
(extrait de "Cérès", Revue de la FAO, No. 158 - Mars-Avril 1996)
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Un delicatessen à Oakland, Californie, survit en flattant le palais blasé de ses clients. Une fois par semaine, la patronne se branche sur le service Earth Market Place d'Internet. Elle reçoit les prix des produits des fermiers du Suriname via un ordinateur à Nairobi. Elle étudie leurs produits puis conclut un marché qui profitera directement aux fermiers. Cette restauratrice sait que ces produits ont été "certifiés durables" par les inspecteurs du Earth Market Place quant à leur production, transformation et transport.
Voilà un exemple du potentiel d'Internet à long terme pour encourager le développement durable du Sud. (Earth Market Place prend seulement les commandes en vrac). Par ailleurs, que diriez-vous si un magazine sur l'environnement, auquel vous êtes abonné, ne devenait disponible que sur Internet? Cela sauverait des arbres, de l'argent et permettrait l'accès immédiat aux informations de dernière minute. Par contre, le magazine perdrait les lecteurs qui n'ont pas d'ordinateurs, de bonnes lignes téléphoniques, E-mail ou des télécommunications à prix abordable.
Or, comme de plus en plus d'informations sur le développement scientifique et technologique ne sont disponibles que sur Internet, la question se pose: A-t-on élargi le fossé qui sépare les pays riches et pauvres en ajoutant un facteur, celui de la "pauvreté en information"?
Le monde en développement est habitué d'être exclu des sources d'information. La circulation des informations à l'échelle mondiale se fait surtout du Nord vers le Sud et non le contraire, ou du Sud vers le Sud. Mais plusieurs croient que l'ère de l'industrialisation est en train de céder la place à "L'ère de l'information". Parmi ceux qui y croient, on retrouve des gens des deux extrémités du spectre politique et développemental: Newt Gingrich, Leader conservateur de la majorité républicaine en chambre aux États-Unis et le sous-commandant "Marcos" du mouvement zapatiste rebelle du Chiapas au Mexique. (Marcos est un exemple parfait de ce que l'auteur Tom Wolfe appelle un "radical chic". Ce rebelle a accordé une entrevue à l'étincelant magazine américain "Vanity Fair" en échange d'un ordinateur portatif et d'une imprimante. Avec l'aide de messagers, il s'en est servi pour transmettre, depuis sa jungle mexicaine, ses opinions aux journaux, magazines et sympathisants partout au monde.)
Internet a doublé en grosseur chaque année depuis 1988; du jamais vu. Des millions de personnes ont vécu des renversements incroyables dans leur vie au travail et dans leurs moments de loisirs. Dans le Nord, l'engouement pour Internet se voit partout: magazines, émissions de télévision, cafés où on peut s'initier au "cyberspace", forums de discussion et babillards sur des sujets aussi variés que la politique alternative, le sport, et la pornographie. Les utilisateurs magasinent et "télécommuniquent" avec le bureau sans quitter la maison.
Internet, ou le Net, n'est rien d'autre qu'un moyen de transport pour informations numériques. Mais il change carrément les modèles de communication humaine à cause de sa vitesse de transmission et le fait qu'une fois un lien établi, il en coûte très peu pour envoyer des informations à une personne, ou à cent.
Bien qu'Internet soit une abstraction, on peut comparer son rôle dans la transmission de l'information à celui du chemin de fer dans la distribution des journaux régionaux et nationaux.
Les origines d'Internet remontent au mois de septembre 1969. Les stratèges de l'armée américaine craignaient ce qu'ils appellent une "décapitation" c'est-à-dire l'attaque nucléaire d'un poste de commande central qui laisse les troupes "sans tête" gouvernante. Le premier élément de solution fut de relier quatre ordinateurs de la Côte Ouest des États-Unis. L'expérience était pilotée par le Advanced Research Project Agency (ARPA).
