Land tenure Institutions

Land Reform Bulletin: 1996
Réforme agraire: 1996
Reforma Agraria: 1996

Les acteurs et leurs stratégies vis-à-vis des ressources naturelles:
Réflexion méthodologique

Jean Bonnal
Service des institutions rurales et de la participation (SDAR) de la FAO

Préparé pour la FAO, sous la direction de Jean Bonnal, chargé du développement rural (SDAR), ce dossier a été réalisé dans le cadre du réseau SIC-Terroirs (regroupant le CIRAD-SAR, l'IRAM et le CIEPAC). Il a été coordonné par le CIRAD-SAR, sous la direction de Marie-Rose Mercoiret. Les personnes suivantes ont contribué à son élaboration (par ordre alphabétique): Bernard Bonnet (IRAM), Pierre-Marie Bosc (CIRAD-SAR), Marie-Jo Demante (IRAM), Ousmane Diouf (GIAD, Sénégal), les chercheurs du GERAM au Bénin(Paul Onibon, Jules Aho, Cyriqque Adjinacou), El Hadji Manka, Sénégal, Jacques Mercoiret (CIEPAC), Marie-Rose Mercoiret (CIRAD-SAR), Michel Pescay (CIRAD-SAR), Jean-Michel Yung (CIRAD-SAR).


Le Service des institutions rurales et de la participation (SDAR) de la FAO a demandé au CIRAD-SAR une réflexion sur «les acteurs et leurs stratégies dans les projets de développement durable et participatif». Il s'agit d'une réflexion s'appuyant sur des études de cas réalisées pour l'occasion, et devant déboucher sur des propositions opérationnelles destinées à des agents qui travaillent sur le terrain. Elles concernent des méthodes et des outils susceptibles de faciliter l'identification des acteurs impliqués dans la gestion des ressources naturelles; des propositions méthodologiques pour aider à la caractérisation des stratégies des acteurs locaux et singulièrement des producteurs ruraux; des éléments relatifs aux principes et méthodes qui peuvent être envisagés pour favoriser la concertation entre ces différents acteurs concernés par la gestion des ressources naturelles. L'article présente le cadre de réflexion dans lequel s'inscrivent les propositions méthodologiques élaborées et propose quelques pistes pour l'action. Il ne s'agit pas de recettes pouvant faire l'objet d'une application mécanique (la diversité des situations rencontrées excluant cette éventualité) mais de la présentation la plus concrète d'une démarche assortie d'indications opérationnelles (méthodes, outils).


Agents and strategies in natural resources:
methodological analysis

FAO's Rural Institutions and Participation Service (SDAR) requested a report on the agents and strategies involved in participatory sustainable development projects from [CIRAD-SAR]. The report consists of an analysis of specific case studies leading to practical recommendations aimed at agents working in the field. It is concerned with the methods and tools that facilitate the identification of the agents involved in the management of natural resources; proposed methodologies to help define strategies for local agents, particularly rural producers; and the principles and methods that facilitate interaction among the various agents involved in the management of natural resources. The article presents the findings of the analysis, defines proposed methodologies and suggests some lines of action. It is not concerned with instructions that can be followed mechanically (the diversity of the various situations involved makes this impossible) but with presenting, as clearly as possible, the general steps that can be applied (methods and tools).


Los actores y sus estrategias frente a los recursos naturales:
reflexión metodológica

El Servicio de Instituciones Rurales y Participación (SDAR) de la FAO ha solicitado al CIRAD-SAR una reflexión sobre el tema de ìlos actores y sus estrategias en los proyectos de desarrollo sostenible y participativoî. Trátase de una reflexión a partir de estudios de casos realizados para este propósito, que debe desembocar en una serie de propuestas operacionales dirigidas a los agentes que trabajan en el campo. El estudio toma en examen los métodos e instrumentos que pueden facilitar la identificación de los actores involucrados en la gestión de los recursos naturales; propuestas metodológicas para ayudar en la definición de estrategias para los actores locales y los productores agrícolas; elementos conceptuales que pueden ser utilizados para favorecer la concertación entre los diferentes actores interesados en la gestión de los recursos naturales. El artículo presenta el marco teórico en el cual se inscriben las propuestas metodológicas elaboradas y presenta algunas sugerencias para la acción. No existen recetas que permitan una aplicación mecánica (la heterogeneidad de las situaciones excluye esta posibilidad); el artículo presenta más bien casos reales y una amplia posibilidad de indicaciones operacionales (métodos, instrumentos).


