L'Agriculture Urbaine et Periurbaine, la sécurité alimentaire et la nutrition dans les ménages

Document de discussion pour la conférence électronique de FAO-ETC/RUAF sur l'agriculture urbaine et periurbaine

21 Août - 30 Septembre, 2000

Ce document a été rédigé par Rachel Nugent, FAO avec de contributions de Florence Egal, FAO, et les documents cités.

I. Les contributions majeures de l'AUP à la sécurité alimentaire et à la nutrition dans les ménages

La définition du terme sécurité alimentaire a évolué de façon à mettre davantage l'accent sur l'accès aux aliments plutôt que sur leur simple disponibilité. Elle englobe aussi de manière explicite la nécessité d'un régime alimentaire sain, couvrant tous les besoins en vitamines et en protéines plutôt que ceux en calories. Par conséquent, des approvisionnements adéquats de denrées alimentaires au niveau national et au niveau communautaire doivent être disponibles tout au long de l'année ; les ménages doivent avoir accès, aussi bien physiquement qu'économiquement, à une variété d'aliments, en quantité et qualité suffisantes; les principaux fournisseurs et les services d'assistance des foyers doivent avoir le temps, les connaissances et les motivations nécessaires pour faire en sorte que les besoins nutritionnels de tous les membres de la famille soient satisfaits.

Il est essentiel de comprendre la contribution que peut apporter l'agriculture urbaine et périurbaine (AUP) à ces deux aspects de la sécurité alimentaire. Ce rapport thématique identifie les liens entre l'AUP et la sécurité alimentaire, donne des indications initiales sur l'importance et la nature de ces liens et soulève des questions de politiques et de recherche qui devraient être abordées par les participants à la conférence.

L'accès à l'alimentation est une condition sine qua non de la sécurité alimentaire. A de rares exceptions près dans le monde d'aujourd'hui, (telles que des sécheresses ou des guerres pouvant causer des situations de famine), les aliments sont disponibles en quantités suffisantes pour répondre aux besoins essentiels de la majorité des populations- même rurales- et abondent souvent en zone urbaine. Cependant, il n'existe aucune garantie d'accès, suffisant ou opportun, à ces aliments pour tous les groupes de population. Les membres les plus pauvres, vulnérables et marginalisés de la société sont ceux qui sont les plus susceptibles de rencontrer des obstacles à leur accès.

A travers d'innombrables circuits de commercialisation et de mécanismes informels, la plus grande partie des aliments produits dans les zones urbaines est consommée sur place, souvent par les producteurs de ces denrées eux-mêmes ou par les ménages se trouvant à proximité. L'AUP fournit un complément à la production d'aliments dans les zones rurales, en en augmentant la quantité et en en réduisant les prix, en pleine saison surtout. En situations d'urgence, ou en cas de perturbations dans les circuits de distribution et de transport, la production AUP devient plus qu'un simple complément : elle devient la principale source d'alimentation des consommateurs urbains.

Un régime alimentaire sain requiert une combinaison de substances micro-nutritives et macro-nutritives répondant aux besoins de chaque membre d'un foyer et tenant compte de son âge, de son sexe et de son état de santé. Deux facteurs empêchent en grande partie les habitants des villes de se nourrir de façon saine : la pauvreté et la pénurie de denrées fraîches. En effet, les ménages défavorisés ne peuvent pas se permettre d'acheter régulièrement des aliments périssables contenant des substances micro-nutritives particulièrement importantes pour les enfants. Néanmoins, même les populations urbaines aisées peuvent rencontrer des difficultés d'approvisionnement en fruits et légumes périssables en quantités suffisantes. Si les voies d'approvisionnement entre les campagnes et les villes sont insuffisantes, il y aura des pénuries périodiques de ces produits et leurs prix seront élevés.

Les conditions urbaines se prêtent mieux à la production intensive de fruits et légumes périssables et de petit bétail qu'à la production extensive de produits alimentaires de base. Ces aliments à contenu nutritionel élevé sont nécessaires pour pallier à la sous-alimentation des populations défavorisées et peuvent contribuer énormément à la sécurité alimentaire dans les ménages. Le fait que ces aliments soient produits à proximité des populations qui en ont besoin facilite l'accès de ces consommateurs. Néanmoins, pour améliorer les conditions de sécurité alimentaire dans les ménages, il est important que les producteurs soient renseignés sur les besoins nutritionnels des consommateurs. Il est également important que les aliments soient produits dans de bonnes conditions d'hygiène et de sécurité.

