Education Connaissance

Affiché le mai 1997

L'enseignement et la formation agricoles:
difficultés et chances - Première partie


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Un monde en mutation

La décennie 1990 a vu se produire une grande diversité de mutations qui ont eu un impact considérable sur le monde. De nombreux pays cherchent à adopter une politique économique libérale de marché, et à se doter des structures politiques et des institutions propres à la promouvoir et l'appuyer. Les méthodes et les contenus de l'enseignement et de la formation agricoles doivent être modifiés pour prendre en compte ces tendances et ces influences actuelles, si l'on veut pouvoir répondre aux besoins et aux réalités des sociétés rurales. Beaucoup des problèmes identifiés par les Tables Rondes et les Consultations d'Experts sont dus à l'incapacité de l'enseignement et de la formation agricoles à s'adapter à ce monde en mutation. L'enseignement agricole, moyen ou supérieur, est, et continuera d'être, d'une importance fondamentale comme agent d'une croissance agricole durable et du développement national, mais pour le moment, il ne parvient pas, et de beaucoup s'en faut, à répondre aux nouveaux besoins et aux nouvelles demandes de la société.

Les rapides progrès des techniques de communication, comme le courrier électronique et Internet, ont rendu, au cours de ces dernières années, la collaboration et la coopération entre établissements d'enseignement agricole de plus en plus possible et nécessaire, tant à l'intérieur d'un pays qu'avec l'extérieur. Simultanément, la réduction des moyens financiers pour des programmes de recherche et d'enseignement très spécialisés rend la collaboration inter-institutionnelle plus nécessaire que jamais. Les récents progrès, au niveau mondial, de la science et de la technique ont des conséquences profondes pour les établissements de formation. Par exemple, les progrès de la biologie moléculaire rendent possible le transfert de matériel génétique d'un organisme à l'autre, ouvrant ainsi de nouveaux champs à la recherche et l'enseignement de l'amélioration des plantes et des animaux. Si les établissements veulent suivre le rythme de ces changements rapides, il convient d'assurer la formation continue du personnel universitaire au moyen de rencontres scientifiques, d'échanges inter-institutionnels, d'ateliers de travail etc.

Les facteurs principaux qui affectent l'enseignement agricole à tous les niveaux sont:

La marginalisation de l'agriculture et de la vie rurale

Au fur et à mesure de leur développement, pratiquement tous les pays du monde voient décroître le pourcentage de la population active liée à l'agriculture. Dans les pays les plus industrialisés, pris globalement, le pourcentage des agriculteurs "à plein temps" est tombé au dessous de trois pour cent, et la proportion de la population économiquement active dépendant de l'agriculture est inférieure à neuf pour cent.

En dépit d'une population rurale qui augmente en valeur absolue dans la plus grande partie du monde, et d'une demande alimentaire croissante, le pourcentage de la population qui vit directement de l'agriculture continue à diminuer. Plus que l'augmentation du nombre des producteurs, c'est l'accroissement de la productivité par des techniques améliorées et l'emploi d'intrants qui est responsable de l'augmentation de la production.

La Jamaïque: actions de vulgarisation au Collège Agricole
"Ceci exige que le personnel sorte de son contexte de recherche et d'enseignement vers le monde des producteurs et des affaires agricoles, qui ont un besoin urgent de solutions techniques à leurs problèmes de production et d'agriculture. Ces actions offrent l'occasion de pratiquer l'agriculture en tant qu'application de la science et de la technique à nos systèmes agro-alimentaires".
- Vera Badresingh: "Stratégies pour les établissements de formation et d'enseignement agricoles de niveau supérieur et moyen dans les pays caraïbes: le cas de la Jamaïque" Table Ronde régionale des Caraïbes - 1994

La poussée démographique rurale et l'augmentation de la productivité génèrent un niveau croissant de chômage et de sous-emploi, avec, comme conséquence, des flux migratoires vers les villes, à la recherche de travail et d'un meilleur niveau de vie. Les ressources de l'Etat ont tendance à être consacrées de préférence à la satisfaction des besoins des citadins, du fait de leur poids politique et économique, aux dépens des besoins des zones rurales. Cette préférence urbaine et l'exploitation des zones rurales ont provoqué une diminution continue du revenu réel du monde rural.

Il en résulte une marginalisation croissante de l'agriculture et de la vie rurale. La mise en place de restrictions budgétaires au niveau national s'est traduite par une réduction des ressources et des budgets de l'enseignement agricole.

