'agriculture de conservation pour les petits exploitants sont en cours dans plusieurs pays: Cameroun, Ghana, Kenya, Malawi, Namibie, Ouganda, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe, entre autres.

"Ces mouvements sont les premiers pas dans la bonne direction", constate Dr Friedrich. Le taux exceptionnellement élevé d'érosion du sol en Afrique sub-saharienne pourrait être réduit, les niveaux de rendements pourraient être stabilisés et les besoins de main-d'oeuvre pour les labours pourraient diminuer si l'agriculture de conservation était adoptée à grande échelle.

"Une autre vaste région où l'adoption de l'agriculture de conservation serait extrêmement utile est l'Asie Centrale, déclare Dr Friedrich. Dans les pays de l'ex-URSS, l'agriculture traditionnelle est pratiquement impossible à cause de problèmes environnementaux comme l'érosion du sol et le manque de machines agricoles, qui doivent être remplacées. A moins d'adopter l'agriculture de conservation, les coûts d'investissement dans de nouvelles machines seront très élevés".

Les avantages de l'agriculture de conservation - dans le cadre du développement agricole et rural durable - sont examinés à la huitième session de la Commission du développement durable, réunie à New York du 24 avril au 5 mai.

3 mai 2000

 

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