Information géographique, suivi et évaluation de lenvironnement Environnement

écembre 1996

Climat et crise rwandaise

par René Gommes
Agrométéorologue principal
Service de l'Environnement et des Ressources Naturelles (SDRN)
Division de la recherche, de la vulgarisation et de la formation de la FAO

Introduction

La variabilité inter-annuelle du climat reste un des facteurs principaux de la variabilité inter-annuelle de la production agricole et, partant, de l'insécurité alimentaire. Il est bien établi en effet qu'un apport alimentaire régulier est l'une des conditions de la sécurité alimentaire, que cette régularité soit obtenue par une production bien étalée dans le temps ou d'autres mécanismes, comme le stockage ou le commerce.

Au cours de la décennie écoulée (grosso modo depuis 1984-88) on a observé que l'amélioration des conditions agroclimatiques au Sahel, zone qui avait constitue une des préoccupations majeures en Afrique, a été contrebalancée par des nouveaux foyers d'insécurité alimentaire dus au climat (Afrique australe en 1991/92), mais surtout par la guerre civile, essentiellement dans certains pays du Golfe de Guinée (Liberia, Sierra Leone), la corne de l'Afrique et la région des grands lacs.

On peut définir un désastre comme le produit de deux facteurs: une société ou une activité vulnérable, et un facteur externe dommageable. Appliquée aux situations de guerre civile, cette approche souligne le fait que l'impact sur l'agriculture de la guerre elle même (dont destruction des infrastructures), des mouvements de populations qui en résultent, etc. dépend aussi dans une large mesure de l'état des systèmes agricoles, en particulier le calendrier des opérations agricoles. Ce calendrier est une composante essentielle de la vulnérabilité de la production agricole et de la sécurité alimentaire.

Cette note illustre ces commentaires en mettant en parallèle la situation au Rwanda en 1994/95 avec les conditions agroclimatiques avant, et pendant les événements.

Les saisons agricoles du Rwanda

Le Rwanda, pays de collines, présente sur de courtes distances des variations agroclimatiques importantes, comme le montrent les deux graphiques climatiques ci- dessous pour les stations de Gabiro (30.24°E, 1.32°S, 1472 m) et Rubona-colline (29.46°E, 2.29°S, 1706 m).

Les pluies moyennes annuelles augmentent, en moyenne, de 832 mm a Gabiro à 1195 mm à Rubona, alors que les températures et les ETP subissent des variations relativement plus faibles (Tn: 15.2 et 13.8; Tx: 26.8 et 24.6; ETP: 1502 et 1408 mm). On notera aussi la fin assez nette des pluies en juin.

On peut déduire des données qui précèdent et des graphiques que, si les saisons agricoles sont de longueurs comparables (252 et 264 jours), l'apport hydrique aux cultures est cependant assez différent: la période intermédiaire dure a Gabiro du 15 septembre au 15 mai, et à Rubona du 19 septembre au 9 juin; la période humide s'étend a Gabiro du 29 mars au 1 mai, alors qu'à Rubona elle dure quatre mois de plus (2 janvier au 29 mai).

Les saisons agricoles qui découlent de ce climat sont les suivantes, en plus de la banane qui est cultivée comme une annuelle et dont la récolte se fait toute l'année. Comme la même saison peut couvrir deux années civiles, les statistiques agricoles reprennent la production de l'année de référence, même si les semis ont eu lieu l'année précédente.

Figure 1. Conditions climatiques moyennes décadaires à Gabiro (30°25E, 1°33S, 1472 m)
Pluies, Evapotranspiration potentielle (ETP) et ETP/2 en millimètres; températures minimale Tn et maximale Tx en degrés C. Les semis commencent normalement dès que la pluie dèpasse ETP/2.

Brève chronologie des événements

La chronologie qui suit se base essentiellement sur les rapports publies par le Système Mondial d'Information et d'alerte rapide de la FAO, les rapports du FEWS (Food Early Warning System, Washington) ainsi que d'autres sources publiées ou disponibles sur WWW.