Les emplois et les revenus provenant de l'AUP offrent aussi des possibilités de réduire l'insécurité alimentaire, en premier lieu par le biais de l'emploi non-remunéré en pleine saison des agriculteurs urbains eux-mêmes, des membres de leurs familles et de leurs voisins. Il semble qu'il existe relativement peu d'emplois rémunérés dans l'AUP, à l'exception de ceux provenant du secteur intensif et commercial présent autour de nombreuses villes (produits laitiers, de l'élevage, horticoles et floricoles). Les données disponibles indiquent que la plupart des producteurs d'aliments urbains complétant leurs revenus par d'autres sources ou augmentent leur consommation alimentaire grâce à l'agriculture. L'AUP sert également "d'amortisseur" pour les moins pauvres durant les périodes de crise afin de maintenir certains niveaux de sécurité alimentaire (Seeth et al, cité par Nugent, 2000). Les nombreux agriculteurs urbains de sexe féminin sont surtout susceptibles de se servir du revenu provenant de l'agriculture pour nourrir leurs familles.

II. Faits établis sur l'impact de l'AUP sur la sécurité alimentaire et la nutrition dans les ménages.

Les facteurs principaux qui déterminent si l'AUP peut avoir un impact important sur la sécurité alimentaire et la nutrition dans les ménages urbains sont faciles à identifier : qu'est-ce qui est produit? par qui? et qui consomme ces produits? Il est également important de déterminer comment ces aliments sont produits (dans des conditions sûres?) et le caractère saisonnier de la production de l'AUP.

De façon plus directe, l'AUP réduit l'insécurité alimentaire des populations qui en souffrent - les pauvres, ceux qui sont vulnérables de façon temporaire ou permanente et les enfants- si elle améliore leur accès à la nourriture, et plus particulièrement aux aliments frais à contenu nutritionnel élevé par le biais d'auto- approvisionnements permettant de réduire les dépenses de marché ou d'augmenter le revenu. On a constaté que les populations urbaines défavorisées dépensent de 60 à 80 % de leurs revenus pour la nourriture; par conséquent, chacune de ces actions peut avoir un impact considérable sur le bien-être des ménages (Tabatabai, 1993; Maxwell et al., 1999, cité par Armar-Klemesu, 2000). Les informations dont nous disposons laissent supposer que l'AUP accroît la quantité d'aliments des agriculteurs urbains et d'autres familles à bas revenu, qu'elle augmente le revenu des agriculteurs urbains mais que les avantages nutritionnels qu'elle offre ne sont pas évidents.

La littérature spécialisée indique que l'AUP favorise l'accès à l'alimentation des familles à bas revenus . D'après Armar-Klemesu, qui a effectué une recherche bibliographique approfondie pour "Growing cities, Growing Food, a Reader on Urban Agriculture ", les études confirment l'affirmation selon laquelle l'agriculture intra-urbaine améliore la sécurité alimentaire des ménages urbains vulnérables. Entre autres effets, elle cite des études montrant que:

Certaines études traitant des effets nutritionnels spécifiques sur les populations vulnérables signalent :

Les faits démontrent avec plus de force encore que l'AUP peut influencer considérablement la sécurité alimentaire des ménages en leur fournissant revenu et emploi. Des études de cas (Bakker et al, 2000, "Growing Cities, Growing Food", disponible sur le site de la conférence). montrent que:

III. Le potentiel d'approvisionnement de l'AUP pour réduire l'insécurité alimentaire dans les ménages

L'agriculture urbaine et périurbaine a été utilisée en tant que stratégie des ménages pour faire face à des situations d'insécurité alimentaire, chroniques ou d'urgence. La réaction de l'offre productive à ces deux situations est influencée par différents facteurs - l'insécurité alimentaire chronique est causée par des problèmes structurels relatifs au pouvoir d'achat et à la pauvreté urbaine croissante, tandis que la production d'urgence d'aliments en zone urbaine est le résultat immédiat de rupture des mécanismes courants de distribution des aliments. De nombreux exemples, au cours de ces dernières années, ont démontré que l'AUP a le potentiel nécessaire pour améliorer des situations urgentes de pénurie alimentaire : des villes en Indonésie, au Kosovo, en Russie et dans d'autres zones menacées par les guerres et les crises économiques se sont tournées vers l'AUP.

Le potentiel de l'AUP pour améliorer les situations d'insécurité alimentaire chronique et la sous-nutrition des populations vulnérables est plus contestable. Les études mentionnées ci-dessus ont montré un impact considérable sur l'alimentation et les revenus provenant des ménages parmi les agriculteurs urbains. La question de savoir si l'AUP peut avoir des effets de réduction de l'insécurité alimentaire urbaine au-delà du niveau micro-économique n'a pas été étudiée. Les tendances majeures qui influencent les conditions urbaines dans les pays en développement ne sont pas encourageantes : on constate une migration rurale continue vers les zones urbaines, un chômage grandissant, une incidence croissante de la pauvreté et de la maladie, de la criminalité et des bouleversement sociaux. Le potentiel de l'AUP de soulager quelque peu les effets de ces puissantes forces adverses constitue un défi énorme pour les organismes de sécurité alimentaire locaux et, bien sûr, pour les agriculteurs eux-mêmes.