Table des matières

Des facteurs multiples

Des conséquences

Des réactions

L'entrée par les acteurs

Les stratégies des acteurs


En Afrique sahélo-soudanienne, la pression exercée sur les ressources naturelles s'est accrue de façon importante dans la période contemporaine. S'il est toujours difficile de mesurer précisément l'impact des interventions humaines sur l'état des ressources et de l'isoler des effets liés à des processus physiques et des perturbations naturelles, il semble en revanche indéniable que les modifications multiples enregistrées dans les techniques d'exploitation du milieu ont affaibli, sous des formes diverses et avec une gravité variable selon les régions, les capacités de régénération des systèmes écologiques.

Des facteurs multiples

Les importantes modifications apportées aux modes de mise en valeur et d'exploitation du milieu résultent de la conjugaison de multiples facteurs parmi lesquels on peut citer, de façon non exhaustive:

A ces facteurs, permanents pourrait-on dire, se sont ajoutés deux facteurs particuliers, dans des périodes plus récentes:

[ Table des matières ]

Des conséquences

Ces multiples facteurs, ainsi que leur combinaison, ont eu plusieurs conséquences sur les modes d'exploitation des ressources naturelles.

On observe une forte augmentation de la pression foncière dans de nombreuses régions; l'extension des surfaces cultivées s'est faite au détriment des réserves foncières qui ont fortement diminué, voire disparu, et des jachères dont la durée a été réduite dans certains endroits et qui a disparu dans d'autres. La raréfaction de l'espace cultivable a débouché sur la mise en valeur de terres marginales et a poussé certains tenants traditionnels de la terre à mettre en valeur des surfaces très importantes pour affirmer leur emprise foncière.

L'exploitation de certaines ressources s'est accrue parfois de façon très forte: c'est le cas, par exemple, de la forêt (bois, produits de cueillette), des pâturages devenus plus rares, de l'eau avec la réalisation d'aménagements hydroagricoles de taille et de nature très diverses, etc.

Au fur et à mesure que les ressources se sont raréfiées, les tensions pour y avoir accès se sont intensifiées au sein des sociétés rurales, entre autochtones et migrants par exemple, entre les producteurs sédentaires et les agropasteurs, des complémentarités anciennes se transformant alors en concurrence et débouchant sur des conflits parfois très graves. Des tensions se sont également créées (ou avivées) entre différents sous-groupes au sein de la société locale, la disparité caractérisant l'accès aux ressources naturelles étant parfois mal vécue par les plus mal lotis (certains cadets mais aussi parfois les femmes). Ces concurrences, tensions et conflits ont contribué à affaiblir encore plus des règles collectives de gestion des ressources naturelles dont le caractère obsolète, par rapport aux nouveaux défis auxquels sont confrontées les sociétés rurales, est souligné par certains ruraux; elles ont été parfois nourries par les incertitudes de systèmes fonciers en transition qui résultent de la coexistence/superposition de plusieurs formes de droits, diversement admis par les différents groupes sociaux.

[ Table des matières ]

Des réactions

C'est dans la période récente que les responsables nationaux, souvent poussés par leurs sources de financement, ont fait de la «prise en compte de l'environnement» et de la «gestion des ressources naturelles» une priorité officielle ou au moins une composante importante des projets qui sont mis en oeuvre. Les constats sur lesquels s'appuient ces nouveaux choix sont cependant anciens.