La réduction des moyens financiers de l'enseignement général dans les zones rurales a pour conséquence un plus faible niveau scolaire et donc la diminution du nombre de jeunes ruraux aptes à être admis dans l'enseignement supérieur agricole. Ceci, en retour, signifie qu'on y trouve de moins en moins d'étudiants possèdant une connaissance concrète de la vie rurale et de ses problèmes de développement. Ce sont, de plus en plus souvent, des diplômés d'origine urbaine, avec une connaissance pratique limitée des facteurs socio-économiques et biophysiques ruraux, qui travaillent en zones rurales comme conseillers pour le développement.

Souvent, les programmes de l'enseignement général sont établis au niveau national et s'appuient sur des connaissances et des comportements plus adaptés aux centres urbains qu'aux zones rurales.

Les ruraux constituent par eux-mêmes la plus importante source de connaissances en vue du développement agricole. Leurs systèmes de vie et de production intègrent ces connaissances. Par conséquent, la description et l'analyse de ces systèmes devrait constituer une base de départ obligée pour la recherche, la formation, la vulgarisation et toutes autres actions entreprises pour aider les populations rurales à améliorer leur productivité. Ceci implique que les établissements d'enseignement agricole ne se contentent pas d'un rôle "académique" mais jouent un rôle de développement qui associe la connaissance de la production rurale locale à la science agronomique moderne.

La croissance démographique et l'education en matière de population

Les projections démographiques laissent supposer que la population mondiale continuera à croître, de son état actuel d'environ 5.5 milliards, jusqu'à un chiffre compris entre 11 et 14 milliards à la fin du siècle prochain.

Quoique le dernier doublement de la population se soit produit en environ 37 ans, les taux moyens de croissance diminuent au niveau mondial. Pour le moment, cependant, la population continue de s'accroître dans les pays en voie de développement, où les efforts pour réduire la natalité n'ont obtenu jusqu'à présent que des résultats limités.

Tant que la croissance rapide de la population n'aura pas été freinée, il existera une pression supplémentaire pour accroître la production agricole en vue de garantir la sécurité alimentaire. Une pression démographique croissante peut également contribuer à la détérioration des ressources naturelles et de l'environnement.

Les établissements d'enseignement agricole doivent introduire des notions et des principes d'éducation en matière de population dans leurs programmes, car beaucoup de diplômés en agriculture deviendront des gérants, des planificateurs et des décideurs en matière de politique, qui devront être capables d'appréhender les inter-relations dynamiques existant entre l'alimentation, la population, l'environnement et le développement socio-économique du pays.

Les étudiants doivent acquérir des connaissances solides de l'éducation en matière de population, comme par exemple l'impact de la croissance démographique sur l'agriculture et les ressources naturelles, les considérations de base en matière de démographie et de "genre" en relation avec la population et l'agriculture. En outre les étudiants formés pour devenir des agents de vulgarisation doivent être en mesure de dialoguer avec les familles rurales sur les questions de population et de faire passer effectivement aux ruraux les "messages" en matière de population .

La rapidité des progrès scientifiques et le rythme du changement

De nouveaux développements dans les sciences et les techniques ont accru le nombre et la complexité des sujets nécessaires pour une compréhension de l'agriculture. L'industrie alimentaire, et les techniques après-récolte, les biotechnologies, la gestion des entreprises agricoles et agro-industrielles, ainsi que l'étude des systèmes agraires représentent quelques uns des domaines nouveaux qui doivent être introduits dans les programmes. Ces nouveaux domaines sont susceptibles d'attirer un nombre croissant d'étudiants à mesure que de nouvelles possibilités d'emploi seront créées.

Quoique, dans le passé, l'agriculture et l'enseignement agricole aient généralement suivi le rythme des progrès scientifiques, l'accroissement actuel du rythme des changements est tel de nos jours, qu'il requiert un ajustement permanent des programmes. Les connaissances scientifiques changent très rapidement, du fait des techniques de communication modernes qui facilitent les échanges d'information entre scientifiques.

Il est, de ce fait, important que les étudiants acquièrent les techniques et les comportements qui leur permettront d'étudier efficacement et de développer leurs compétences tout au long de leur vie professionnelle.

Des conditions d'emploi en mutation

La réduction des aides extérieures, les balances de paiement négatives et des limitations croissantes des dépenses publiques ont amené l'enseignement et la formation agricoles à accorder plus d'importance aux questions commerciales. Les programmes doivent s'attacher davantage aux conditions de l'emploi. Ceci exige une analyse permanente des besoins du marché et de la demande des employeurs afin de prévoir et d'élaborer des programmes adaptés.

Dans les pays en voie de développement les réductions drastiques imposées au recrutement dans les services publics impliquent que les étudiants reÿoivent désormais les connaissances et les compétences nécessaires à l'emploi dans le secteur privé.

Comme les inscriptions des étudiants dans l'enseignement agricole sont en relation très étroite avec les conditions de l'emploi, il est nécessaire d'évaluer de faÿon permanente les conditions du marché et la demande des employeurs lors de la préparation et de l'élaboration des programmes d'enseignement agricole.