On notera surtout que la situation alimentaire au Rwanda était très critique dès avant la crise du fait de conditions agroclimatiques inhabituelles très défavorables a la fin de 1993, ainsi que par un afflux de réfugiés en provenance du Burundi.

Août 1993: la saison agricole commence tôt, mais les pluies de septembre et d'octobre sont très faibles et conduisent à une réduction notables des rendements et des surfaces plantées. La première récolte de haricots est perdue, et les pluies insuffisantes ne permettent pas de replanter.

Figure 2. Comparaison des pluies décadaires à Butare (29°44E, 2°36S, 1768 m) avec la moyenne des cinq années précédentes
(toutes les données sont en millimètres)

Octobre 1993: assassinat du président Ndadaye, et coup d'état au Burundi. Environ 700.000 personnes fuient le Burundi, dont près de 400.000 entrent au Rwanda. Suite a la mauvaise récolte, l'augmentation de la demande conduit à une augmentation rapide des prix des denrées alimentaires.

Janvier 1994: 380.000 personnes déplacées suite aux conflits de octobre 1990 et février 1993 sont encore dans des camps de réfugiés. S'y ajoutent près de 280.000 réfugiés burundais.

Mars 1994: la situation alimentaire est critique dans tout le pays. Dans le nord, le déficit de production est du à la sécheresse et à des déplacements massifs de population suite à des conflits. Le sud a été particulièrement affecté par la sécheresse et la population est confrontée à des déficits alimentaires de proportions très inhabituelles. On signale des morts dus à la famine. La situation est encore aggravée encore par la présence de réfugiés poussés par la famine.

On estime que le déficit de production de la saison A est de 33 % par rapport à la saison A de 1993 (production. 1.3 MT en 1994). Pour les deux saisons, on prédit en mars une réduction totale de 27 %, en supposant que la deuxième saison sera "normale" . Le déficit alimentaire total est estimé a 305.000 T de grains (janvier- décembre). La situation est d'autant plus difficile que le déficit affecte des cultures (tubercules, plantain) qui ne peuvent pas facilement être substituées et qui posent des problèmes de stockage.

Avril 1994: le 6, l'avion qui transportait les présidents du Rwanda et du Burundi est abattu à l'atterrissage à Kigali. C'est le début de la guerre civile violente et le début des massacres.

Mai 1994: nouvelles violences aux alentours de Kigali. La guerre civile a chassé de nombreux Rwandais de chez eux. On parle de 100.000 morts et de 2.000.000 de personnes déplacées. Les troubles réduisent ultérieurement les perspectives de la deuxième saison, déjà affectée par les pénuries de semences et la guerre civile. Il est déjà assez clair a présent que la saison C est compromise elle aussi. La situation des populations déplacées est extrêmement sérieuse. L'aide alimentaire est rendue de plus en plus difficile par le conflit et les opérations de secours sont virtuellement a l'arrêt. Il est clair à présent que le déficit de production sera bien supérieur aux 305.000 tonnes estimées en mars 1994.

Juillet 1994: une mission FAO/PAM a visité le nord-est, alors sous le contrôle du FPR (Front Patriotique Rwandais) et confirme que la plupart des champs ont été abandonnés. La population a fui à l'ouest ou a l'étranger. Beaucoup de champs plantés pour la deuxième saison sont en bon états (sauf mauvaises herbes), grâce aux pluies régulières. Malheureusement, il n'y a que bien peu de personnes pour les récolter. La mission confirme aussi que la saison C n'a pas été plantée, et que les populations de bétail, auparavant abondantes, sont à présent insignifiantes. On signale les premières épidémies de dysenterie dans les camps de réfugiés. Le sud-ouest du pays est encore contrôlé par les troupes gouvernementales, et peu d'informations fiables sont disponibles sur cette zone de déficits alimentaires chroniques. Avec la fin des pluies, on y craint surtout des pénuries d'eau. Les préparatifs pour la saison 1994/95 ne se font pas, et il apparaît d'ores et déjà peu probable que la saison a venir soit satisfaisante.

