Régimes fonciers Institutions

Mai 1997

Dynamiques d'une agriculture periurbaine au Nicaragua :
Typologie des systèmes de production de la région de Ticauntepe (deuxième partie)


Suite de la première partie

Typologie des systèmes de production

La typologie des systèmes de production présentée résulte des trajectoires d'évolution reconnues pendant l'analyse de l'histoire agraire récente. Les variables prises en considération pour la caractérisation de chaque système de production sont la dynamique d'évolution récente, les caractéristiques du groupe familial, les moyens de production, la combinaison des systèmes de culture et d'élevage, l'insertion dans le marché, la pluriactivité, les itinéraires techniques pratiqués et la rationalité économique des systèmes de production. Ce type d'analyse permet de comprendre la logique du producteur, surtout dans l'ajustement entre les ressources et les nécessités de l'unité de production. Il s'agit de la gestion de la trésorerie, de l'autoconsommation, de l'organisation du travail et de la gestion de la fertilité. La typologie finale est le résultat de deux réunions avec des groupements d'agriculteurs de Ticuantepe et trente-cinq entretiens semi-directifs avec des agriculteurs de la région, choisis de façon raisonnée.

L'analyse économique est faite à deux niveaux : la comparaison de la rentabilité du travail agricole des différents systèmes de production et l'analyse des possibilités de reproduction des foyers agricoles. La comparaison entre les systèmes de production se fait par la confrontation des indicateurs économiques synthétiques (RNA/Actif et RNT/Meq), caractérisant chaque système de production, avec deux niveaux de revenu : un Niveau de Survie (NS), fixé à 4.500 C$ et un deuxième niveau de revenu (N-II), fixé à 20.000 C$ (C$ - Cordoba Oro - est la devise du Nicaragua. Au moment des enquêtes -Mai, Juin 1996- le taux de change moyen avec le dollar USA était : 1 US$ = 8,2 C$). Le NS se situe entre la valeur monétaire du panier des biens de base et le coût d'opportunité annuel minimum du travail d'un actif de la région qui se réfère au salaire minimum urbain. Le N-II, est introduit pour permettre une ultérieure séparation entre les petites unités de production agricoles familiales et les exploitations agricoles à caractère d'entreprise. Par cette comparaison simple, on peut dégager trois grands groupes d'exploitations agricoles : un premier groupe qui dépasse le N-II et qui peut être fiscalisé ; un deuxième ensemble avec un revenu intermédiaire et qui possède des prospectives de pérennisation et d'accumulation et un troisième groupe qui nécessite des politiques d'aide ciblées. Dans l'analyse de la rentabilité du travail agricole, on considère seulement les activités agricoles effectuées par les actifs agricoles en effectuant une modélisation économique simple des systèmes de production à travers l'équation de production par actif agricole (DUFUMIER, 1996).

(Il s'agit d'une équation qui nous permet de représenter graphiquement la productivité du travail agricole en fonction de la superficie par actif agricole. Une représentation graphique permet la visualisation de la rentabilité du travail agricole et nous fait comprendre la logique du fonctionnement des systèmes de production. Cette modélisation permet enfin, d'effectuer des analyses de sensibilité sur les possibles changements socio-économiques concernant la production agricole.)

Pour synthétise et représenter la diversité et la dynamique de la réalité agricole de la région de Ticuantepe on a identifié six systèmes de production, plus un cas spécial. Ces systèmes de production constituent des "d'archétypes", des modèles idéaux de la réalité agricole. Chaque archétype représente un effort de synthèse tel que la distance entre les producteurs regroupés sous le même système de production, et son archétype, soit minimum (PERROT, LANDAIS, 1993).

