Octobre 1998
LES CHANGEMENTS intervenus ces dernières années dans la conception et la mise en oeuvre de programmes d'aménagement et de restauration des terres et des eaux oblige à revoir les principes et modalités de partenariat entre la population et les intervenants. Ce nouveau partage des responsabilités s'inscrit dans la tendance générale de désengagement et/ou de décentralisation que connaissent la plupart des pays. Il s'appuie aussi sur un mouvement très fort en faveur d'une implication accrue des collectivités de base dans la gestion de leurs ressources et ceci dans une perspective de durabilité.
Les pays du Maghreb ont une longue tradition dans la mobilisation et la collecte des eaux de surface et dans la lutte contre l'érosion. Les différentes civilisations qui se sont succédées ont toujours cherché à maîtriser les phénomènes érosifs. Chacune d'elle a amélioré et enrichi les techniques de conservation des eaux et du sol. Plus récemment, les Etats se sont lancés dans des politiques et programmes ambitieux d'aménagement des terres et des eaux. Ainsi, des milliers d'hectares ont bénéficié de campagnes intensives, mobilisant des moyens humains et matériels importants. La tendance a généralement été d'appliquer des solutions axées sur les moyens physiques de prévention ou de réduction des pertes en sol. En effet, la mise en oeuvre des plans d'aménagement anti-érosif s'est appuyée sur des mesures physiques comprenant la confection de banquettes, de terrasses et de cordons de pierres selon les courbes de niveau, de seuils de correction de ravins, de barrages collinaires et d'autres types d'ouvrages de recharge de nappes et d'épandage des eaux de crues
Ces techniques s'attaquent en réalité aux symptômes et non à la cause du problème. Les véritables raisons de la mauvaise utilisation des terres ne sont pas analysées afin de prendre des mesures correctives appropriées. De même, les exploitants agricoles sont rarement associés à la formulation et la mise en oeuvre des plans anti-érosifs. Ils sont même parfois considérés comme un élément du problème. Faute de se sentir concernés, ils ne s'intéressent guère aux opérations de Conservation des Eaux et des Sols (CES) et sont peu nombreux à vouloir entretenir les ouvrages une fois que les aménagistes ont quitté la région.
Les leçons du passé ont montré que lorsque la problématique de conservation des eaux et du sol n'est conçue qu'en fonction du processus de perte en sol et des dégâts causés par les sédiments ou les inondations à l'aval, les exploitants agricoles à l'amont ne se sentent pas concernés. La conservation des eaux et du sol exige en réalité un rude effort pour structurer le paysage, gérer les eaux de ruissellement, modifier les techniques culturales et assurer au fil des années l'entretien des aménagements.
Les nouvelles approches s'appuyant sur une gestion conservatoire des terres et des eaux visent à restaurer la fertilité du sol, améliorer sa capacité d'infiltration et de stockage de l'eau, réduire au maximum le ruissellement et l'érosion, améliorer substantiellement les récoltes et les revenus nets des paysans, réduire les risques et simplifier même le travail. Cette nouvelle méthodologie de gestion des ressources naturelles admet que la participation des exploitants agricoles, premiers utilisateurs des terres, est la clé du succès. Ce sont les agriculteurs, éleveurs et paysans qui font qu'un programme réussit ou échoue; s'ils sont correctement motivés, ils ont la capacité d'apporter des changements dans l'utilisation des terres, aussi doivent-ils être associés directement dès l'initiation de tout programme de C.E.S. ainsi que tout au long des procédures de préparation, de réalisation et d'exploitation.
Si la participation des populations est donc une nécessité (elle a été introduite dans de nombreux programmes et projets et se trouve inscrite dans la plupart des Plans nationaux ou internationaux), son application n'est pas toujours évidente. Les exemples de 2 pays du Maghreb (Tunisie et Maroc) vont éclairer la réflexion sur la manière de mettre en place de nouvelles relations entre Etat et Société civile.
Malgré les efforts importants consentis dans le domaine de la CES et l'ampleur des aménagements déjà réalisés, le pays ne peut couvrir tous les besoins identifiés. D'abord parce que, de par sa géographie, il est soumis à un régime érosif fort. Ensuite parce que la mobilisation financière dépasse les capacités du pays et ce, d'autant plus que les coûts concernent non seulement les investissements initiaux mais aussi la maintenance des ouvrages réalisés.
En voulant se désengager, l'Etat a cherché à impliquer plus les populations mais très vite des limites sont apparues. Au cours d'un atelier (Sidi Thabet, juin 1994), l'analyse de ces limites a fait ressortir deux groupes de causes:
Une autre raison expliquant le caractère peu favorable à la participation est d'ordre technique. On observe un décalage entre la vision qu'ont les techniciens des problèmes d'érosion et celle qu'ont les exploitants agricoles. Les premiers donnent la prévalence à la fonction conservatoire des techniques utilisées alors que les seconds gèrent la terre et l'eau comme une ressource leur permettant d'obtenir une production agricole. Les techniciens conservent une approche sectorielle des problèmes vécus par les agriculteurs et ne situent pas leur problématique dans le contexte global de la parcelle, et encore moins de l'exploitation familiale, alors que l'on sait que les décisions que peuvent prendre les agriculteurs d'aménager ou non leurs terres sont le résultat de toute une série de tenants et d'aboutissants qui dépassent largement les critères techniques pris en compte dans l'analyse des techniciens. Les introductions de considérations socio- économiques restent insuffisantes et de fait, il y a méconnaissance des outils d'analyse globale chez les agents chargés des dossiers de la CES.
