Diversité génétique: un héritage à transmettre


José Esquinas-Alcázar, Secrétaire de la Commission de la FAO sur les ressources génétiques pour l’alimentation et l’agriculture
(Photo: L. Spaventa)

Mondialisation et intensification de l’agriculture sont deux des thèmes qui seront abordés cette semaine au siège de la FAO à Rome par le Groupe d'experts éminents en matière d’éthique alimentaire et agricole. Cet organe indépendant a été créé en 2000 par le Directeur général de la FAO, Jacques Diouf, dans le but de conseiller l’Organisation sur les grandes questions éthiques posées par l’alimentation et l’agriculture et aider à renforcer la prise de conscience du public sur les questions d’éthique. Le thème de la mondialisation est d’actualité, car d’aucuns soutiennent que l’intégration de la demande mondiale des consommateurs se traduit par la perte de ressources génétiques. José Esquinas-Alcázar, président du Sous-comité de la FAO sur l’éthique en matière d’alimentation et d’agriculture et Secrétaire de la Commission de la FAO sur les Ressources génétiques pour l’alimentation et l’agriculture, évoque ces questions.

Comment la mondialisation affecte-t-elle les ressources génétiques?

Je vous répondrai en vous contant une histoire. Un jour de 1970, dans l’Espagne rurale, un vieux paysan et son âne rencontrent un jeune étudiant en train de recueillir des semences de melon. Le vieil homme demande au jeune étudiant ce qu’il fait. Celui-ci lui explique qu’il veut identifier les melons indigènes d’Espagne avant qu’ils ne disparaissent.

"Venez voir mes melons, dit le vieil agriculteur. Ils n’attrapent jamais de maladies". Le jeune étudiant suit le paysan dans sa ferme. Celui-ci lui donne des semences, et le jeune homme les prend pour les analyser au laboratoire. Les semences contiennent un gène résistant à un champignon du melon. Ce gène est alors transféré à d’autres melons et a depuis aidé les agriculteurs du monde entier.

Ce jeune étudiant, c’était moi, mais je n'ai jamais su qui était le vieil homme. Il est comme des millions d’autres hommes et femmes. Personne ne les remercie jamais assez, mais ce sont eux qui ont la sagesse de concevoir et de préserver leurs semences et leurs traditions pour les générations futures.

Résistants à un champignon, les gènes des melons de ce paysan espagnol ont aidé les agriculteurs du monde entier
(Photo: J. Esquinas-Alcázar)

Aujourd’hui, les agriculteurs produisent non seulement pour leurs propres besoins mais pour les marchés de masse. Beaucoup d’entre eux sont revenus aux semences traditionnelles. Les semences modernes sont plus productives, certes, mais elles sont aussi plus vulnérables car elles sont uniformes et ne sont pas adaptées spécifiquement à l’écosystème où elles sont cultivées.

Qu’est-ce que cela signifie pour nous?

Je crois qu’il faut se demander ce que ça signifie pour nos enfants. La mondialisation et l’intégration économique sont une conséquence de l’interdépendance croissante des nations et des régions. Ceci accroît la menace pesant sur la diversité des ressources génétiques, tout comme la diversité des cultures et des systèmes économiques. Cette interdépendance n’est pas seulement géographique et économique; elle se trouve également entre les générations et entre la biotechnologie et la biodiversité.

La biodiversité agricole est un héritage vital des générations précédentes. Nous avons l’obligation morale de la transmettre en l’état à nos enfants afin qu’ils puissent affronter les changements imprévisibles de l’environnement et l’évolution des besoins de l’homme.

En raison de la croissance démographique, les générations présentes et futures devront intensifier la production agricole. Elles auront à leur disposition davantage de technologies; mais sans biodiversité, leurs choix seront limités. La biodiversité fournit la matière première - les ressources génétiques - et les biotechnologies sont l’outil permettant de transformer cette matière première en variétés commerciales.

La diversité génétique est-elle vraiment en péril?

Seulement quatre espèces végétales et cinq espèces animales assurent aujourd’hui la nourriture de la planète - et au sein de ces espèces, il y a eu une perte énorme de diversité génétique. Nous devons veiller à ce que les générations futures aient suffisamment de diversité génétique pour garantir une production agricole intensifiée.

Dans les années 70, lorsque l’Espagne commençait tout juste la production intensive de melons pour l’exportation, j’ai ramassé environ 370 variétés de melons. Les lapins ont mangé 11 plantes, et lorsque je suis retourné voir les agriculteurs quelques années plus tard pour prendre d’autres semences, plus de la moitié de ces variétés n’étaient plus cultivées. En l’espace de quelques années, nous avions perdu des ressources génétiques irremplaçables.

Ecoutez M. Esquinas-Alcázar raconter comment au XIXème siècle la dépendance de l’Irlande à l’égard d’une ressource génétique limitée (une variété de pomme de terre) mit en péril la sécurité alimentaire du pays
en Real Audio (189Kb) ou en Mp3 (1349Kb)
(en anglais, 2'53")

M. Esquinas-Alcázar explique pourquoi il est important d’examiner la question de l’éthique en matière d’alimentation et d’agriculture
en Real Audio (96Kb) ou en mp3 (681Kb)
(en espagnol, 1'28")

Comment télécharger les interviews

L’Espagne est actuellement le plus grand producteur européen de melons, mais seulement six ou sept variétés satisfont le marché entier, aussi les agriculteurs ont-ils arrêté de produire les autres. Mettez mon paysan dans un pays en développement, où les gens vivent dans des environnements et des économies beaucoup plus fragiles, et vous verrez comment un manque de choix génétique limite les stratégies de subsistance.

De surcroît, les pays les plus pauvres sont aussi les plus riches en diversité génétique, nécessaire pour garantir la survie de l’homme. Aussi la perte de biodiversité pour le paysan le plus pauvre aujourd’hui compromet la sécurité alimentaire de tous les enfants de demain. Car une fois que le matériel génétique est perdu, on ne peut pas le récupérer.

Et c’est là qu'intervient l'éthique?

Précisément. Le droit à la nourriture est un droit universel qui appartient aux générations futures aussi bien qu’aux nôtres. C’est une question d’éthique. Aujourd'hui, nous avons les technologies pour nourrir le monde entier, mais des millions de personnes sont encore affamées. Notre génération dispose d’outils puissants, y compris les biotechnologies et les technologies de l’information. Mais nous sommes comme les passagers d’un avion - dans notre cas, la planète Terre - qui entendent le pilote annoncer que bien qu'il aille vite, il s’est perdu.

Restons-nous assis tranquillement et laissons-nous l’avion aller n’importe où, voire même s’écraser? Ou allons-nous nous organiser, donner des indications et exiger des comptes? Autrement dit, appliquons-nous les considérations éthiques à notre voyage?

J’estime que nous devons le faire. Et les Etats membres de la FAO ont montré qu’ils se préoccupent également de cette question - qui est une des raisons pour lesquelles ils ont négocié et approuvé le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture qui entrera en vigueur dès sa ratification par 40 pays. Le Traité contient une clause faisant respecter les droits des agriculteurs de partage équitable des avantages tirés de la gestion de la biodiversité. Mon vieux paysan espagnol est probablement mort depuis longtemps, mais je me plais à considérer ce traité comme un héritage pour ses petits-enfants - en sus de melons extraordinaires, bien entendu.

18 mars 2002

  Communiqué de presse: Mondialisation et intensification agricole à l'ordre du jour de la réunion du Groupe d'experts

 

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