Système de production I : latifundium caféier

Les origines du système de production remontent au début du siècle, avec l'introduction du café dans la région et la formation du latifundium produisant du café. La surface moyenne exploitée par actif agricole est de 100 mz, voir plus. L'exploitation est généralement gérée par un administrateur et un contremaître. Les travaux agricoles sont assurés entièrement par main-d'oeuvre contractuelle, dont 10% permanente et 90% temporaire (pendant la récolte du café). Les exploitations possèdent tous les outils et les infrastructures nécessaires pour une gestion "technicisée" de la culture du café : la variété cultivée est la Caturra, à taille réduite, et à production élevée, avec un itinéraire technique est très exigeantes en intrants. Cependant, une partie des plantations est gérée de façon "traditionnelle" (variété Bourbon). La récolte est directement transformée par voie humide dans un atelier de séchage mécanisé et la production est exportée directement par le producteur.

La rémunération du travail agricole (RAN / Actif = 350.000 C$) et le revenu par membre équivalent (RNT / Meq = 75.000 C$)sont les plus élevés parmi les différents systèmes de production de la région. Le revenu dépasse largement le N-II et la production agricole est liée aux activités extra-agricoles dans lesquelles les propriétaires sont principalement occupés.

Système de production II : fermier entrepreneur

Les producteurs qui gèrent ce système de production sont spécialisés dans des productions de vente. L'ananas est la culture qui se trouve à la base du fonctionnement du système de production : la possibilité d'induire la plante, permet une programmation de la production dans l'année en fonction des nécessités en trésorerie. On a identifié deux variantes du système de production : système de production diversifié et système de production spécialisée en ananas. Les tendances majeures d'évolution du système de production sont dans le Sud de la commune (zone B), où les dynamiques d'urbanisation sont presque absentes et où beaucoup de fermiers entrepreneurs profitent de la disponibilité de terres à bas prix, vendue ou louée par des BRA en décapitalisation. La surface totale exploitée oscille entre 10 et 30 mz avec en moyenne 7 mz/Actif. Les travaux agricoles sont dirigés par le chef de l'exploitation et matériellement réalisée par des salariés et des ouvriers temporaires. Les exploitants du système de production possèdent normalement une camionnette qui lui permet de commercialiser sa production, qui est généralement vendue directement aux marchés par les producteurs. Cependant, dans les périodes de pointe, une partie de la production est vendue à travers des intermédiaires à la ferme. Actuellement, toute la production est vendue à niveau national par le manque d'opportunités d'exportation ou de vente à des entreprises agro-industrielles.

Les entrées générées par le sous-système diversifié permettent de dépasser le N-II. Le travail agricole est rémunéré de façon très satisfaisante (RAN / Actif = 60.000 C$) et la famille dispose de ressources par membre équivalent qui permettent un niveau de vie élevé (RNT / Meq = 13.000 C$).

Le sous-système spécialisé dans la production d'ananas génère, par comparaison aux autres systèmes de production identifiés dans la région, le plus de revenu par unité de surface. La rémunération du travail agricole est située au même niveau que pour le système de production latifundium caféier (RAN / Actif = 100.000 C$). Les petites dimensions des familles des producteurs entraînent un niveau de revenu par membre équivalant très élevé (RNT / Meq = 65.000 C$).

Système de production III : Bénéficiaire de Réforme Agraire -BRA- en accumulation avec production de grains de base, légumes, ananas, musacées

Une partie des producteurs BRA qui ont reçu des terres comme individuels, après la parcellisation des coopératives de production, ont pu entrer dans un processus d'accumulation lente. Il s'agit de producteurs qui ont investi dans la plantation de cultures pérennes, et en particulier l'ananas, même si cette accumulation est faite avec des coupes dans les dépenses de la famille qui vie très précairement. Les producteurs exploitent en total entre 5 et 7 mz en propriété, plus 1-2 mz en location pour la production de grains de base et de légumes. La main-d'oeuvre est familiale, intégrée avec des journaliers pendant les périodes de pointe. Les producteurs vendent les ananas et les légumes directement au marché de Managua, mais ils sont obligés de louer des camionnettes ou de transporter leur production dans le bus de transport collectif. La production de grains de base est essentiellement destinée à l'autoconsommation.

