Lino Mamani

Point de vue des Andes

Lino Mamani est un papa arariwa («gardien des pommes de terre» en quechua) dans la communauté agricole de Sacaca, près de Pisac, dans les Andes péruviennes. Sa communauté et cinq communautés voisines ont établi sur leurs terres un «parc de la pomme de terre» de 12 000 ha dans lequel elles cultivent et conservent des variétés andines.

Comment est né le parc de la pomme de terre?

«Nos communautés ont signé en décembre 2004 un accord avec le Centre International de la Pomme de terre (CIP) afin d'établir le parc et de travailler à la sauvegarde de la biodiversité de nos pommes de terre. Ce parc possède environ 600 variétés indigènes que nous avons toujours cultivées ici. Le CIP a rapatrié pour nous des centaines de variétés provenant de sa propre collection et, avec l'aide de notre Pacha Mama [Mère Terre], nous faisons en sorte qu'elles puissent pousser ici.»

Combien de variétés cultivez-vous aujourd'hui?

«Ici nous cultivons environ un millier de variétés indigènes de pommes de terre. Nous avons planté les variétés rapatriées dans les montagnes, en divers endroits, où elles apprennent à s'adapter et à vivre là où on les a plantées. On sait que certaines préfèrent le froid et d'autres le chaud. Pacha Mama sait comment prendre soin d'elles. Si on plante un plus grand nombre de variétés, elle est contente, ce qui nous permet d'obtenir de meilleures récoltes et de nourrir nos familles.»

Cultivez-vous des variétés modernes?

«Nous n'aimons pas les variétés modernes: nous avons eu de mauvaises expériences parce qu'elles ont besoin de produits chimiques et de pesticides, qui empoisonnent la terre, et parce qu'elles ne poussent pas bien sur nos terres. En revanche, nos variétés indigènes vivent en harmonie avec leurs parentes sauvages, qui abondent ici tout autour. Elles s'entendent bien avec elles, c'est comme une famille. Mais nos pommes de terre ne font pas bon ménage avec les variétés modernes. Les pommes de terre que vous voyez ici nous appartiennent. Nous les avons reçues de nos ancêtres et nous les transmettrons à nos enfants.»

Comment vos communautés travaillent-elles ensemble?

«Quand nous parvenons à adapter une variété sur nos terres, nous la partageons avec les autres communautés. Toutes les communautés du parc travaillent ensemble comme un seul homme. Mais nous nous faisons du souci pour notre statut juridique. Nous voulons que le Gouvernement central reconnaisse le parc de la pomme de terre et notre travail, pour que le parc continue à être géré par les communautés et à leur profit. Nous avons demandé au Gouvernement de la région de Cuzco de créer un fonds pour la biodiversité afin de protéger la vie traditionnelle des communautés et de fournir un statut juridique au parc de la pomme de terre.»

Avez-vous observé les effets du changement climatique dans la vallée?

«Autrefois il pleuvait au bon moment, la terre était fertile et le soleil aussi brillait au bon moment. A présent, on observe que le soleil est plus chaud, que la pluie ne tombe pas quand il faut, nous avons des tempêtes de grêle, des température très basses et des sécheresses comme on n'en a jamais connu dans le passé. On observe aussi une augmentation des ravageurs et des maladies. Les variétés de pommes de terre que nos ancêtres cultivaient en bas près de la rivière gagnent maintenant sur les versants des montagnes. Sur cette terre, nous avons nos apu [montagnes sacrées] autour de nous, ce qui aide nos pommes de terre, les autres cultures et les animaux à pousser. Autrefois il y avait de la neige sur ces montagnes, maintenant elles ont l'air tristes parce que le climat se réchauffe et que la neige a disparu. Les autres espèces et les animaux souffrent aussi: les condors, les renards, les cerfs, les canards et les poissons ont toujours vécu avec nous et ils nous sont très chers. Nous savons que Pacha Mama n'est pas contente de tous ces changements et nous devons travailler ensemble pour qu'elle soit de nouveau heureuse.»