John Reader

Comment la pomme de terre a changé le monde

John Reader a photographié les Rolling Stones à Londres et des empreintes d'hominidés en Tanzanie, il a écrit des livres encensés par la critique. Son dernier ouvrage s'intitule Propitious esculent: the potato in world history

Comment a-t-on réagi en apprenant que votre prochain ouvrage traiterait de la pomme de terre?

«La pomme de terre est le meilleur concentré d'éléments nutritifs qui soit, mais il n'est pas facile de persuader les gens de la prendre au sérieux. Quand on évoque le sujet lors d'une conversation, ils rient ou bien sourient avec condescendance s'ils le trouvent amusant mais aussi ridicule. Il est difficile de concevoir qu'une denrée aussi banale puisse mériter qu'on lui prête attention.»

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à Solanum tuberosum?

«J'avoue que je ne prenais pas la pomme de terre au sérieux jusqu'à ce que je séjourne dix-huit mois dans l'ouest de l'Irlande dans les années 60. Là-bas, la pomme de terre était omniprésente: dans mes lectures (notamment La grande famine, de Cecil Woodham-Smith), dans les jardins potagers et à tous les repas. Mais, même à l'époque, elle évoquait seulement pour moi un aliment qui absorbait bien la sauce et qui remplissait l'estomac de ceux qui n'avaient pas le moyens de manger autre chose. C'est 20 ans plus tard que j'ai commencé à apprécier réellement ses qualités. A cette époque, on avait pris conscience des problèmes environnementaux. La science avait démontré depuis longtemps que les hommes, la société et la culture faisaient partie intégrante du système écologique planétaire; quelques exemples fascinants d'écologie humaine étaient même parvenus jusqu'au grand public. J'étais impressionné par les explications écologiques de Marvin Harris [dans Cows, pigs, wars and witches, 1974] au sujet de coutumes apparemment irrationnelles comme les vaches sacrées en Inde et l'interdiction de manger du porc dans la culture juive. Cela m'a inspiré un ouvrage [Man on earth, 1988], et j'ai puisé dans la littérature académique de nombreux exemples qui montrent comment l'environnement et les aliments de base qu'il fournit peuvent influer sur les questions humaines.»

Dans Man on earth vous avez consacré un chapitre à «ceux qui cultivent la pomme de terre»...

«Ce sont surtout les travaux de Stephen Brush [professeur à la Faculté d'Agriculture et des Sciences de l'Environnement de l'Université de Californie] sur l'économie et l'écologie humaine d'une vallée des Andes qui m'ont permis d'apprécier la pomme de terre à sa juste valeur. Il a montré, à l'instar d'autres scientifiques, comment les paysans des Andes se sont ingéniés à adapter la variabilité inhérente à la pomme de terre à leurs besoins, en développant des modes d'utilisation des terres et de culture qui leur ont non seulement permis de créer un mode de vie durable mais aussi assuré la survie de l'énorme réserve génétique de la pomme de terre. Comme le grand public s'intéressait de plus en plus à la préservation de la diversité génétique, la pomme de terre a trouvé sa place dans Man on earth. Mais j'ai aussi été frappé par le rôle économique qu'elle a joué à l'époque où les communautés agricoles vivant en autarcie ont fait place à des sociétés fondées sur le commerce et les activités économiques. Il y avait là matière à écrire un livre.»

Quelle a donc été le rôle de la pomme de terre dans l'histoire?

«La pomme de terre a joué un rôle de premier plan dans le développement d'une succession d'États impériaux dans sa région d'origine, les Andes, mais c'est en Europe, où elle fut introduite par les Espagnols à la fin du XVIe siècle, que son influence a été le plus spectaculaire. On n'avait jamais vu ça, nulle part ailleurs: l'Europe, dépendante des céréales depuis des millénaires, disposait enfin d'une nouvelle culture qui s'adaptait à une grande variété de sols et de climats et qui fournissait en plus quatre fois plus de carbohydrates. Dans les régions qui adoptaient la culture de la pomme de terre, la population augmentait rapidement, fournissant une main-d'œuvre abondante et nourrie à peu de frais, à une époque où l'économie des pays européens ne reposait plus sur l'agriculture mais sur le commerce et l'industrie. La pomme de terre a contribué à l'avènement de la révolution industrielle; en se propageant dans le monde entier, elle a fait reculer la faim, amélioré l'alimentation et encouragé le développement économique.»

Quel est selon vous le rôle de la pomme de terre dans le monde actuel?

«Aujourd'hui la pomme de terre est la culture la plus répandue dans le monde, après le maïs, et elle est de plus en plus consommée après transformation industrielle au fur et à mesure que la population urbaine augmente. Déjà plus de la moitié de la population mondiale vit dans des villes: quand on a de meilleurs revenus et que les conditions de vie s'améliorent, on ne peut se contenter de simples pommes de terre bouillies. Bien sûr, la transformation industrielle encourage la production à grande échelle, mais elle ne porte pas atteinte aux avantages que présente la pomme de terre pour les petits paysans des pays en développement. Ils ne cesseront jamais de la prendre au sérieux.»