Le niveau de revenu est acceptable, tant pour la rémunération du travail agricole (RAN / Actif = 20.000 C$), que pour le niveau de revenu par membre équivalent. (RNT / Meq = 20.000 C$). Le système de production se situe à la limite inférieure du N-II, dans une phase d'accumulation lente, grâce à la combinaison de cultures comme l'ananas et les légumes qui s'intègrent à niveau de la trésorerie. Comme autres activités non agricoles ils vendent des services agricoles de transport et de labour des sols avec leurs boeufs et leurs charrettes. Les activités extra-agricoles ont aidé le démarrage du processus d'accumulation.

Système de production IV : minifundiste propriétaire avec production de grains de base, ananas, musacées et vente de force de travail

Il s'agit d'un système de production géré par des propriétaires minifundistes de provenance locale. L'accès à la terre est très limité ( 1,5 mz / actif), une partie en propriété, exploitée sur 60% par l'ananas et 40% par les musacées et en partie en location exploitées en grains de base. 100% de la production de grains de base (maïs et haricot rouge) et une partie des musacées sont destinées à l'autoconsommation. L'ananas et le reste des musacées sont commercialisés. Le producteur est obligé de louer des camionnettes pour le transport de la production jusqu'aux marchés des villes.

Le travail agricole est rémunéré par des revenus monétaires qui ne permettent pas au système de production d'atteindre le niveau de survie (RAN / Actif = 4.000 C$). Au même temps, les revenus par membre équivalent se situent à la limite inférieure du NS (RNT / Meq = 4.500 C$). Le pourcentage d'entrées non agricoles représente 40% du RNT et sans ces apports le système de production ne pourrait assurer le minimum des besoins de la famille.

Système de production V : Bénéficiaire de Réforme Agraire -BRA- en décapitalisation avec production de grains de base, musacées et vente de force de travail

Parmi les BRA beaucoup vendent une partie de leur parcelle (généralement, ils reçoivent 5-6 mz de la parcellisation des CAS) pour résoudre des problèmes d'ordre familial ou de financement des activités productives. Généralement, le noyau familial est très vaste et les fils déjà autonomes gardent des relations très fortes avec leurs parents. Le système de production est caractérisé par la possession de la terre à travers le titre collectif de réforme agraire, et les unités de production restent avec une moyenne de 2 mz. La totalité des activités agricoles sont effectués avec la main-d'oeuvre familiale ou avec l'entraide entre noyaux familiaux proches. Les parcelles sont exploitées en grains de base et musacées et quand les producteurs disposent de trésorerie grâce à une bonne récolte, ils cultivent petites parcelles de légumes , dont la production est écoulée sur les marchés locaux. La production de grains de base est pour 20% autoconsommée, et le reste est vendu à travers des intermédiaires à la ferme.

Les revenus sont très faibles : le travail des actifs agricoles possède la pire rémunération parmi les systèmes de production de la région (RAN / Actif = 3.500 C$). Même en ajoutant aux revenus agricoles les entrées non agricoles (le 50% du RNT) la famille ne dispose pas de ressources pour satisfaire ses besoins basiques (RNT / Meq = 4.000 C$). Les membres familiaux sont obligés de vendre leur force de travail, en omettant leurs propres activités productives. Il s'agit de calculs de coût d'opportunité, que le producteur fait le jour au jour entre le salaire journalier et la rémunération additive qu'il gagnerait en travaillant ses parcelles. La variabilité de la production est un élément structurel du système de production vu que l'exploitation est soumise plus des autres systèmes de production aux risques climatiques et économiques.

Système de production VI : métayage et location avec production de grains de base, légumes et vente de force de travail

Les producteurs qui l'on retrouve dans ce système de production dérivent des paysans sans terre qui n'ont pas bénéficié de la réforme agraire sandiniste. Les noyaux familiaux sont très larges et leur niveau de vie très bas. Ils cultivent en grains de base des parcelles en location, 50% de la surface exploitée, et le reste de la surface exploitée en légumes est prise en métayage, afin de partager avec le propriétaire de la terre le risque dans ces productions. La vente des légumes est réalisée directement par les producteurs aux marchés de Managua. La production de grains de base est destinée pour 70% à l'autoconsommation et pour le reste est commercialisée à la ferme par des intermédiaires.

