Marco Bindi

Changement climatique: gagnants et perdants

Marco Bindi, de l'université de Florence, Italie, a participé à des projets financés par l'UE sur l'impact du changement climatique sur les écosystèmes naturels et agricoles. C'est l'un des principaux auteurs du Quatrième Rapport d'évaluation, Climate change 2007, du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC).

Quel est l'effet de l'accumulation des gaz à effet de serre sur la production de pommes de terre?

«Pour les plantes C3, comme la pomme de terre, l'augmentation des concentrations atmosphériques de dioxyde de carbone entraîne une augmentation du taux de photosynthèse. Le niveau de dioxyde de carbone est actuellement d'environ 385 parties par million (ppm) et, d'après les derniers scénarios d'émissions du GIEC, il se situerait entre 540 et 970 ppm en l'an 2100. Des essais effectués sur la pomme de terre montrent que l'augmentation des concentrations de dioxyde de carbone a peu d'effet sur la production de biomasse au-dessus du sol mais que sous le sol elle augmente considérablement, les tubercules étant plus nombreux et plus gros. Les rendements augmentent de 10 pour cent environ pour chaque 100 ppm supplémentaires. Quant aux effets de l'élévation du niveau d'ozone, les essais permettent de conclure dans l'ensemble à une baisse de l'efficacité de la photosynthèse et à une chute de la teneur en amidon du tubercule mais à une hausse de la teneur en acide ascorbique.»

Quel sera l'impact du réchauffement de la planète sur la pomme de terre?

«Il est probable qu'au cours du siècle l'on observe une élévation de la température de la planète de 1,8 à 4 °C. Étant donné que les plants produisent moins de tubercules quand la température dépasse 17 °C, il se pourrait que le réchauffement entraîne une baisse de rendement des variétés de pommes de terre cultivées aujourd'hui dans des conditions proches des limites supérieures de température tolérées par la culture, baisse qui ne serait pas compensée par l'élévation des niveaux de dioxyde carbone. Une simulation effectuée dans les pays d'Europe du Nord a par ailleurs montré que l'augmentation des températures se traduirait par un allongement de la période végétative et un accroissement considérable des rendements. On pourrait par conséquent étendre la culture de la pomme de terre à des régions où les températures étaient jusqu'à présent trop basses, situées par exemple au Canada, en Sibérie et en Scandinavie, et dans des régions montagneuses, par exemple l'altiplano du Pérou et de la Bolivie. Mais la situation est dans l'ensemble inquiétante: les études effectuées partout dans le monde montrent que, s'il n'y a pas d'adaptation, l'élévation des températures fera chuter les rendements de 10 à 19 pour cent en 2010-2039 et de 18 à 32 pour cent en 2040-2069. La région la plus vulnérable sera la ceinture tropicale, où les pertes pourraient atteindre plus de 50 pour cent.»

La pomme de terre est très sensible au stress hydrique. Comment le climat influera-t-il sur les disponibilités en eau?

«Le changement des températures sera uniforme mais pas celui des précipitations. Elles seront plus abondantes dans les régions de latitude moyenne à élevée, régions épargnées par la pénurie d'eau, en revanche, dans les régions méditerranéennes et subtropicales, elles seront réparties sur moins de jours mais beaucoup plus intenses, ce qui posera des problèmes. Un essai de simulation effectué à l'échelle européenne sur la croissance des cultures permet de conclure que, dans le scénario actuel de changement climatique, la pénurie d'eau fait chuter de 50 pour cent les rendements des cultures non irriguées. De même, dans les régions arides, où l'on prévoit des sécheresses plus fréquentes et plus graves, la productivité devrait chuter nettement.»

Le changement climatique peut-il provoquer la prolifération des ravageurs et des maladies?

«La limite de température du mildiou étant de 22 °C en Europe, si les températures ne dépassent pas ce seuil malgré le changement climatique, ce dernier n'aura pas d'incidence sur le mildiou. À la limite nord actuelle de la culture de la pomme de terre aux États-Unis, au Canada et en Russie centrale, il se pourrait que la prévalence du mildiou augmente de manière significative en même temps que la température, mais il se pourrait aussi que le réchauffement permette de cultiver la pomme de terre dans des régions situées plus au nord et que le risque de mildiou soit minimal. Si le volume des précipitations et leur fréquence augmentent, cela favoriserait la prolifération des vecteurs des maladies virales. Certains chercheurs prédisent un extension des régions européennes touchées par le doryphore et des régions infestées par le nématode doré de la pomme de terre.»

Comment la culture de la pomme de terre peut-elle s'adapter au changement climatique?

«Il pourrait s'avérer utile d'anticiper la date de plantation, d'utiliser d'autres variétés de pommes de terre et d'améliorer l'irrigation, notamment dans les régions sèches, car cela permettrait de réduire de moitié la chute escomptée des rendements. Dans le sud de l'Europe, la plantation précoce accroît les rendements et réduit les besoins en eau, selon les scénarios de changement climatique actuels et futurs. Mais les solutions d'adaptation ne seront peut-être pas si simples à mettre en pratique. La saison de plantation dépend aussi de la culture précédente, des disponibilités en eau, des ravageurs, des maladies et des marchés. Il existe des cultivars mieux adaptés au changement climatique, mais les agriculteurs ne peuvent pas toujours y avoir accès. Une autre stratégie consiste à étendre la culture de la pomme de terre à des régions où la productivité serait plus élevée ou à des régions où elle n'est pas encore cultivée. Dans certaines régions montagneuses tropicales, on pourrait la cultiver à plus haute altitude. Ces régions en altitude pourraient présenter un énorme potentiel pour l'expansion de la culture de la pomme de terre.»