MR. Lancelot, M. Imadine, Y. Mopate et A. IdrissLaboratoire de recherches vétérinaires et zootechniques de Farcha, B.P. 433, N'Djamena (Tchad)
Résumé
Introduction
2. Méthodologie
Discussion et conclusion
Remerciements
Références
Cet article décrit la méthodologie d'une enquête écopathologique effectuée par le Laboratoire de Farcha pour déterminer les facteurs de risque intervenant dans la pathologie respiratoire et la mortalité des caprins au Tchad. Des prémodèles conceptuels d'analyse à l'échelle de l'individu, du troupeau de concession et du troupeau de jour ont été constitués afin d'assurer la pertinence et l'exhaustivité des informations recueillies.
Surveying the ecology of lung diseases in goats during the cold season in Chad: A tool for development
Abstract
This article describes the methodology of an ecological survey of diseases used by the Farcha Laboratory to define risk factors of lung diseases and mortality in Chadian goats. Conceptual analytical preliminary models at the individual animal, individual herd and collective herd levels have been designed to ensure relevance and completeness of collected data.
En saison fraîche, les pneumopathies des petits ruminants sont une préoccupation majeure des éleveurs tchadiens. De nombreuses recherches ont été effectuées sur ce problème au Laboratoire de Farcha, recherches dont la synthèse a été faite par Lefèvre (1977). Celui-ci estime que les pneumopathies spécifiques dues à un seul agent infectieux responsable de l'ensemble des symptômes et des lésions observées sont rares. En revanche, les pneumopathies à étiologie multiple sont de loin la cause essentielle de la mortalité par maladie infectieuse. Cette notion de pathologie multifactorielle ne s'arrête pas aux seuls agents infectieux: les conditions de vie des animaux jouent également un rôle très important (Le Jan et al., 1987). Le Laboratoire de Farcha et le CIRAD-EMVT (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement - Département d'élevage et de médecine vétérinaire) ont donc décidé de réaliser une enquête pour tenter d'élucider ce problème, en s'imposant comme contraintes de tenir compte de tous les phénomènes susceptibles d'influer sur la pathologie respiratoire et d'obtenir rapidement des résultats vulgarisables.
Pour ce faire, le Laboratoire a réalisé une enquête écopathologique dont la méthodologie est présentée ici mais dont les résultats seront publiés ultérieurement.
2.1 L'écopathologie
Le concept d'écopathologie est apparu, en France, à la fin des années 70 devant l'inaptitude du modèle pasteurien classique (un germe, une maladie) à expliquer certaines pathologies de groupe. Considéré sous l'angle de l'écopathologie, le niveau d'équilibre entre performances zootechniques et sanitaires est la résultante des caractéristiques du milieu d'élevage, de la pression des contaminants, des caractéristiques du peuplement animal et des pratiques d'élevage (Landais, 1991). Branche de l'épidémiologie, l'écopathologie a pour objectifs de déterminer parmi ces éléments les facteurs de risque des pathologies multifactorielles (Madec et Fourichon, 1990) ayant une importance économique et de proposer des solutions rationnelles propres à rétablir un équilibre plus favorable à l'éleveur. Jusqu'à présent, la démarche écopathologique a été appliquée aux élevages intensifs (Ganière et al., 1991). Elle paraît intéressante pour les systèmes extensifs des pays tropicaux car, par son approche globale, elle est susceptible d'offrir une alternative aux programmes sanitaires classiques basés sur des prophylaxies médicales. De sérieux aménagements méthodologiques sont cependant nécessaires pour pallier les contraintes lices à l'environnement tropical. Plusieurs tentatives sont en cours: étude des facteurs de risque d'avortements chez la chèvre au Brésil (Faye et Quirin, 1991), de la mortalité des chevreaux au Zimbabwe dans le cadre du Projet vétérinaire caprin, et des pneumopathies des petits ruminants au Sénégal dans le cadre du programme Pathologie et productivité des petits ruminants (Merlin et al., 1990).
2.2 Matériel
En termes d'épidémiologie, l'écopathologie s'appuie sur des enquêtes longitudinales de type suivi de cohorte. Il était donc nécessaire de trouver des éleveurs coopératifs et facilement accessibles. Une typologie des élevages de petits ruminants a été réalisée (Lancelot et Mopaté, 1991), de manière à définir des critères objectifs de choix: éleveurs ne possédant pas de bovins et dont le troupeau caprin s'élevait à 20 têtes au moins. 59 éleveurs ont été choisis dans 13 villages au nord de N'Djamena, le long d'un axe goudronné, à un maximum de 55 km de la capitale.
2.3 Dispositif d'enquête
Un dispositif de suivi individuel a été établi pour déterminer les indicateurs des niveaux de productivité et de santé. Une fréquence bimensuelle des visites a été instaurée. Les informations ont été stockées sur micro-ordinateur, grâce au progiciel PIKBEU (Planchenault et Sahut, 1989) qui permet la saisie et le contrôle des données. Il permet également de calculer les indicateurs démographiques et de croissance usuels et de réaliser des extractions de fichiers pour analyses ultérieures. Les animaux ont été identifiés par des boucles auriculaires plastifiées: au 1er juillet 1991, environ 3 500 petits ruminants étaient répertoriés, dont 85% de chèvres.