Les résultats économiques du système de production permettent de le situer entre le NS et le N-II. Paradoxalement le revenu (RAN / Actif = 10.000 C$ et RNT / Meq = 8.000 C$) est meilleur que pour les systèmes de production minifundiste et BRA en décapitalisation qui sont pourtant propriétaires de la terre exploitée. Les membres de la famille réalisent d'autres activités extra-agricoles, comme la vente de services agricoles, l'artisanat et le petit commerce.

Cas spécial : coopérative de production, 22 membres, avec production de café associé aux musacées et grains de base

Il s'agit de la seule CAS de la région qui continue à travailler en collectif, constituée de 22 membres BRA. La surface exploitée, environs 70 mz, est localisée dans la zone de la montagne. Le principal système de culture pratiquée est le café associé aux musacées (45 mz), suivie par 15 mz de musacées en culture pure et 10 mz de grains de base. Les surfaces cultivées en café sont conduites pour 30% "traditionnellement" et pour 70% avec des variétés à taille réduite, plus productives et exigeantes en investissement.. Le café est commercialisé à la ferme sous forme de café cerise et la production de bananes est commercialisée directement aux marchés de la capitale. Les grains de base sont destinés à l'autoconsommation et à l'alimentation de travailleurs temporaires contractés en temps de récolte de café.

La gestion collective des moyens de production a permis de freiner le processus de décapitalisation et le revenu par actif est de 9.000 C$, ce qui situe ce système de production en position intermédiaire entre les deux niveaux de revenu pris en considération. Ces résultats sont plus élevés que pour le BRA en décapitalisation et le système de production minifundiste, mais le RNT/Meq se situe peu au-dessus du niveau de survie (RNT / Meq = 5.500 C$).

Représentativité de différents systèmes de production et comparaison de la rentabilité du travail agricole des petites unités de production familiales

L'évaluation des pourcentages relatifs à la représentativité de chaque système de production a été faite à partir d'entretiens avec des personnes ressources et du diagnostic socio-économique du PNUD de la commune de Ticuantepe (FODELTI-PNUD, 1994). Les pourcentages correspondants à la représentativité de chaque système de production, et le nombre relatif de population économiquement active, ont été évalués comme suit :

Système de production%Population
économiquement active
I : latifundium caféier1% 46
II : fermier entrepreneur10%465
III : BRA en accumulation19% 885
IV : minifundiste20%930
V : BRA en décapitalisation40%1860
VI : location métayage10%465
Total100%4.651

L'analyse de la rentabilité du travail agricole a été effectuée uniquement pour les systèmes de production qui se trouvent en dessous du N-II, fixé à 20.000 C$ annuel par actif agricole. Les systèmes de production concernés sont le III, IV, V, VI et le cas spécial de la coopérative de production. Parmi les cinq systèmes de production analysés le minifundiste et le BRA en décapitalisation se trouvent en dessous du NS. Ces unités productives ne peuvent pas garantir la survie des noyaux familiaux avec les seules activités productives agricoles et sont obligées à développer une stratégie de pluriactivité.

D'une façon générale, on observe qu'en augmentant la surface (mz/Actif), la rentabilité du travail du système de production augmente aussi. L'explication de ce phénomène peut dériver des caractéristiques périurbaines avec une mise en valeur de toutes les terres agricoles pour des productions avec une valeur ajouté élevée par unité de surface. En même temps, à des niveaux croissants de charges fixes non proportionnels à la surface correspond une augmentation de la rentabilité du travail agricole. Cependant, le facteur de production le plus contraignant pour les petites unités de production familiales est le capital ; en effet soit la terre que la main-d'oeuvre sont à présent disponibles à des prix relativement bas. Cette affirmation est montrée par le recours à parcelles en location et à main oeuvre extérieures presque par tous les systèmes de production.