Août 1994: il apparaît de plus en plus clairement que les énormes dégâts aux infrastructures auront des effets à long terme sur l'agriculture rwandaise. On estime à présent que

La plupart des mouvements de population ont eu lieu entre avril et juillet, alors que la saison B était bien avancée. Dans beaucoup de cas, même ceux qui ont pu récolter ont fui leurs villages, abandonnant leurs réserves. On observe aussi des récoltes prématurées de manioc et de bananes; environ 30 à 50% des superficies de la saison C ont été plantées.

La guerre civile a complètement détruit l'économie rwandaise; les fonctionnaires ne sont plus payés, et la plupart de habitants ne sont plus a même d'acheter de la nourriture. Les exportations de café et de thé vont tomber à des niveaux très bas, aggravant encore la balance commerciale du pays, traditionnellement déficitaire. On estime qu'à partir de septembre, 2500000 personnes devront faire l'objet de distributions gratuites de nourriture. Depuis le début de l'année, les prix des denrées alimentaires ont au moins doublé; les stocks sont virtuellement inexistants.

L'acheminement de l'aide alimentaire, essentiellement à partir de Mombasa (Kenya), se met en place.

Décembre 1994: on estime que la superficie plantée pour la saison 1995A n'excède pas la moitié de celle de la dernière année "normale", c.à.d. 1990. Particulièrement dans le centre et l'ouest, où se trouvent la plupart des camps de personnes déplacées, les ONG commencent a signaler des cas sérieux de malnutrition. On estime, à ce stade de la saison, que le déficit de production atteindra, pour les six premiers mois de 1995, 71.000 tonnes de céréales, 82.000 tonnes de haricots, 257.000 tonnes de bananes et 493.000 tonnes de racines et tubercules. Etant donnée la situation économique du pays, ces vivres devront être fournis par l'aide internationale.

Mars 95: la planification est rendue particulièrement difficile par l'absence de données fiables dans les domaines de la démographie, agriculture, météorologie, nutrition et économie. On revoit a la hausse la superficie plantée pendant la saison 1995A (réduction de 34% au lieu des premières estimations à 50%). A près un démarrage assez lent, la saison 1995A a connu des précipitations abondantes et bien distribuées. Les cultures de bananes, racines et tubercules commencent à se ressentir de l'abandon des champs. Le sorgho de saison B a été planté, tandis qu'on prépare les champs pour le maïs et les haricots.

On observe un retour progressif des réfugiés, y compris un retour important de réfugiés de longue date (600.000 à ce jour, probablement 1.000.000 pour 1995), ceux qui ont quitté le pays au cours des années 1960 et 1970. Ceux-ci s'installent surtout a Kigali et à Butare. Les nouveaux arrivants sont dirigés surtout sur les préfectures de Byumba (éleveurs) ou sur celles de Bugesera (au sud de Kigali),Kibungo et Gisenyi (agriculteurs).

Juin 1995: le Rwanda interdit le passage sur ses routes de l'aide alimentaire destinée aux camps de réfugiés au Zaïre. Il en résulte une augmentation des coûts de transports de l'ordre de 30%. Les besoins totaux des réfugiés dans la région des grands lacs s'élève a 54000 tonnes par mois. Le nombre total de réfugiés au Zaïre est estimé a 300.000 a Bukavu, 130.000 à Uvira et 720.000 à Goma. En Tanzanie, les nombres sont de 600.000 rwandais et 100.000 Burundais. Le nombre de Rwandais au Burundi est de 200.000.

Situation alimentaire (juillet 1995)

Le tableau ci-dessous (modifié d'après FAO/PAM, 1995) donne la production des principales cultures alimentaires du Rwanda entre 1990 et 1995 (en milliers de tonnes). La colonne A donne la production de 1994 en % de la moyenne de 1989 à 1993 (prise conventionnellement comme "normale": colonne "Norm"). La colonne B exprime la production de 1995 en fonction de 1994 (en %). "134" correspond donc a une augmentation de 34 %. La colonne C exprime la production de 1995 en fonction de la "normale".

