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de l'expérience |
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Dans plusieurs cultures ouest-africaines, l'éducation et les normes socioculturelles ne prédisposent pas la femme à prendre la parole en public. Privées du droit à la parole dans leurs communautés, les femmes sont aussi privées du droit de participer aux prises de décisions concernant la gestion des ressources naturelles, dont elles sont pourtant les premières utilisatrices. Étant donné leur rôle de premier plan, la participation des femmes rurales à l'élaboration des politiques en matière de gestion des ressources naturelles pourrait s'avérer un atout précieux. C'est précisément l'objectif poursuivi par la mise sur pied d'un processus participatif de bout en bout, par lequel des femmes rurales originaires de six pays de la sous-région allaient s'engager dans la formulation d'un plan d'action en matière de gestion des ressources naturelles. La mise en œuvre de ce plan devait en retour leur permettre de devenir une force de pression et une source de propositions en ce qui a trait à l'élaboration des politiques nationales et régionales. En outre, le processus visait à démontrer qu'à travers la communication participative, notamment par les échanges et le partage des connaissances, on peut appuyer les femmes rurales pour qu'elles puissent analyser les problèmes auxquels elles font face et rechercher des solutions, en faisant appel aux savoirs, aux connaissances et aux ressources dont elles disposent.
La méthodologie employée
L'initiative de l'Union des femmes rurales ouest-africaines et du Tchad s'est déroulée en différentes étapes: dans un premier temps, des ateliers ont été organisés pour chacun des pays concernés, en vue de produire avec les femmes rurales les matériaux qui seraient utilisés dans le plan d'action. La seconde étape portait sur la formulation de ce plan. Une troisième étape visant à valider ce plan au cours d'un atelier sous-régional réunissant des femmes des six pays participants a eu lieu en 2005.
Sur le plan méthodologique, les ateliers ont été conçus pour permettre aux femmes de s'exprimer en définissant elles-mêmes leur propre situation et en l'analysant, en vue d'aboutir à des solutions qui leur sont propres et qui prennent en compte leurs spécificités. Le principal outil lors de ces ateliers a été la parole. En outre, la démarche présentait les caractéristiques suivantes:
- Prise en compte de la diversité des préoccupations des femmes rurales en fonction des zones agroécologiques : Bien que le problème de dégradation des ressources naturelles soit un phénomène généralisé, la sévérité de cette dégradation et les contraintes qu'elle peut engendrer varient d'une zone agroécologique à l'autre. Pour prendre en compte cette diversité des problèmes, chacune des régions agroécologiques de chaque pays était représentée par une ou plusieurs participantes, qui ont pris la parole et se sont exprimées dans leur propre langue.
- Animation-information autour des concepts clés : Deux concepts clés ont été utilisés au cours des ateliers: la gestion des ressources naturelles et la recherche-action. Des agents des ministères de l'Environnement et des Ressources naturelles et des personnes-ressources de différents domaines ont apporté leur contribution à ces ateliers. Après avoir écouté les points de vue des participantes, ils ont fait des exposés sur ces questions et sur les politiques nationales qui s'y rattachent.
- Diagnostic participatif des contraintes en fonction des zones agroécologiques: Les participantes ont été réparties en groupes, en fonction de leur zone de provenance. En référence aux trois composantes des ressources naturelles (terre, végétation et eau) et par zone agroécologique, chaque groupe a décrit et analysé l'état des ressources naturelles, le rôle de la femme dans leur gestion, ainsi que les difficultés auxquelles elle fait face dans leur gestion. Puis, les groupes ont répertorié les solutions possibles et les besoins des femmes en ce qui concerne chacune des composantes.
- L'interaction entre les groupes : Les résultats des travaux des groupes ont été restitués au cours de séances plénières où ont été débattues les difficultés communes aux femmes rurales et celles qui sont propres à certaines zones. Par la suite, les actions à prendre en compte dans le plan d'action ont fait l'objet de discussions et ont été sélectionnées en séance plénière.
- Les visites de terrain : Des visites à des associations de femmes œuvrant dans le domaine de la gestion des ressources naturelles ont été organisées. Elles ont permis de mettre en contact les participantes avec d'autres associations de femmes engagées dans des activités semblables aux leurs. Ces visites ont été de véritables lieux d'échanges entre les participantes et les associations visitées. Elles ont par ailleurs permis de jeter les bases de futures relations entre femmes de zones agroécologiques différentes.
Les leçons tirées de l'expérience
Participation des femmes à la collecte des données - Pour favoriser la participation de la communauté, une préparation a été demandée aux participantes avant la réalisation des ateliers, chaque fois que cela a été possible. Cette préparation a concerné dans certains cas l'ensemble de la communauté, tandis que, dans d'autres cas, elle s'est limitée aux associations de femmes dans leurs configurations particulières. Ces échanges intracommunautaires ont permis non seulement d'informer la communauté sur le rôle important que joue la femme mais aussi de la sensibiliser aux difficultés qu'elle rencontre dans l'accomplissement de ses tâches. Les résultats ont servi de base dans les travaux de groupes des ateliers.