La pluriactivité, un frein à l'exode rural

La pluriactivité a été toujours une composante fondamentale dans le fonctionnement des petites unités de production familiales de la région. Dans ce cas, les activités non agricoles sont des stratégies de survie et caractérisent structurellement ces systèmes de production. En effet, la proximité de la ville de Managua exerce une forte influence, soit sur les types de productions agricoles pratiquées, soit sur les possibles activités extra-agricoles.

On retrouve trois types de pluriactivité dans la région, qui correspondent à des objectifs différents: a) Le revenu agricole représente une intégration au revenu extra-agricole (est le cas du système de production latifundiste caféier) ; b) Les revenus extra-agricoles permettent la pérennisation des exploitations agricoles ou peuvent aider un processus d'accumulation lente (les cas des systèmes de production minifundiste et BRA en accumulation) ; c) Les revenus extra-agricoles permettent la survie des unités familiales (il s'agit du système de production BRA en décapitalisation).

Quand on parle de pluriactivité, on se base sur les activités de l'ensemble des membres de la famille, qui participent de manière différente à la formation du RNT. Dans la région de Ticuantepe, le salariat agricole et la vente de services agricoles sont prévalants sur les autres activités extra-agricoles (artisanat, petit commerce, transformation et vente de denrées alimentaires, insertion dans le secteur informel à Managua).

C'est grâce à la pluriactivité que 60% des familles rurales survivent dans la région. Toutes actions de développement identifiées pour les petites unités de production périurbaines doivent prendre en considération l'importance vitale de la pluriactivité dans la structuration des différents systèmes de production.

Axes de développement durable pour la région de Ticuantepe

Parmi les possibles actions pour le développement de différents systèmes de production, certaines se trouvent directement à la portée des producteurs et d'autres nécessitent l'intervention d'institutions publiques ou humanitaires. La classification et hiérarchisation des possibles actions de développement a pour objectif d'aider l'élaboration de projets, de programmes et de politiques agricoles différenciées.

L'évolution récente du système de production latifundium caféier concerne son insertion directe dans le marché international et le renouvellement partiel des plantations de café. Ce système peut faire face à toutes ses nécessités en utilisant ses propres ressources sans la nécessité d'interventions de l'extérieure. En effet, un renouvellement complet des plantations de café, la production de café organique et une majeure insertion dans le marché international du café, sont les actions qui pourraient augmenter le revenu du système de production.

Le système de production fermier entrepreneur a évolué avec la seule production de cultures de vente. Le renouvellement des plantations d'ananas est fait avec la variété Cayenne Lise, adaptée à l'exportation, mais l'itinéraire technique mis en oeuvre ne permet pas une production de qualité. Les conditions de commercialisation de l'ananas pourraient améliorer avec la réalisation d'un centre de collecte et commercialisation, en association avec autres producteurs d'ananas, mais le vrai défi pour le système est de faire face à la concurrence nationale avec une augmentation de la qualité. Parmi les actions de développement souhaitables, certaines ne sont pas à la portée des producteurs : en particulier l'exonération des droits de douane ou l'amélioration et la réglementation des marchés nationaux les conditions d'accès au marché national et international peuvent être améliorées.

L'élément d'évolution récente plus important pour le système de production BRA en accumulation est l'introduction de l'ananas. Les producteurs possèdent certaines possibilités d'action et d'investissement, en particulier dans l'augmentation des surfaces en ananas et dans l'introduction d'autres cultures pérennes (pitahaya, agrumes) afin d'améliorer la distribution des entrées au courant de l'année. Par contre, les problèmes d'accès au capital sont très forts et du crédit à taux subventionné pourrait faciliter les activités productives agricoles et extra-agricoles et accélérer l'accumulation du système de production.

L'évolution du système de production minifundiste propriétaire est liée aussi à la culture d'ananas. Ses conditions de vie se sont aggravé depuis l'introduction des nouvelles politiques néo-libérales, mais grâce à la pluriactivité le système de production n'est pas rentré dans une phase de décapitalisation. Cependant, en se situant au-dessous du niveau de survie, les systèmes de production ne possèdent pas de ressources propres pour modifier leur structure. Les actions à la portée des producteurs sont une meilleure gestion de la fertilité des sols, un effort pour améliorer les itinéraires techniques et la pluriactivité des membres de la famille. Parmi les interventions de l'extérieur le crédit subventionné permettrait de financer les activités productives agricoles et extra-agricoles et l'accès à nouvelles. Le système de production est parmi les plus vulnérables face à la spéculation immobilière, et la régulation du marché foncier peut diminuer la pression des spéculateurs sur ces producteurs.