Une préoccupation qui se renforce

Certaines interventions de développement se sont préoccupées depuis fort longtemps du maintien du redressement de l'état des ressources productives et certains projets en ont fait une spécialité depuis plusieurs décennies: lutte antiérosive (LAE), défense et restauration des sols (CES), reboisement, aménagements de bas-fonds, lutte contre la salinisation de certaines vallées, etc. Cependant, si les grands projets d'augmentation de la production ont toujours proposé des techniques visant le maintien de la fertilité des sols, ou si certains ont eu des composantes «environnement», «reboisement», force est de constater que dans nombre de cas, l'objectif d'augmentation de la production l'a emporté sur l'objectif à plus long terme - et plus difficilement mesurable - qu'est le maintien des capacités de reproduction des systèmes écologiques.

Depuis une dizaine d'années cependant, les priorités se modifient et les projets de gestion des ressources naturelles de gestion de terroir se sont multipliés avec des objectifs plus ou moins ambitieux selon les cas. Il peut s'agir d'approches sectorielles concernant la lutte antiérosive, l'aménagement de bassins versants, de bas-fonds, concernant parfois le reboisement, la filière bois et l'utilisation domestique du bois de feu. Dans d'autres cas, l'objectif est à la fois plus général et plus ambitieux: il s'agit de définir des règles explicites de mise en valeur et d'exploitation du milieu qui permettent le maintien et le redressement de l'état des ressources productives, dans une perspective de long terme.

Pour justifiés que soient les objectifs de ces projets, et bien qu'ils en reconnaissent souvent la légitimité, les ruraux réagissent de façon contrastée aux propositions qui leur sont faites. Au plan de l'action, leur intérêt semble plus grand lorsque:

Il n'est pas rare que les résultats obtenus soient mitigés soit parce que les propositions techniques sont complexes (elles constituent un ensemble de techniques interdépendantes); soit parce qu'elles induisent des transformations importantes dans le système de culture ou/et dans l'organisation du travail au sein de l'unité de production familiale, soit enfin, parce qu'elles supposent des réorganisations qui dépassent l'unité de production familiale et donc des négociations avec d'autres niveaux de décision.

Un élargissement de l'analyse et des approches

L'analyse des difficultés rencontrées par les approches centrées sur la protection de l'environnement ou sur la gestion des ressources naturelles a mis en évidence que les techniques de mise en valeur ne peuvent pas être isolées de leurs dimensions économiques, sociales, culturelles et politiques.

Au sein de la société rurale, l'accès aux ressources productives et leur contrôle sont en effet un enjeu économique pour des acteurs (individus, familles, groupes catégoriels) qui sont dans des situations très différenciées et qui poursuivent des objectifs très divers. Ils sont aussi, et en même temps, un enjeu social et politique: un patrimoine à conserver ou à constituer, la marque d'un statut à préserver ou à acquérir au sein de la société, le moyen d'entretenir un réseau, une clientèle (prêts de terre, autorisation de défrichage), un moyen pour certaines catégories sociales de maintenir un contrôle sur d'autres catégories (les propriétaires fonciers sur les non-propriétaires, les autochtones sur les migrants, les hommes sur les femmes, les aînés sur les cadets, etc.) et, pour ces derniers, un moyen de s'en affranchir même partiellement. Les ressources naturelles sont aussi un enjeu culturel, comme en témoignent les représentations dont font l'objet la terre et la fertilité, par exemple, et les multiples manifestations des religions traditionnelles qui les concernent et qui subsistent même dans les zones christianisées ou islamisées. Dans maints endroits, la relation qui s'établit entre la population et son milieu naturel est un élément constitutif de l'identité du groupe et n'est réductible ni aux seules logiques économiques ni à des stratégies de maintien de rapports de pouvoir.

Si les ressources naturelles constituent un enjeu pour les différents acteurs qui composent la société rurale, les modes d'exploitation et de mise en valeur du milieu sont aussi le résultat des interactions entre les acteurs de la société rurale et leur environnement extérieur. La volonté exprimée par maints projets de «mettre les ruraux en situation de responsabilité vis-à-vis de leurs ressources naturelles» semble parfois tenir insuffisamment compte de l'influence exercée par les acteurs extérieurs dans les choix techniques qui sont faits par les producteurs. En effet, la nature du contexte économique et institutionnel de la production agricole, plus ou moins incitatif, les modifications parfois brutales dont il est l'objet ont des incidences sur les modes de mise en valeur. Ainsi, il peut paraître paradoxal que l'affirmation par les politiques agricoles de la priorité donnée à la gestion de ressources naturelles s'accompagne de la suppression de divers mécanismes de soutien à l'agriculture (subvention sur les intrants, le matériel agricole, le prix d'achat des produits), de la raréfaction du crédit et de son renchérissement. Il est évident que les deux types de mesures ont leurs propres justifications; il n'en demeure pas moins que les logiques qui les sous-tendent peuvent, dans maints endroits, avoir du mal à s'articuler. Ces paradoxes peuvent susciter et renforcer chez les ruraux des comportements peu favorables au redressement des ressources productives.