Les chercheurs de l'agence établirent que, pour mettre un système de communication à l'abri des attaques, il fallait le décentraliser. Ils créèrent donc ARPAnet, l'ancêtre d'Internet, en reliant chaque ordinateur par câbles de transmissions de données à plusieurs voisins. Quand l'ordinateur A veut envoyer un message à l'ordinateur B, il le divise en "paquets". Chaque paquet est envoyé au voisin C avec la mention de l'adresse" de B. L'ordinateur C saisit la meilleure route disponible en direction de B et envoie le message. Si l'ordinateur C disparaît, A essaie ses autres voisins. Ainsi, chaque paquet est lancé sur le net et "navigue" vers sa destination.
Internet permet aux utilisateurs de transcender le temps, la distance et les contraintes monétaires de la vieille technologie. Ils se regroupent en "clubs virtuels" selon leurs intérêts communs, où qu'ils vivent. Bittu Sahgal du magazine "The Ecologist" en Inde a développé un réseau de contacts qui lui transmettent des informations sur les projets financés par l'étranger et les projets de développement.
Bien que la documentation reçue ne soit pas toujours fiable ou utile, elle est abondante. Dans les pays où les lignes téléphoniques sont fiables, Internet permet de compléter une recherche en environ trente minutes au lieu d'y consacrer des semaines entières. Cependant les accès locaux varient énormément. Bittu Sahgal attend patiemment qu'un lien abordable lui permette de faire la même chose.
En Inde, les frais d'utilisation assez élevés, spécialement pour les fournisseurs d'Internet aux entreprises, limitent l'accès au Net: à Bombay, par exemple, le fournisseur Business India Information Technology doit verser des frais de 83 000 $ US par année au Department of Telephones. Selon Anil Garg, vice-président de la compagnie, "le nombre requis d'abonnés pour acquitter les frais de licence est très élevé".
Les résultats des recherches académiques circulent généralement assez librement; Internet est là pour encourager cet échange. Il s'infiltre maintenant dans le secteur privé et vice versa. Dans le Nord, plusieurs journaux et agences de presse annoncent quotidiennement leur contenu sur le Net pour que les lecteurs s'abonnent régulièrement.
Dans le Sud, plusieurs journalistes et rédacteurs voient le Net comme un moyen d'établir des liens Sud-Sud et ainsi contourner le filtre des agences du Nord. Selon John Mukela du Center for Development Information à Lusaka en Zambie, ce type de "communication Sud-Sud est une réelle possibilité mais ne s'applique pas en ce moment car le service lui-même est assez nouveau". Le bimensuel Lusaka Post est l'un des deux seuls journaux africains disponibles sur le W3. Toujours selon Mukela, "Deux autres journaux en Zambie ont accès au Net mais ne s'en servent pas...ils ne le maîtrisent pas vraiment".
Kanak Dixit, journaliste au Népal croit que "les journalistes du Sud devraient eux-mêmes s'éduquer davantage pour s'intéresser aux questions du Sud. La tendance, qui s'applique à moi comme aux autres, est de se fier au Nord pour les nouvelles excitantes". Babacar Fall, par exemple, a relancé le Pan African News Agency de Dakar au Sénégal et, en juillet 1995, PANA était en ligne. L'Agence devrait avoir une page sur le W3 sous peu, et offrir un service d'informations à ceux qui s'abonneront.
La Finlande et les États-Unis comptent plus d'un ordinateur hôte par 100 habitants. En comparaison, en 1992, 49 pays, de la Chine au Cambodge, avaient moins d'une ligne téléphonique par 100 habitants et 35 de ces pays étaient africains. L'Inde a 8 millions de lignes téléphoniques pour 900 millions d'habitants.