L'évolution du système de production BRA en décapitalisation est la vente de partie de ses terres. Le seul moyen de survie est le salariat et la pluriactivité des membres de la famille, plus rentable et moins risquant des activités agricoles. Actuellement, ils cherchent à se spécialiser dans la vente de services agricoles, comme le transport et les labours avec boeufs, mais ils ne disposent pas des capitaux nécessaires à l'achat des animaux et des équipements. Les producteurs pourraient améliorer la gestion de la fertilité de leurs parcelles et les itinéraires techniques des cultures, mais uniquement avec l'introduction de pratiques qui ne demandent pas de nouveaux investissements. Dans le cas d'une disponibilité de trésorerie (bonne récolte ou vente de terre), les actions qui donnent le plus d'espoirs pour l'amélioration des conditions de vie du producteur sont les investissements dans la plantation de petites parcelles d'espèces pérennes, l'augmentation des surfaces cultivées en légumes et l'augmentation des activités extra-agricoles. Les interventions extérieures, qui peuvent améliorer les conditions de vie et de production du système de production, concernent l'accès au crédit, l'assistance technique, la régulation du marché foncier, l'amélioration des conditions d'embauche de salariés agricoles et une amélioration de la sécurité sur la propriété de la terre avec des écritures de propriété individuelles.

Le système de production en métayage et location est caractérisé par un niveau de revenu intermédiaire aux niveaux pris en considération. La disponibilité à bas prix de terre en location a permis à ces producteurs d'augmenter les surfaces exploitées et les revenus, qui pourtant ne sont pas suffisants pour garantir la pérennisation du système. En même temps, la spécialisation dans la vente de services agricoles apporte au système de production des revenus supplémentaires. Même pour ce système de production, les possibilités d'action autonomes sont très limitées, mais l'amélioration de la qualité des légumes produits peut déjà élever le revenu du système. La principale contrainte du système de production est le manque de terre propre. C'est uniquement à travers la création de lignes de crédit à long terme, ou avec des actions de réforme agraire, que l'on peut résoudre ce problème. D'autres actions de développement en dehors de portée des producteurs tournent autour du crédit rural, du marché de la terre et de l'amélioration des conditions d'embauche. Les problématiques de développement pour le système de production se rapprochent beaucoup à celles des deux derniers systèmes de production analysés. Par contre, le meilleur niveau de revenu lui donne plus de chances de continuer dans ses activités agricoles.

Conclusions générales

Le travail de caractérisation des systèmes de production de la région de Ticuantepe est destiné aux cadres gouvernementaux et non gouvernementaux, avec l'objectif de donner un guide à la formulation de politiques et actions de développement adaptés aux différentes situations des agriculteurs du "minifundium périurbain". L'attention prêtée à ces régions est importante pour le développement durable du pays sous plusieurs aspects : en premier lieu, parce que ces zones permettent un ravitaillement en denrées alimentaires à bas prix pour les villes. Deuxièmement, parce que la densité de population élevée de ces régions représente une menace pour la croissance disproportionnée des villes dans le cas d'un exode rural massif.

La méthodologie utilisée permet l'identification d'actions de développement spécifiques pour chaque système de production, en donnant une majeure attention aux systèmes de production qui se situent en dessous du seuil de reproduction. L'actuelle structure de la propriété de la terre est favorable à un développement des unités productives paysannes. La taille moyenne des exploitations est faible et l'accès facile aux marchés avantage le secteur agricole de la région. Cependant, entre les systèmes de production des petites unités de production familiales, ceux qui permettent un ravitaillement en aliments des villes et un frein à l'exode rural, sont seulement les systèmes de production III, IV et VI qui possèdent des possibilités de développement durable.