Des approches visant un développement durable

L'approfondissement de ces analyses et surtout leur appropriation progressive par des responsables du développement et par leurs sources de financement ont débouché sur la notion de développement durable. Sans entrer dans les débats sur la durabilité, on peut sans doute rappeler ce qui suit.

Il n'y a développement rural durable que si sont prises en compte simultanément la durabilité écologique, technique, économique, sociale et institutionnelle. La première existe quand les modes de mise en valeur des ressources naturelles permettent la conservation du potentiel existant, sa régénération voire son amélioration. La deuxième lorsque les techniques sont réellement appropriées par les utilisateurs et maîtrisées par eux. La troisième, plus difficile à obtenir, existe quand les conditions de la reproduction et de l'élargissement d'une activité sont remplies et offrent aux producteurs une sécurité vivrière et monétaire. La quatrième suppose que les actions de développement favorisent une recomposition sociale qui intègre l'héritage historique, social et culturel et permette l'élaboration, par la société locale, de règles nouvelles nécessaires pour répondre aux défis auxquels elle est confrontée. La cinquième, enfin, prévaut si l'adaptation des institutions existantes ou la création de nouvelles institutions (à l'échelon local, régional ou national) peut garantir, au départ des projets, une poursuite des actions.

Quant aux ressources naturelles, il faut souligner la très forte interdépendance entre ces différentes composantes de la durabilité. D'abord, l'état des ressources, dans un lieu et à un moment donnés, résulte d'interactions entre les caractéristiques du milieu, les perturbations naturelles qui peuvent l'affecter et les pratiques mises en oeuvre pour leur exploitation ou leur amélioration. Ensuite, les caractéristiques de l'environnement socioéconomique de la production agricole, ainsi que les conditions sociales, culturelles et politiques qui prévalent dans la société locale influent sur les choix techniques des producteurs et ont une incidence sur les modes de mise en valeur et sur l'état des ressources naturelles.

Ainsi, le(s) système(s) foncier(s) en vigueur, de fait sinon de droit, le statut social des producteurs, la possibilité qu'ils ont ou non d'accéder aux intrants, les conditions de commercialisation des produits agricoles, etc., sont plus déterminants dans les choix effectués par les producteurs que leur «conservatisme» supposé, leur «ignorance» voire leur «indifférence» présumées quant aux effets que les modes de mise en valeur peuvent avoir sur le système écologique. La prise en compte des facteurs internes ou externes à la société rurale qui influent sur les choix individuels ne peut cependant être confondue avec un «déterminisme de structures» réduisant à néant les marges d'initiatives des individus car, de fait, ces marges d'initiatives existent, les ruraux les utilisent et déploient beaucoup d'effort pour les élargir.

En intègrant ainsi des dimensions qui étaient souvent sous-estimées dans la mise en oeuvre de certains projets, la préoccupation de durabilité dépasse la notion de protection de l'environnement et ne doit pas être perçue comme un état (à préserver ou à retrouver) mais comme un processus qui se construit, puisqu'elle résulte de modes de mise en valeur des ressources naturelles qui permettent le maintien, voire l'amélioration, d'un potentiel écologique apprécié, à la fois sous chacune de ses composantes et dans sa globalité.

En d'autres termes, le développement n'est conçu comme durable que si les acteurs locaux acquièrent, se construisent un ensemble de capacités, se dotent d'un potentiel (écologique, technique, social) qui permet à la société locale et aux sous-groupes qui la composent d'affronter les contraintes nouvelles, en se donnant de nouvelles perspectives et en conservant leur autonomie, leur efficacité et leur identité. Toute pratique qui limite les possibilités de choix ultérieurs de la société rurale au lieu d'élargir ces possibilités compromet de ce fait la durabilité des systèmes écologiques, techniques, sociaux existants ou mis en place.

