GESTION DES CEREALES
Mettre sa récolte en boîte pour mieux la
gérer
Souleymane OUATTARA (SYFIA)
Au Burkina, une simple boîte de
récupération aide les paysans à bien
gérer leurs récoltes et à se nourrir
correctement tout au long de l'année. Finies les
pénuries dues au gaspillage et au manque de
prévision.
Sur les étals des marchés bukinabè,
cette boîte porte la marque "Doro" et contient de la
purée de tomate made in Italy. A Ziga, elle
mène une deuxième vie. Les paysans l'utilisent
pour mesurer leur ration alimentaire. Appelée la
"sébile du mendiant", cette boîte de conserve
de 2,2 kg est surtout utilisée par les
commerçants de céréales comme
unité de mesure. Depuis deux ans, les femmes de Ziga
l'ont adoptée. "Avant, nous préparions "poucha
poucha", dit Sabréhan Coulibaly, reconnaissant par
là l'usage incontrôlé, sinon
l'énorme gaspillage de vivres dont elle se rendait
coupable. Il restait beaucoup de nourriture qu'on jetait.
Avec cette boîte, nous savons quelle quantité
préparer". Pour la "popote", cette
ménagère utilise cinq boîtes, de quoi
nourrir convenablement les 15 membres de sa famille. Dans le
village, d'autres femmes lui ont emboîté le
pas, donnant ainsi à cette modeste action une allure
de mini-révolution.
Les instruments de mesures des grains pour la
consommation familiale ne constituent pas une
nouveauté à Ziga. Les villageois ont de tout
temps utilisé une sorte de panier muni d'une corde
pour puiser le grain dans le grenier. La taille du panier
dépendait de celle de la famille. Pas de mesure
standard, donc. "Ce système est très
aléatoire", estime Ousmane Yilem, de l'Union des
producteurs agricoles, une organisation
québécoise basée à
Dédougou dans le grenier à grains du Burkina
qui appuie les producteurs locaux.
Il a mené des enquêtes dans les villages de
la zone pour faire un rapprochement entre les 180 kg de
céréales consommés par adulte et par
an, chiffre donné par la FAO pour le Burkina et la
réalité sur le terrain. "Il arrive souvent que
les quantités quotidiennes prélevées
dans les greniers soient supérieures aux besoins de
la consommation. Le surplus est revendu par les femmes.
Parfois, ces mauvais calculs engendrent des
pénuries", dit Yilem.
Gérer et non dilapider
Un agent d'agriculture, très au fait des habitudes
de la région, confirme: "Ici, les paysans sont fiers
de se frapper la poitrine en montrant leurs greniers pleins.
Mais à chaque fois qu'on enlève du grain, la
quantité de vivres diminue. Le jour où le
garçon désigné pour enlever le mil dit
"Papa, on voit le fond du grenier", le père entre
dans une grande colère: "Comment avez-vous fait? Vous
enlever trop pour les femmes. En fait, les occasions de
"dilapider" les vivres dans les villages sont nombreuses.
Mariages, baptêmes, funérailles,
événements sociaux de toutes sortes,
déroutent le planificateur le plus averti.
Conséquence: de nombreux producteurs sont
obligés de racheter le mil au prix fort pendant la
période de soudure après l'avoir
dilapidé au moment des récoltes. Il n'est pas
rare non plus que certains dorment à jeun au moment
où ils sont le plus sollicités pour les
travaux champêtres.
C'est pourquoi Yilem et ses aides-enquêteurs,
eux-mêmes villageois, plus aptes à
connaître la réalité cachée des
greniers, déterminent avec chaque ménage la
quantité à commercialiser. Munis de balances,
ils pèsent la ration familiale, suivent la
préparation du repas et sa consommation et
évaluent le surplus à commercialiser. La
quantité à consommer est désormais
battue, vannée, mise en sac et utilisée sous
le contrôle strict du chef de famille.
Boureima Konaté, président du groupement
villageois de Ziga, ne cache pas qu'il a désormais la
situation bien en main. "Grâce à la
'boîte', le mil ne finit pas à l'improviste et
si ça ne suffit pas, je le sais d'avance, et j'en
achète si possible. Les gaspillages ont
diminué et le nouveau mil ne vient pas trouver
l'ancien que personne ne veut et qu'on est obligé de
brader. Avec les commerçants, poursuit-il, on ne
comptait pas, on pouvait vendre dix sacs au lieu de cinq.
Désormais, sur la base de ces enquêtes, on sait
combien de charrettes on peut vendre dans l'année.
Tout y est calculé. C'était une gloire de dire
'j'ai 10 charrettes' et on vendait tout. Ensuite, on
était affamé et obligé d'acheter le mil
au prix fort pendant la soudure." Comme Désiré
Koro, de nombreux paysans font l'éloge du
système: "On fait attention et on a peur très
tôt. Avec les calculs, on sait à l'avance
combien il nous faut. Si on veut passer outre et vendre,
ça nous pose un cas de conscience." Confirmation de
Drissa Konaté, l'époux de Sabréhan: "A
la fin de l'année, l'on sait ce qui peut être
vendu. L'année dernière, j'ai vendu trois sacs
alors qu'avant on vendait petit à petit sans rien
mesurer du tout. On mettait tout dans le grenier et on
enlevait à l'aveuglette."
Mais plus que l'aide aux gros producteurs, le
système permet aux paysans déficitaires de se
retrousser très tôt les manches. Les
enquêteurs qui font leurs sondages à partir de
janvier, juste après les récoltes, discutent
avec les paysans des mesures à prendre pour la
campagne à venir. "Il peut soit agrandir ses
parcelles soit s'adresser à l'agent d'agriculture
pour recevoir des conseils appropriés",
énumère Yilem. Parfois, le recrutement de la
main-d'uvre salariée s'impose. A défaut, il
faut mettre ses enfants en louage contre des
céréales. L'artisanat et le maraîchage
constituent aussi des recours intéressants pour les
paysans sans vivres.
Aujourd'hui, la boîte s'est imposée à
Ziga. Mais elle ne fait pas l'unanimité. "Nous ne
pouvons plus mettre de côté des
céréales pour la vente; or nous avons nous
aussi travaillé dans les champs", se plaint
Sabréhan. Dans une zone où "manger n'est pas
calculer", beaucoup de femmes accusent leur mari de
mesquinerie, la pire insulte pour un adulte. Mais les hommes
ont bien rodé leur discours. Pour eux, les grands
gagnants de l'affaire sont les femmes. "Les femmes ont tout
intérêt à ce que le système
perdure. Sinon ce sont elles qui souffrent le plus car il
leur revient d'essuyer les larmes des enfants affamés
à cause de l'imprévoyance de leurs parents",
dit le mari de Sabréhan.
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