Le système de production III (Bénéficiaire de réforme agraire en accumulation) se trouve dans une phase de lente accumulation qui pourrait être accélérée avec un meilleur accès au crédit. L'évolution à moyen terme du système de production tend vers l'adoption d'un système de production de type fermier entrepreneur avec une production agricole diversifiée. Les autres systèmes de production qui possèdent des possibilités de développement sont le système de production IV minifundiste propriétaire et le système de production VI location, métayage. Bien entendu, ces deux systèmes de production ne possèdent pas des moyens autonomes pour améliorer leurs conditions productives et ils se trouvent dans une phase stationnaire qui peut être débloquée seulement avec une intervention extérieure. Le cas spécial de la coopérative de production doit être analysé à part : ses résultats économiques, en se situant entre le niveau de reproduction du système et le niveau de survie, sont assez intéressants et ont permis de freiner le processus de décapitalisation qui a frappé la majeure partie des bénéficiaires de réforme agraire. Pourtant, ce système de production n'est pas représentative pour la région.

Le système de production bénéficiaire de réforme agraire en décapitalisation (système de production V) tend à disparaître à cause des bas revenus qui le caractérisent. La majeure partie de ces producteurs sont en train d'abandonner l'activité agricole pour rechercher de conditions de vie plus acceptables dans les villes. Cependant, les unités de production en dessous du seuil de survie résistent dans les régions périurbaines grâce aux activités extra-agricoles effectuées par les différents membres des familles. Est pour cette raison que une attention particulier doit être donnée à la pluriactivité des membres des petites unités de production familiales. En effet, grâce aux activités extra-agricoles, liées dans la majorité des cas à la proximité des villes, beaucoup d'exploitations destinées à disparaître ont pu survivre et éviter l'exode rural. Toutes actions de développement proposées aux petites unités de production des régions périurbaines doivent prendre en compte l'importance de la pluriactivité pour ce type d'exploitations.

Le Nicaragua retourne à l'actualité en octobre 1996 avec des élections législatives dont le gagnant est une nouvelle alliance de droite. La coalition au pouvoir pendant les six dernières années a gouverné dans le cadre d'un programme de restauration et selon un plan orthodoxe comportant privatisation, dérégulation et libéralisation de l'économie et les conséquences directes de ces politiques amènent une grande partie de la population rurale et urbaine à des conditions de pauvreté extrême. Tous ces dynamiques ne peuvent être imputés uniquement au dernier gouvernement mais il est clair que la stabilité d'un pays ne peut pas être atteinte si la majorité de la population se situe dans une catégorie extrêmement pauvre.


Note

1. Le Revenu Agricole Net (RAN) considère tous les revenus générés par les activités agricoles de l'unité de production ; c'est la différence entre le produit brut agricole (production commercialisée et auto-consommée) et les consommations intermédiaires, les amortissements (calculés pour les outils, les constructions agricoles, les animaux de trait et de reproduction et les plantations), la main d'oeuvre contractée, les impôts , les intérêts et la location de la terre et des autres moyens de production. N'ont pas été attribué des coûts aux moyens de production (terre, travail...) apportés par le producteur. En mettant en relation le RAN avec le nombre d'actifs agricoles, identifiés à travers une caractérisation raisonnée des différents systèmes, on obtient l'indicateur RAN/Actif avec lequel on peut comparer la rentabilité du travail des différents systèmes de production.

2. Pour obtenir le Revenu Net Total (RNT) on ajoute au RAN les entrées extra-agricoles, comme les apports de familiers travaillant à l'étranger ou les apports dérivant de la pluriactivité des membres de la famille (salariat, artisanat, petit commerce, etc.). Pour comparer les possibilités de reproduction des différentes unités familiales on met en relation le RNT avec le nombre de membres équivalents familiaux, un indicateur qui attribué un poids et coefficient spécifique à chaque membre de la famille, en fonction de son âge et de sa période d'occupation dans les activités productives. L'unité familiale est considérée plus comme une communauté d'intérêts que comme un groupe lié par des relations de parenté simple.



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