[ Table des matières ]

L'entrée par les acteurs

Les acteurs et la gestion des ressources naturelles

A la lumière des remarques précédentes, la gestion des ressources naturelles peut être définie comme l'ensemble des décisions prises pour exploiter les ressources naturelles d'un espace donné, en réglementer l'accès ainsi que les modes de prélèvement et de mise en valeur. Ces décisions sont prises individuellement et collectivement par ceux qui vivent sur cet espace (les acteurs locaux), par ceux qui en ont l'accès, qui ont un droit d'usage (les éleveurs nomades, les charbonniers par exemple) ou un droit de regard sur elles (notamment, dans la période actuelle, l'administration et les services techniques qui en dépendent).

Les modalités selon lesquelles sont gérées les ressources naturelles, à un moment donné, sont donc le produit de l'histoire de la société et de ses relations avec l'extérieur. Elles sont le résultat - toujours en évolution - de l'application de règles produites au sein de la société rurale (droit traditionnel) ou qui y ont été introduites (droit moderne), des adaptations que ces règles ont connues, des combinaisons multiples auxquelles elles ont donné lieu mais aussi des libertés que les individus et les familles prennent vis-à-vis de ces règles et des ajustements particuliers (anciens et récents) qui ont été trouvés.

De façon toujours particulière et localisée, la gestion des ressources naturelles reflète du même coup:

Des orientations opérationnelles

En privilégiant les approches centrées sur les acteurs, sur les logiques qui sous-tendent leurs pratiques et sur les interactions qui s'établissent entre ces acteurs, les projets de développement durable doivent donc prendre en compte les facteurs suivants:

Des difficultés d'ordre méthodologique

On ne s'étendra pas ici sur l'analyse des facteurs internes ou externes à la société locale qui rendent toujours complexes les approches centrées sur les acteurs. On privilégiera en revanche, les questions posées par les méthodes utilisées. En effet, dans certains cas, les méthodes utilisées obèrent l'analyse des difficultés rencontrées et les rendent de ce fait plus difficiles à résoudre.

Du point de vue méthodologique on peut soulever les trois questions suivantes.

Tout d'abord, certains projets font parfois une identification partielle des acteurs concernés par les actions qu'ils impulsent. Souvent, et légitimement soucieuses de redonner l'initiative aux paysans, des interventions extérieures se désintéressent ici et là de certains autres acteurs locaux (l'administration et les services techniques implantés localement, les responsables politiques, les artisans, les commerçants) ou sous-estiment leur influence dans la vie locale; une attention insuffisante est parfois apportée à des acteurs extérieurs qui interviennent à l'échelon local, directement (commerçants, charbonniers, éleveurs nomades) ou indirectement (sources de financement, mesures réglementaires, etc.). Il arrive également que des intervenants extérieurs adhèrent - plus ou moins consciemment - à l'image négative que les ruraux expriment parfois à propos de certaines catégories d'acteurs, perçus alors de façon affective comme des «adversaires des paysans»: le «commerçant véreux», les «éleveurs prédateurs», «l'administration toute-puissante», etc. Cette adhésion a un discours - qui occulte souvent chez les ruraux des pratiques de collaboration avec les acteurs incriminés et rend improbable la prise en compte des intérêts dont ces catégories d'acteurs sont porteuses; elle peut générer ou accentuer des exclusions qui limiteront la portée des compromis négociés.

Ensuite, les objectifs des projets, définis souvent sans grande participation des agents chargés de leur mise en oeuvre, conduisent certains intervenants de terrain à orienter la caractérisation qu'ils font des pratiques des acteurs concernés et des logiques qui les sous-tendent. Il en résulte ici et là des analyses partielles, voire partiales, qui simplifient la réalité et parfois «l'ajustent» aux attentes des décideurs/évaluateurs. Ces pratiques rendent sans doute aisée la programmation rapide d'actions plus qu'elles ne contribuent à identifier les possibles points de blocage ultérieur. Les exigences des décideurs, les critères retenus pour évaluer l'impact du projet et l'urgence souvent affirmée de résultats visibles rapides se conjuguent dans certains cas avec un opportunisme des paysans, certains d'entre eux, au fil des années, ayant appris à adapter leur discours aux attentes des intervenants extérieurs.