En février dernier, lors de la conférence du G7, l'adjoint au président de l'Afrique du Sud, Thabo Mbeki, a fait remarquer que le quartier de Manhattan avait plus de lignes téléphoniques que toute l'Afrique subsaharienne. "La moitié de l'humanité n'a jamais fait un appel téléphonique" a-t-il ajouté. Et dans plusieurs parties du Sud, les réseaux de téléphone qui existent ne communiquent pas entre eux. Les appels de Dakar au Sénégal à Lusaka en Zambie passent encore de Dakar à Banjul, Banjul à Londres et Londres à Lusaka. Au moins 80 de la population mondiale manque encore des télécommunications les plus élémentaires. À l'intérieur des pays, les régions urbaines sont peut-être mieux servies mais des régions rurales entières sont laissées pour compte.
Les télécommunications sont d'ores et déjà perçues comme indispensables au développement: l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), dans une étude non publiée, a lié l'augmentation de la densité des lignes téléphoniques à la croissance économique. L'Union internationale des télécommunications (UIT) est en train de lancer le projet WorldTel pour tenter de diminuer l'écart entre le Nord et le Sud. Bien qu'on prévoie un taux réel de rendement de 25 par année, 30 milliards $ US en investissements manquent chaque année pour les besoins mondiaux.
Se basant sur une étude financée par UIT, la corporation américaine AT&T cherche des investisseurs pour son projet Africa One: un câble haute capacité en fibre optique de 1,9 milliards $ US à travers le continent. Un tel projet n'est pas sans rappeler le chemin de fer "Cape-to-Cairo" de Cecil Rhodes. Selon le journal londonien Guardian, l'Allemand Siemens a "comparé Africa One à un exercice en colonialisme "new-tech"". Siemens travaille à une proposition rivale pour brancher l'Afrique, morceau par morceau.
L'essentiel du coût en capital pour le service de téléphone provient du "vide local" entre les abonnés et le central. Ici, la technologie pourrait être utile. Celle des radios cellulaires coûtera bientôt moins cher que la pose de fils de cuivre dans les villes. Ratelindo a reçu une licence pour fournir 250 000 branchements téléphoniques "cellulaires fixes" à Jakarta en Indonésie. (Ratelindo est une entreprise conjointe entre le service de télécommunications indonésien et Barkie Electronics, une compagnie privée.)
Cependant, les systèmes cellulaires continueront de coûter cher dans les régions éloignées car les bases radio qui alimentent les cellulaires ont une portée limitée. La compagnie américaine Motorola, avec son projet Iridium, prévoit couvrir la planète de téléphones mobiles. Il faudra lancer 66 satellites en basse orbite. Il y a deux ans, Motorola avait prédit qu'à la fin du siècle, on pourrait se procurer un téléphone-satellite de poche, apte à la transmission rapide de données, pour 2000 $ US.
Pour les 10 de Londoniens en chômage, un nouvel ordinateur de 1500 $ US représente environ 6 mois de revenus alors que pour 45 des Indonésiens "sous-employés", il représente plusieurs années de revenus en espèces, sans compter que les produits électroniques importés sont plus chers dans les pays en développement. En Inde, un modem est quatre fois plus cher qu'aux États-Unis et cette comparaison ne tient pas compte des différences de coûts de la vie.
Tony Rutowski dirige le Secrétariat International de la Société Internet, basé aux USA. Pour lui, le problème de l'expansion d'Internet vers le Sud est "la disponibilité des fonds pour acheter biens et services à fort coefficient de capital". L'Afrique, dont l'infrastructure est déjà faible, est particulièrement affectée. Les barrières tarifaires sur les produits technologiques de l'information sont de plus de 40 pour les pays de ce continent.
Pour les pays en développement, le problème éternel d'un accès satisfaisant à Internet est l'exode des cerveaux. Chaque année, 6000 Indiens hautement qualifiés émigrent aux États-Unis. Si un accès à Internet leur permettait de contacter quotidiennement les sommités dans leurs domaines d'expertise et de profiter des bibliothèques sans quitter le pays, devraient-ils faire des doctorats à l'étranger? Selon John Muleka, "si Internet stoppe l'exode des cerveaux, ce sera précisément parce que les intéressés se sentiront branchés. Pour plusieurs, le manque de contact avec le reste du monde est plus démoralisant que les petits salaires, et le travail à partir de leur propre communauté est préférable à condition d'avoir ce contact international".