Deux conditions sont nécessaires pour une intervention réussie de l'AUP dans la lutte contre l'insécurité alimentaire : des opportunités stables pour la production et la participation des personnes touchées par l'insécurité alimentaire. La première condition est nécessaire pour assurer un approvisionnement continu et fiable d'aliments - ce qui représente une condition préalable à la sécurité alimentaire. La deuxième assure l'accès des milieux défavorisés aux aliments, élément qui ne fait souvent pas partie des systèmes officiels de distribution alimentaire en zone urbaine.

Des opportunités de production stables supposent un accès aux ressources (surtout à la terre et à l'eau), des connaissances minimales de l'agriculture dans les conditions agroclimatiques prévalant dans les zones urbaines et du temps libre. Elles impliquent aussi la présence d'un cadre politique souple, qui ne considère pas l'AUP comme un danger ou une entrave nécessitant l'intervention des fonctionnaires urbains pour son éradication.

Les avantages comparatifs de l'AUP ne résident pas dans son efficacité inhérente en ce qui concerne la production d'aliments dans un environnement urbain. Au contraire, pour de nombreuses activités agricoles, la concurrence pour les ressources et les conflits avec d'autres activités urbaines limitent fortement l'AUP, parfois de façon coûteuse. Cependant, il n'est pas essentiel que l'AUP puisse faire concurrence sur le marché à la production agricole venant d'ailleurs, car une grande partie de sa production ne rentre pas dans les circuits officiels du marché. Cela vaut surtout pour la part de cette production qui sera mise à la disposition des milieux urbains pauvres et exposés à l'insécurité alimentaire. D'après Ruel et al, même si elle représente une petite proportion de la consommation totale d'aliments, l'agriculture urbaine peut avoir une influence considérable sur la sécurité alimentaire dans les ménages dans des moments de nécessité aiguë. Il suffit que les aliments soient produits et mis à la disposition des personnes en situation d'insécurité alimentaire à des coûts d'opportunité inférieurs à ceux d'autres moyens de se procurer des aliments.

L'expérience acquise montre que les niveaux de production varient même d'une saison à l'autre lorsque les agriculteurs trouvent d'autres sources de revenu ou lorsque de nouveaux obstacles sont érigés contre l'agriculture intra-urbaine et périurbaine. Cela étant dit, l'agriculture urbaine et périurbaine semble bien disposer d'un potentiel important pour contribuer à la sécurité alimentaire des ménages en zone urbaine. L'AUP satisfaisait entre 10% et 90% des besoins urbains en légumes, et entre 48% et 100% des besoins en produits laitiers et de l'élevage, dans les villes où ces estimations ont été réalisées . Les conditions varient énormément d'une ville à l'autre, et aucune recherche n'a été faite pour mesurer le potentiel de production maximale de l'AUP. Les études de cas disponibles concernent les quantités produites dans des conditions urbaines existantes- favorables ou non à la production de l'AUP.

IV. La mise en relation de la production de l'AUP et des besoins des ménages exposés à l'insécurité alimentaire

Les chapitres précédents ont décrit brièvement ce que l'on sait des impacts de l'AUP sur la sécurité alimentaire des ménages et sur la contribution de l'AUP à la disponibilité d'aliments dans les zones urbaines, dans les conditions actuelles . Afin d'alléger l'insécurité alimentaire des ménages urbains, l'AUP doit atteindre les populations qui y sont exposées ( par des mesures qui se rapprochent de celles adoptées pour combattre la pauvreté mais ne sont pas identiques (Maxwell, 1999) et doivent fournir non seulement des calories mais aussi des éléments nutritifs, en fonction des besoins.

On peut conclure à partir des données disponibles que ces deux conditions sont remplies, vu que l'AUP à des fins non commerciale est largement pratiquée par les milieux défavorisés (dans des quantités variant énormément d'une ville à l'autre et mal documentées) pour l'auto-consommation et qu'une partie importante des besoins en fruits et de légumes frais des villes est produite à l'intérieur des zones d'AUP. Néanmoins, les données disponibles pourraient aussi montrer un autre scénario plus préoccupant - celui de liens moins solides entre l'AUP et la sécurité alimentaire des ménages. Cette question est l'un des nombreux sujets de recherche qui doivent être poursuivis pour comprendre en profondeur l'impact actuel et le potentiel de l'AUP.