Tableau 1
1989199019911992199319941995NormABC
Bananes29662777212023161489200224636013481
Légumineuses226216242230178511342182326361
Céréales2212372442392331321412355610760
Tubercules1320136714291783169712078811519797358
Total473345974035456842442879315844356511071

La réduction de la population constitue aussi une sérieuse perte de main d'oeuvre (peu de mécanisation)... La perte de bétail réduit les apports d'engrais organiques.

Le tableau ci-après indique l'état de la population rwandaise en juillet 1995, d'après la mission FAO/PAM qui a parcouru le pays en juin 1995 (FAO/PAM, 1995). Seules 4 des 10 préfectures sont reprises. Pour les notes, se référer ci-dessous. La ligne 4 reprend la population réfugiée a l'étranger (essentiellement au Zaïre, "R->E", du Rwanda vers l'extérieur), tandis que la ligne 5 indique le nombre de personnes précédemment réfugiées a l'étranger ("E->R", au cours de années 1960 et 1970, surtout en Ouganda) et qui sont revenus au pays.

Tableau 2
ByumbaGikongoroGisenyiKibungoRwanda
1. Population* en jan. 917804657306507150
2. Population en jan. 948455057907007750
3. Morts (% de 2)8.919.83.214.310.3
4. Réfugiés (% de 2-3 R->E)32.717.327.56027.2
5. Réfugiés au 1/7/95 E->R160107065650
6. Population au 31/3/956945406253015705
7. Population au 1/7/957203706353255775
8. Population rurale (% de 6)9260948886
* les populations sont en milliers de persons

On notera d'abord que près de 1.9 millions de personnes vivent dans des camps à l'étranger, ayant abandonné leurs terres au Rwanda. Ceci conduit a parler de "terres sans paysans". On note aussi que vers le mois de février, environ 600.000 personnes sont revenues (ligne 5), au moment du semis de la saison B, souvent accompagnées de quantités importantes de bétail. Ceux-ci constituent une seconde catégorie de "paysans sans terres". Le bétail est à l'origine de problèmes écologiques sérieux lorsqu'il pâture le Parc National de la Kagera ou le Domaine (réserve) de Chasse de Mutara. Le gouvernement ne dispose tout simplement pas de terres suffisantes en dehors des réserves. Inutile de préciser que le flux E->R rejoint aussi souvent les villes.

De nombreuses difficultés sont liées à la disruption du tissu social. Par exemple, suite au génocide, de nombreux ménages ont pour chef de famille des femmes qui, cependant, ne sont pas légalement les propriétaires de la terre. Dans le cadre qui nous occupe, on signalera aussi la destruction presque complète du réseau météorologique.

Situation en 1996

En novembre 1996, l'instabilité grandissante dans l'est du Zaïre provoque un retour important de réfugiés. A la date du 27 novembre 1996, USAID estime que les mouvements suivants ont eu lieu (et continuent d'ailleurs): 500.000 a 600.000 Rwandais sont rentres dans leur commune d'origine, où le Gouvernement a donne deux semaines aux squatters pour libérer les habitations des réfugiés; de même, 45.000 Burundais sont rentres au pays, et un nombre à peine inférieur s'est réfugié en Tanzanie. Par ailleurs, 170.000 Zaïrois sont déplacés, la plupart au Zaïre.

Tous ces mouvements s'effectuent vers le milieu de la saison A. En principe, étant donnée la nature de cette saison (pluies relativement faibles), on pourrait envisager que les semis se fassent avec une bonne chance de réussite. Malheureusement, la maturité se placerait vers le maximum des pluies en mars/avril, ce qui poserait des problèmes pratiques, et sans doute une incidence exagérée des parasites et maladies. Par ailleurs, même à supposer que semences et outils soient disponibles, il est peu probable que l'accès à la terre, se fasse sans problèmes.

En pratique ce n'est donc que la saison B qui pourra faire l'objet d'une mise en culture satisfaisante. La production domestique ne permettra un approvisionnement a peu près normal que vers la fin de la saison B, soit vers le mois de juin 1997 au plus tôt.



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