La technologie n'est pas la seule ombre aux avantages d'Internet. Presque toute la documentation disponible sur le Net est en anglais. Des quantités innombrables de gens communiquent autrement qu'en anglais mais, pour l'heure, le courrier électronique n'est transmis qu'en alphabet romain ou cyrillique. Bien sûr, il existe des logiciels qui reconnaissent différentes écritures mais, les fichiers produits en hindi ou japonais, par exemple, voyagent mal d'un programme à un autre. En 1993, l'Organisation internationale de normalisation (ISO) a adopté le plan Unicode qui fournit des représentations interchangeables de toutes les langues, du japonais au cherokee. Mais les logiciels permettant de générer et lire les fichiers Unicode n'arriveront pas avant la fin de 1996.
"Je pense en anglais, admet Ranil Senanayake du Environment Liaison Centre International à Nairobi au Kenya, et dont la langue maternelle est le sinhalais. Ce qui influence énormément ce que je pense. Si vous lisez et pensez dans (cette) langue et que vous absorbez ses valeurs culturelles et sociales, votre façon d'interpréter l'information peut être totalement différente".
Ce n'est pas seulement que l'anglais domine le Net. En ce moment, les commentateurs définissent la position politique la plus fréquemment exprimée sur le Net comme une sorte de capitalisme anarchiste qu'on retrouve à l'extrémité individualiste du spectre politique américain, et qui reflète la croissance anarchique et spontanée du médium du jour. Quant à savoir quelles sont les implications pour les autres cultures, Kanak Dixit croit " qu'il faut être réaliste et admettre que telle est la situation. Il faut réagir en utilisant davantage le Net et non moins. C'est exactement comme pour le débat sur la télévision satellite: doit-on se rendre ou produire de meilleures émissions dans le Sud?"
Dorothy Munyakho, du Interlink Rural Press Service à Nairobi au Kenya, croit que l'impact de cette dominance culturelle "dépend du degré auquel on se permet d'être des éponges". Amadou Mahtar Ba du PANA croit que "Nos pays ont besoin de proposer des services spécifiques au Net pour assurer une présence et devenir des fournisseurs d'information".
Ranil Senanayake ajoute que "ce phénomène ne va qu'accentuer l'homogénéisation de l'humanité produite par la radio et les médias écrits". Pour John Muleka, l'homogénéisation n'est pas nécessairement mauvaise: "Avec l'avancement de la technologie, la notion du 'one world' et la disparition des barrières physiques et intellectuelles prennent du terrain".
Le service de "réponse instantanée" offert par le Net est une bénédiction pour le développement - quand il est disponible, fiable et abordable. Un groupe de femmes à Mexico a demandé, par E-mail, à des sympathisantes en Californie d'effectuer quelques recherches. Lors de l'annonce de la venue d'une nouvelle usine de textile, les femmes se sont présentées aux directeurs avec un épais document contenant des informations sur la compagnie, ses profits et les propriétaires. Aussi, un groupe de femmes de Londres, appelé Living Bosnia, utilise E-mail pour rester en contact avec les femmes de Bosnie. Un appel téléphonique peut être extrêmement difficile à faire pour connaître leurs besoins mais E-mail essaie jusqu'à ce qu'une voie soit trouvée. Les syndicats des métiers ont utilisé le Net dans leurs campagnes: il y a quelques années, les réseaux ont beaucoup aidé les travailleurs syndiqués guatémaltèques à se faire reconnaître et à obtenir des augmentations de salaire de Pepsi-Cola.
Pour rétrécir l'écart en information, on doit compter sur l'éducation, la formation, le soulagement de la dette, la démocratisation, l'investissement dans les infrastructures et sur de meilleures télécommunications abordables. Les occasions offertes par Internet comportent aussi des éléments positifs dans un monde déjà inégal: il est clair que le Sud a beaucoup à gagner d'un accès accru à l'information et aucun temps à perdre.