Cette réduction considérable des effectifs du secteur public ne doit pas être perdue de vue par le personnel dirigeant et enseignant des universités et des collèges; elle ne l'est certainement pas par les étudiants qui demandent, dans les programmes, des changements qui les préparent aux conditions de l'emploi dans le secteur privé. La réponse à la question de savoir si cette dépression des emplois publics peut être compensée par le secteur agricole privé dépend du niveau général de l'économie. Des consultations avec les employeurs éventuels du secteur privé sont essentielles pour réformer les programmes et pour obtenir des estimations sur le nombre et le profil des emplois qui pourront, avec quelque chance, être proposés aux diplômés.

Les considérations de "genre"

Les femmes jouent un rôle majeur dans les systèmes de production agricole du monde. Dans les pays les moins avancés, on estime qu'un tiers du total des ménages ruraux sont dirigés par des femmes. Dans l'Afrique sub-Saharienne et dans les Caraïbes les femmes produisent de 60 à 80 % de l'alimentation de base, de même qu'en Asie elles fournissent plus de 50 % du travail consacré à la production intensive du riz.

Malgré ce rôle important joué par les femmes dans la production agricole, spécialement vivrière, des pays en voie de développement, une prévention liée au "genre" est manifeste dans les plupart des éléments caractérisant les communautés rurales. Cette distorsion est également manifeste dans les programmes d'enseignement et de vulgarisation, tant dans les pays développés que dans les pays en voie de développement. L'"agriculteur" ou le "fermier" est généralement conÿu comme masculin ou, tout au moins, indépendamment de son "genre"!

Au cours des années récentes, le rôle vital joué par les femmes dans tous les domaines du secteur agricole, comme la nécessité pour elles d'avoir accès aux connaissances et compétences relatives à la production agricole, à la transformation et à la commercialisation des produits, sont de plus en plus reconnus. Les femmes ont besoin de formation et d'information sur les techniques agricoles aussi bien que sur le développement des systèmes de production et la gestion.

Les étudiants en agriculture doivent être informés et instruits des problèmes des femmes, de leurs potentialités et de leurs aspirations. Il ne s'agit pas de traitement égal mais d'égal profit. Dans bien des cas, même dans le cadre d'un programme déterminé d'enseignement formel ou non-formel, un public masculin et un public féminin ne doivent pas recevoir une même présentation ni un même traitement. Les contraintes de temps et les charges familiales ne sont pas les mêmes pour les hommes et pour les femmes, et les programmes de formation doivent prendre en considération ces différences, afin de tirer un profit équitable de la formation donnée.

La question de savoir comment attirer davantage d'étudiantes vers les formations agricoles est à mettre en relation avec le problème de l'admission des étudiants d'origine rurale dans l'enseignement supérieur. Le nombre des étudiantes a crû au cours des dix dernières années et cette tendance doit être appuyée et encouragée. Davantage de profils d'emploi attractifs pour les jeunes femmes sont nécessaires, y compris dans les établissements d'enseignement agricole.

Accroître le nombre des femmes dans les programmes de formation et de vulgarisation agricoles est important comme moyen de soutenir l'effort décidé en vue de comprendre et améliorer le statut de la femme. Cependant l'augmentation du nombre des cadres et des techniciens féminins ne suffira pas, par soi-même, à résoudre la "distorsion liée au genre", dans la mesure où les femmes sont, tout autant que les hommes, porteuses de ces stéréotypes.

Les femmes techniciennes doivent être attentives aux facteurs d'ordre socio-économique ou liés au "genre" qui contribuent à la dégradation de l'environnement et à la pratique de formes de développement destructrices. Une fois conscientes de ces relations, elles pourront plus efficacement servir de référence pour les femmes rurales et les appuyer dans leurs efforts pour améliorer leur condition.

Les problèmes d'environnement

La définition donnée par la FAO au "développement durable" implique une gestion des ressources naturelles qui "conserve l'eau et les sols, ainsi que les ressources génétiques animales et végétales, ne dégrade pas l'environnement, soit techniquement appropriée, économiquement viable et socialement acceptable".

La productivité agricole doit être améliorée pour satisfaire les besoins d'une population croissante, mais sans sacrifier la disponibilité et la qualité des ressources non-renouvelables. Cet accroissement a souvent été obtenu en faisant appel à des intrants coûteux, en particulier à un usage intensif de combustibles fossiles qui peut dégrader l'environnement.

Dans de nombreuses parties du monde, l'augmentation des besoins en aliments, combustibles et textiles, liée à la croissance démographique, a entraîné la déforestation, une sévère érosion des sols et la perte de ressources en eau ainsi que, éventuellement, une baisse de la production agricole elle-même. Bien entendu, la raréfaction des ressources naturelles et la dégradation de l'environnement compromettent la sécurité alimentaire.