Enfin, il n'est pas rare non plus que certains intervenants extérieurs aient des difficultés à valoriser dans l'action les connaissances acquises par l'étude des pratiques et des logiques des acteurs concernés. On ne peut qu'être frappé par le décalage qui existe parfois entre, d'une part, la richesse et la pertinence de certains diagnostics réalisés à l'échelon local et, d'autre part, les propositions, souvent proches du stéréotype, qui sont faites aux ruraux par certains projets. Dans certains cas, tout paraît se passer comme si le diagnostic (initial, approfondi, concerté ou non, parfois restitué aux intéressés) était une entrée en matière formelle relevant soit de la courtoisie à l'égard de la société locale soit d'une exigence académique, plus que le point de départ à partir duquel les acteurs concernés devront construire leur objectif, leur programme d'action et les modalités de leur collaboration.

[ Table des matières ]

Les stratégies des acteurs

Ainsi des acteurs multiples ont accès, de façon différenciée, aux ressources naturelles, ont un droit de regard sur elles (ou se l'arrogent), interviennent dans leur gestion ou influent sur les modes d'exploitation du milieu. La reconnaissance de cette multiplicité des acteurs à quatre conséquences pour les projets qui visent un développement durable: Du point de vue méthodologique, les approches centrées sur les acteurs sont confrontées à ces questions: «Comment identifier les acteurs concernés?» et «Comment mettre en évidence les stratégies qui sont les leurs?».

L'identification des acteurs

Le recensement des acteurs doit être au départ le plus large possible et ne pas écarter certains acteurs jugés a priori peu concernés par la gestion des ressources naturelles. Ces derniers peuvent en effet influer indirectement sur les modes d'exploitation du milieu en vigueur et/ou avoir un rôle à jouer dans la définition de nouvelles règles de gestion, à savoir: Au sein de la société locale, des distinctions sont importantes à établir entre les différents acteurs car tous n'ont pas un accès égal aux ressources naturelles et n'exercent pas un contrôle sur elles. C'est le cas par exemple de l'équilibre entre les couples suivants: paysans autochtones/migrants, propriétaires fonciers/non propriétaires, hommes/femmes, aînés/cadets, anciens et nouveaux pouvoirs, représentants élus ou désignés, intervenants externes, etc.

Par ailleurs, la tendance de nombre d'intervenants extérieurs est de considérer leur propre action comme essentielle et d'estimer qu'elle est - ou doit devenir - une priorité pour les producteurs qu'elle concerne. Dans la représentation que ces intervenants se font de la situation, il peut y avoir:

L'appréhension qu'en ont les ruraux est différente. Ils constituent un centre autour duquel gravitent des acteurs économiques, institutionnels et politiques extérieurs. Pour la société rurale, et pour les différents acteurs locaux qui la composent, les acteurs extérieurs et les interventions qu'ils impulsent représentent à la fois des contraintes et des opportunités qui peuvent, selon les cas et les articulations trouvées, freiner ou favoriser la mise en oeuvre de leurs propres stratégies individuelles, familiales, catégorielles, etc.

La mise en évidence des stratégies

Plusieurs raisons rendent compte du développement des approches en termes de stratégies. Elles jouent semble-t-il de manière combinée. Premièrement, on observe une montée des doutes chez les professionnels du développement avec le constat mitigé quant aux résultats obtenus jusqu'à présent par les opérations de développement. Cela a incité les développeurs à s'interroger sur la pertinence de leurs propositions et à se demander si celles-ci étaient ou non adaptées aux milieux agraires auxquels elles étaient proposées. Deuxièmement, les réflexions menées par les chercheurs ont aboutit à une remise en question des solutions à dominante technique ou technocratique.