Du côté de la difficulté des agriculteurs à se responsabiliser dans ce type de procédures, il y a le maintien de leur attitude d'assisté dans la mesure où la primauté est accordée aux formules de subventions étatiques sans que soit connus, ni mieux exploités les avantages que l'on peut espérer d'une CES élargie.
Par ailleurs, la faible participation des populations rurales aux programmes de C.E.S. nous parait résider aussi dans la non reconnaissance de la responsabilité collective dans le partenariat entre l'Etat et les populations. Ce n'est que récemment dans certains projets que la CES se pose avec cette vision. Mais la ligne directrice a été plutôt une primauté accordée à l'engagement individuel alors qu'elle devrait être en faveur d'une participation des populations aux réflexions d'ensemble sur les espaces dans lesquels elles vivent.
Les causes du problème principal:
On constate que certains problèmes relèvent du domaine institutionnel et organisationnel (1, 2, 11), d'autres renvoient à des aspects fonctionnels (3, 7, 9, 10), méthodologiques (4, 5, 8), ou relatifs à la formation des cadres et des partenaires (6, 12). Les solutions envisageables pour accroître la participation sont donc multiples et couvrent des domaines variés. Après sélection, les actions doivent être articulées dans un ensemble stratégique global et cohérent.
Le cas de la Tunisie indique qu'un chemin important a été accompli pour traduire sur le terrain la volonté politique de changer les formes d'intervention. Le pays est en train de tester en vrai grandeur les principales dispositions prévues tant sur le plan méthodologique qu'organisationnel. Ces nouvelles modalités sont en cours d'introduction dans les procédures des Services Techniques et dans le dispositif légal en vigueur. La formation des équipes d'appui aux collectivités locales est enfin une condition importante à remplir si l'on veut changer les relations entre les institutions et la population.
Les travaux de préparation du plan directeur de gestion conservatoire des terres bour, lancés fin 1994, se distinguent nettement par une double originalité:
Le cas du Maroc révèle que la conjonction favorable de changement institutionnel et l'insertion dans le Plan d'action pour la réhabilitation des terres en Afrique a permis d'entreprendre toute une élaboration stratégique favorable à de nouvelles formes de partenariat. Les expériences acquises par d'autres opérations participatives fournissent quelques points de repères mais les promoteurs de la nouvelle stratégie de gestion conservatoire des terres et des eaux devront tester les formes contractuelles devant gérer ce partenariat.
En fait, la promotion d'une action participative dans le domaine de la C.E.S. suppose l'existence de structures et institutions communautaires. Or de nombreux problèmes entravent la création et la vitalisation de ces institutions. D'abord parce que les populations des zones soumises à l'érosion sont en général économiquement faibles (pauvreté, analphabétisme...), et ensuite parce que le transfert progressif des pouvoirs de gestion de l'appareil administratif aux structures communautaires exige une démarche progressive et éducative ainsi qu'une réhabilitation et une responsabilisation des populations rurales.
La relation entre l'administration chargée de la CES et les paysans s'est beaucoup améliorée au cours des dix dernières années. La méfiance, la résistance des agriculteurs aux techniques nouvelles s'estompent progressivement. L'approche utilisée en matière de CES au cours de la décennie (1972-1983) marquée par un certain "autoritarisme" semble être dépassée. Désormais, l'exploitant ne risque plus de voir ses terres "mises en défens" indépendamment de sa volonté, ne craint plus l'expropriation ou le manque de jouissance de son pouvoir de décision sur ses terres. Des nouvelles relations de confiance et de consentement mutuel ont été instaurées dans le monde rural en vue de sensibiliser, et d'impliquer la population agricole dans la stratégie nationale de CES.
Plusieurs modèles d'approche participative ont été utilisés :
L'organisation actuelle de la vie associative dans le milieu n'est pas encore suffisamment impliquée dans les programmes de C.E.S. Cette question d'organisation de la population rurale et d'articulation des différents programmes de développement et de protection de ressources naturelles implique une redéfinition du rôle des acteurs et l'émergence d'une société civile où l'action de l'Etat serait relayée progressivement par le secteur privé, les organisations populaires et les structures communautaires et associatives. Bien que cette approche de concertation ait été retenue dans de nombreux projets de conservation et d'aménagement des ressources naturelles, elle n'a pu sencore s'implanter à grande échelle. Ceci s'explique par le fait que les exploitants agricoles, supposés être les bénéficiaires de ces projets, n'ont jamais eu les moyens qui leur auraient permis de se poser en partenaires réels des organismes de développement ou des projets, et ont manqué d'information et de formation qui leur auraient permis de discuter valablement des propositions qui leur sont faites. De surcroît, les organismes d'intervention (administration ou projet) ont toujours procédé à la vulgarisation d'actions qui correspondaient beaucoup plus à la logique de leur programme qu'à une logique d'auto-développement maîtrisé par les exploitants.