L'AUP comporte deux sous-secteurs différents et, semble-t-il, isolés : les industries commerciales horticoles et d'élevage situées pour la plupart dans des zones périurbaines; et la production de subsistance des ménages défavorisés, qui se trouvent dispersés dans les zones urbaines et périurbaines, là où les terres et la pauvreté créent des opportunités et des besoins. Dans de nombreuses villes, le fait que l'agriculture périurbaine produise de grandes quantités d'aliments sains destinés aux zones urbaines est bien connu. On connaît moins les formes de production et la destination des aliments provenant de l'agriculture intra-urbaine.

Soumis à des contraintes technologiques ou autres, les milieux défavorisés ne peuvent pas produire d'aliments riches en substances micro-nutritives pour leur propre consommation, mais plutôt des aliments de base et occasionnellement quelques légumes. Dans ces cas-là, la sécurité alimentaire dans les ménages pourrait bien ne pas être affectée par l'AUP. Plusieurs études d'Armar-Klemesu mentionnées dans ce document proposent une telle conclusion. De plus, si un cadre politique défavorable empêche les familles à bas revenu d'investir dans leurs activités agricoles urbaines, les revenus dérivés de ces activités seront à la longue éclipsées par de meilleures opportunités économiques. Ceci aura pour effet d'inciter les populations à abandonner l'agriculture et, peut-être, à perdre les effets positifs directs sur la sécurité alimentaire dans les ménages.

L'AUP peut néanmoins représenter pour les ménages urbains défavorisés un moyen d'existence utile dans certaines situations. Afin d' obtenir le maximum de leurs investissements dans l'AUP, ces ménages ont besoin d'accéder aux ressources essentielles, de recevoir un certain soutien technique et, plus important encore, d'un cadre politique favorable. Un tel cadre devra comporter :

V. Questions à débattre concernant l'AUP, la sécurité alimentaire et la nutrition des ménages

L'objectif de ce document thématique est de soulever des questions concernant le rôle de l'AUP dans le traitement de l'insécurité alimentaire des ménages en zone urbaine. Son but n'est pas de fournir des solutions ou d'offrir des conclusions finales sur ce sujet. En fait, des conclusions finales à ce stade ne seraient pas crédibles. Trop d'incertitudes subsistent et un trop grand potentiel inexploité devrait être étudié avant de pouvoir établir si l'AUP peut aller loin dans la réduction de l'insécurité alimentaire croissante dans les zones urbaines des pays en voie de développement, dans le contexte d'une pléthore de tendances négatives.

La première session de la conférence électronique (qui aura lieu du 21 août au 1er septembre) peut traiter, entre autres, des questions suivantes concernant les faits essentiels de l'AUP :

La deuxième session de la conférence électronique (qui aura lieu du 2 au 16 septembre) peut traiter des questions suivantes concernant les choix de politiques à l'égard de l'AUP, de la sécurité alimentaire et des niveaux potentiels de production:

La troisième session de la conférence électronique ( qui aura lieu du 17 au 30 septembre) peut traiter des questions concernant la mise en oeuvre de changements dans l'AUP et les politiques en matière de sécurité alimentaire:

Nous espérons que les nombreux spécialistes et personnes intéressées participant à cette conférence électronique offriront des réponses pratiques et basées sur leurs expériences aux questions ci-dessus. Vous êtes invités à élargir autant que possible la liste de ces questions, à communiquer vos expériences et à en tirer des enseignements. Veuillez noter que le débat sur le Deuxième thème : l'AUP, la santé et l'environnement traite des nombreuses préoccupations relatives à la sécurité alimentaire et nutritionnelle, qui intéresseront également les participants à ce groupe. Nous vous invitons à envoyer vos messages simultanément dans plusieurs groupes de discussion.

VI. Références sélectionées

Armar-Klemesu, M., 2000, "Urban Agriculture and Food Security, Nutrition and Health,"in Growing Cities, Growing Food.

Bakker, N., M. Dubbeling, S. Guendel, U. Sabel-Koschella, et H. de Zeew (eds.) , 2000, Growing Cities Growing Food: A Reader on Urban Agruculture, DSE, Berlin.

Maxwell, D., 1999, "The Political Economy of Urban Food Security in Sub-Saharian Africa" World Development, v.27 n.11.

Maxwell, D., C. Levin, and J. Csete, 1998, "Does Urban Agriculture Help Prevent Malnutrition? Evidence from Kampala,"Document de discussion IFPRI #45, Washington D.C

Nugent, R., 2000, "The Impact of Urban Agriculture on the Household and Local Economies," in Growing Cities, Growing Food.

Ruel, M., L.Haddad, et J. Garret, 1999, Some Urban Facts of Life: Implications for Research and Policy," World Development, v. 27 n.11.