Cela met en évidence la contradiction entre rationalité technique des développeurs et rationalité paysanne ou plus largement, rationalité des producteurs. La reconnaissance pleine et entière du fait que les acteurs de base du développement ont de bonnes raisons de faire ce qu'ils font est porteuse de changements profonds tant au plan de la recherche que de l'action. Des projets de développement, plus souples qu'auparavant, sont montés tandis que se multiplient des opérations dites de développement local et/ou participatif.

Dans le même temps, se sont développées de nouvelles formes d'intervention de type recherche-développement, recherche-action, recherche participative, et de nouvelles approches, qui, les unes, mettent l'accent sur l'étude des systèmes de culture et des systèmes de production tandis que les autres s'appuient sur l'analyse des stratégies des acteurs.

L'approche système est fortement marquée par le souci d'adapter les interventions à la diversité d'un milieu rural appréhendé dans une optique technique, en tant que système de culture ou d'élevage, et dans une optique socioéconomique en tant que système de production et de système agraire.

L'approche en termes de stratégies est fortement marquée par le souci d'adapter les interventions qui se présentent comme des configurations complexes techniques, organisationnelles, institutionnelles, etc., aux objectifs, opinions et comportements des producteurs. Ceux-ci sont moins perçus comme des éléments humains d'un système que comme les acteurs sociaux qui donnent vie à ce système.

En d'autres termes, dans la première optique, pour comprendre le milieu, l'accent est mis sur le système, sa cohérence interne y compris dans ses relations avec l'extérieur; dans la seconde l'accent est mis sur l'acteur social, ses intérêts, ses mobiles, les motifs de ses décisions. De manière un peu caricaturale, on pourrait avancer que l'une privilégie l'aspect «combinaison de déterminations», l'autre l'aspect «prise de décision et motifs de cette prise de décision». Néanmoins, loin de s'opposer, ces deux démarches se complètent, se trouvent pourrait-on dire en situation de réciprocité de perspectives et constituent l'avers et le revers d'une interrogation qui se focalise sur la compréhension des raisons qui font que les ruraux font ce qu'ils font. Ajoutons que les transitions accélérées, voire les crises qui marquent fortement les sociétés globales et locales africaines, incitent vivement à développer les analyses en termes de stratégies. La mise en oeuvre de stratégies est caractéristique - d'où l'origine militaire du terme - de la conduite en situation d'incertitudes.

Par stratégies des producteurs agricoles, on entend l'habileté qu'ils manifestent dans le déroulement du processus agricole et pastoral en assurant la combinaison des facteurs et moyens agricoles, mais non exclusivement tels, pour atteindre des objectifs de maintien, de croissance et de reproduction de leur unité de production familiale (UPF), dans un contexte plus ou moins fortement marqué par l'incertitude.

En cela, les stratégies des producteurs apparaissent comme des réponses élaborées par des acteurs sociaux - agriculteurs et/ou éleveurs - face à des défis auxquels ils se trouvent confrontés ou bien qu'ils s'assignent (objectifs) pour parvenir à reproduire et transformer un mode de vie essentiel à leur perpétuation en tant que groupe social et à leur présence individuelle à l'intérieur de celui-ci.

La proposition d'une telle définition implique le recours à une approche «compréhensive» des phénomènes étudiés; c'est-à-dire où l'on comprend par interprétation des actions orientées significativement. Cela signifie que l'on focalise l'effort d'interprétation, d'une part, sur les valeurs auxquelles sont attachés les acteurs et qui conditionnent en définitive leurs volontés de défense ou amélioration/transformation de leurs modes de vie, d'autre part, sur les mobiles ou les motifs des comportements et des actions entreprises.

On peut se donner une méthodologie d'analyse des comportements en termes de stratégies.

De cet art des acteurs qui souvent sur le terrain apparaît comme un vaste «bricolage», il est possible de fournir une définition un peu plus systématique: «On entendra par stratégie, la conception et la mise en oeuvre d'un ensemble d'actions coordonnées en vue d'atteindre un résultat ultime. Cette définition induit une hiérarchie d'actions et de résultats intermédiaires qui permet l'identification et la caractérisation de la stratégie menée



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