Analyse des données par les participantes - La démarche employée s'est montrée très pertinente; elle est respectueuse des capacités des femmes rurales à définir elles-mêmes leur place et leur rôle ainsi que les contraintes qu'elles vivent dans la gestion des ressources naturelles. Dans leur analyse, elles prennent en compte les évolutions intervenues dans la distribution sociale des tâches au sein du foyer tout en mettant l'accent sur la nécessité du dialogue homme-femme pour rétablir un équilibre et une équité. Elles définissent très clairement leurs besoins en matière de gestion des ressources naturelles et proposent des solutions qui prennent en compte l'ensemble de la communauté.
La démarche méthodologique - Donner la parole et valoriser les savoirs des femmes rurales est une démarche qui met en confiance et favorise la construction de la vision de la société par ce groupe social vivant des situations d'injustice et d'inégalités. La parole joue un rôle de première importance dans la vie de toute personne, de tout groupe social et de la société dans son ensemble; elle permet en effet à la personne ou au groupe concerné d'exprimer ce qu'il est, ce qu'il vit et ce qu'il ressent. Elle lui permet également d'affirmer ce qu'il sait, ce dont il est capable, ce qu'il pense et ce qu'il veut. Mais, surtout, la parole permet à la personne ou au groupe concerné de s'organiser pour améliorer sa situation on atteindre un but, en entrant en communication avec d'autres personnes ou d'autres groupes pour enrichir le débat social. Enfin, lorsqu'elle est prise en compte, la parole permet à des personnes ou à des groupes auparavant marginalisés de participer à la prise de décisions plus pertinentes et équitables, pour un développement durable.
Les difficultés
La démarche retenue pour la réalisation des ateliers dans les cinq pays, tout en étant responsabilisante, a été émaillée de difficultés liées aux limites tant intrinsèques qu'extrinsèques imposées aux femmes.
Les limites imposées par la diversité des langues - Dans certains ateliers, il n'était pas rare de compter autant de langues que de participantes. Il a fallu prévoir des animatrices locales, qui ont joué le rôle de traductrices. Pour s'assurer d'une traduction qui respecte toutes les subtilités, il a fallu procéder à un travail continu de préparation des animatrices. En plus du temps qu'exige cet exercice, on sent souvent une tendance au découragement des participantes, qui auraient plutôt envie d'échanger directement avec le public.
Les limites d'ordre socioculturel - En vertu des traditions, la femme ne participe pas aux débats concernant les problèmes communautaires; elle ne prend pas la parole en public pour exprimer son point de vue, sauf si elle est mandatée par un groupe. La plupart des femmes présentes aux ateliers, même si elles représentaient leurs associations, manquaient d'habitude, d'expérience et d'aisance pour s'exprimer spontanément. En effet, compte tenu de la division sociale du travail, la multiplicité de leurs tâches domestiques ne permet pas aux femmes d'assister aux réunions. Elles n'acquièrent donc pas l'habitude de participer, ni de prendre la parole devant les hommes.
Les limites liées à la religion (ou à son interprétation) - Du fait de leur appartenance à certaines religions, certaines femmes ne peuvent fréquenter les lieux où se trouvent des hommes. Dans la vie courante, elles restent cloîtrées et participent peu aux associations (lieu d'épanouissement des femmes). Celles qui arrivent à prendre part à ce type d'atelier ont souvent du mal à exprimer clairement leurs points de vue.
Les limites liées à l'analphabétisme des femmes - L'analphabétisme des femmes rurales limite énormément leurs capacités à s'ouvrir aux autres. En considérant l'ensemble du groupe (sur les cinq pays), seule une femme sur quatre environ savait lire et écrire (soit en français, soit dans sa langue).
Les limites liées au manque de formation - L'analyse d'une situation ou d'un problème fait appel à des capacités d'appréhension du problème, de réflexion et de référence à d'autres expériences ou connaissances. Étant donné qu'elles sont limitées dans leur environnement et qu'elles ne disposent pas d'ouverture pour avoir accès aux informations leur permettant d'approfondir leur compréhension, les femmes rurales ont des difficultés à analyser en profondeur un problème. Elles passent facilement du problème à la solution, sans appréhender toutes les causes profondes du problème. Les femmes rurales ont besoin d'ouvrir leurs horizons, d'échanger avec d'autres personnes.
Quelques résultats observés au terme des ateliers - Les ateliers ont révélé que les femmes sont conscientes que les solutions en matière de préservation des ressources naturelles passent par l'amélioration de leurs conditions de travail et de production. Elles souhaitent changer leurs rapports avec leurs communautés à travers le dialogue, de façon à ce que leur entourage jette un regard différent sur leur contribution. La terre, l'eau et la végétation étant au cœur de la vie des femmes, celles-ci sont les premières intéressées à en assurer la pérennité, si on leur en donne les moyens.
En guise de conclusion, on peut affirmer que donner la parole aux femmes rurales, dont l'expression se heurte à tant d'obstacles, suppose de créer un cadre et des conditions favorables qui conduisent les femmes à une affirmation de soi et de leur apport à la société. Elles élargissent leurs horizons et incitent la société à prendre conscience de l'importance de solliciter, d'écouter, de prendre en considération leur parole, à tous les niveaux, dans les instances de réflexion et de décision.