Les établissements d'enseignement agricole peuvent jouer un rôle déterminant en étudiant les problèmes et en aidant à la mise au point de techniques de production qui ménagent l'environnement.

Les établissements d'enseignement agricole doivent prendre en compte les questions d'environnement dans leurs programmes. Une approche intégrale doit être appliquée pour l'introduction des concepts d'environnement et de développement durable; ces concepts, en effet, ne se réfèrent pas seulement à des questions techniques mais comportent aussi des aspects d'ordre économique, social, culturel, écologique et politique.

Ceci implique un changement dans les comportements, les actions, les politiques, les objectifs et les affectations de moyens. En particulier il conviendra d'encourager un effort d'imagination et une volonté d'innover, en prenant soin que cela soit possible pour tous les groupes concernés (étudiants, agriculteurs hommes et femmes, entrepreneurs du secteur agricole, chercheurs, jeunes, etc...), ceci à tous les niveaux convenables (local, régional, national et international).

On croit de plus en plus que le meilleur moyen de protéger l'environnement et les ressources agricoles est de donner aux populations locales et autres personnes directement concernées par la gestion des ressources naturelles la possibilité d'effectuer leur propre analyse et de décider de ce qui devrait être fait.

Les problèmes d'environnement demandent évidemment une approche interdisciplinaire pour la recherche et pour l'enseignement. Les enseignants et les étudiants doivent acquérir une vision directe de l'environnement physique et social par l'étude des activités qui posent problème. L'enseignement agricole doit comporter de nouvelles spécialités telles que l'économie de l'environnement et les études d'impact. Il doit également admettre la valeur de différents types de connaissances, en particulier celles que les paysans ont de leur milieu, fondée sur leur connaissance du site et une longue expérience.

L'enseignement de la vulgarisation

La vulgarisation, en tant qu'élément de formation, peut contribuer efficacement à une agriculture durable et au développement rural. Les données de la FAO montrent qu'il existe dans de nombreux pays en voie de développement un besoin dramatique de davantage de vulgarisateurs bien formés. Pourtant, la place consacrée aux techniques de vulgarisation dans les programmes de nombreux établissements d'enseignement agricole est inadaptée et doit être revue et améliorée afin de mieux répondre aux besoins actuels. Dans beaucoup d'établissements il est nécessaire d'instituer un programme de formation appuyé sur: Les établissements de formation ont tendance à privilégier les enseignements scientifiques et techniques dans les différentes disciplines agronomiques; par contre une place insuffisante est laissée aux enseignements qui préparent les étudiants aux emplois de vulgarisateurs et d'enseignants agricoles. Ils ne font pas non plus assez d'efforts pour proposer une approche interdisciplinaire, dans laquelle une vaste gamme de disciplines différentes apportent leur contribution. De nombreuses formations proposées ne comportent pas assez d'enseignements reposant sur l'expérience. Pour être en mesure de résoudre efficacement les problèmes posés par le développement agricole et rural, les programmes doivent être plus pratiques que théoriques. Les études doivent favoriser le raisonnement inductif de faÿon à ce que les étudiants soient en mesure d'analyser les problèmes et d'imaginer des solutions. En outre, la refonte des programmes doit prendre en considération, comme il l'a été dit, la réduction du nombre des emplois publics, la dégradation de l'environnement naturel et les mutations dans le rôle et les responsabilités des femmes.

Les Philippines
Le système de l'enseignement agricole aux Philippines manque généralement de qualitéÇ et n'est pas approprié, ceci dû à la rapide prolifération des établissements et à la croissance des inscriptions. Cette croissance incontrôlée jointe aux limitations financières et au manque d'enseignants qualifiés, a abouti à l'existence d'établissements sous-qualifiés, sous-équipés et surpeuplés. Le résultat en est que les diplômés sont sous-qualifiés et trouvent difficilement un emploi dans leur spécialité. La seule exception est celle du Collège de Los Baños dont la plupart des diplômés sont employés conformément à leur formation. Pour résoudre ce problème, un "Plan-Cadre", appelÇ Système National d'Enseignement Agricole a été proposé. Il a pour principe de base la stratification et la différenciation du rôle des établissements comme Centres d'Excellence ainsi que la complémentation entre eux. Selon ce plan, un Collège National d'Agriculture, 13 collèges régionaux, au moins, et 75 instituts provinciaux (un par province) doivent être créés, avec chacun son rôle spécifique.
- Ruben L. Villareal: "A la recherche de nouvelles directions pour l'enseignement et la formation agricoles aux Philippines" -Table Ronde Régionale Asie-Pacifique - 1990



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