2.4 Méthodologie d'enquête
L'enquête s'est déroulée du 15 décembre 1991 au 31 mars 1992. Entre juillet et décembre 1991, les éleveurs et les enquêteurs ont été formés au suivi. Les neuf mois allant de début juillet 1991 à fin 1992 représentent environ un cycle de production et l'on a donc pu comparer les données entre élevages.
Il était nécessaire de rendre compte de la complexité du système de production et de récolter des informations couvrant toutes les facettes des élevages suivis, notamment les aspects socio-économiques, zootechniques, agropastoraux et pathologiques. Une équipe pluridisciplinaire a donc été constituée. Ce noyau de chercheurs a réalisé des enquêtes auprès des éleveurs et consulté la bibliographie afin d'établir une liste pertinente et exhaustive des hypothèses relatives aux facteurs de risque. Il a également défini les phénomènes à expliquer. Deux groupes d'indicateurs ont été retenus: le premier caractérisant la pathologie respiratoire et le second, la mortalité. En effet, la pathologie respiratoire recouvre l'essentiel des symptômes rencontrés en saison fraîche et il est vraisemblable qu'une part importante de la mortalité observée lui soit imputable.
2.5 L'échantillon
La population étudiée était la cohorte des caprins présents au jour Jo de l'enquête. Cette cohorte a été subdivisée en 4 sous-cohortes: 0-3 mois, 3-12 mois, 1-4 ans, plus de 4 ans. Chacune des variables caractérisant la pathologie respiratoire et la mortalité a été calculée sur les sous-cohortes. Les quotients ont ensuite été établis pour chaque troupeau, en pondérant l'importance relative de chaque sous-cohorte des animaux des 59 élevages.
2.6 Les paramètres utilisés
Trois paramètres ont été utilisés pour décrire la pathologie respiratoire: la fréquence, les récidives et la gravité. La fréquence est le nombre total d'animaux malades observés par troupeau au cours des passages successifs, rapporté à l'effectif du troupeau (cohorte). Le quotient de récidive est le pourcentage d'animaux chez lesquels des signes de maladie ont été observés plus d'une fois. Une échelle de gravité a été construite pour calculer une note individuelle de gravité, permettant d'établir une note moyenne de troupeau (figure 1). La mortalité a été déterminée en rapportant le nombre des animaux morts (toutes causes confondues) pendant la période de l'enquête à l'effectif de la cohorte.
2.7 Les échelles d'observation
Les phénomènes à expliquer étant précisés, trois échelles d'observation ont été choisies: l'individu (caprin), le troupeau de concession (animaux appartenant à un éleveur et passant la nuit dans la même concession) et le troupeau de jour (animaux conduits au pâturage par un même berger). Un prémodèle conceptuel d'analyse a alors été bâti pour chacune des échelles d'observation. Ces schémas (figures 2, 3 et 4) résument toutes les interactions présumées entre les hypothèses de facteurs de risque et les phénomènes à expliquer. Leur élaboration est indispensable pour s'assurer de la pertinence et de l'exhaustivité des informations recueillies. Les prémodèles conceptuels d'analyse permettent la constitution d'une base de données rationnelle et facilitent le dépouillement de l'enquête.
Les fiches d'enquête ont ensuite été réalisées et testées. L'informatisation de la saisie a été préparée avant le début de l'enquête, pour permettre l'enregistrement et le contrôle des données en temps réel.
2.8 Analyse statistique
A ce stade, les grandes lignes de la stratégie statistique du dépouillement ont été tracées. Aucun résultat préalable n'autorisait la définition d'un modèle pertinent d'interaction entre variables explicatives et variables à expliquer. Les techniques exploratoires ont donc été privilégiées (analyse des correspondances, classification). Ces méthodes permettent de décrire la structure des tableaux de données (Benzécri, 1973; Faye et Lescourret, 1991), pour élaborer éventuellement un modèle adéquat (Ducrot et Climarosti, l991). L'analyse a été effectuée dans deux sens, à savoir le sens ascendant (c'est-à-dire de l'individu vers le troupeau de jour) et le sens descendant (c'est-à-dire du troupeau de jour vers l'individu). A chaque échelle, les facteurs associés à la mortalité ou à la pathologie respiratoire ont été recherchés puis reportés en éléments supplémentaires à l'échelle supérieure (sens ascendant) ou inférieure (sens descendant). De cette façon, il a été possible de détecter et de corriger les facteurs de confusion.
Figure 1. Echelle de gravité des symptômes respiratoires
Figure 2. Prémodèle conceptuel d'analyse à l'échelle de l'individu
Figure 3. Prémodèle conceptuel d'analyse à l'échelle du troupeau de concession
Figure 4. Prémodèle conceptuel d'analyse à l'échelle du troupeau de jour
A la fin du dépouillement, le groupe de travail s'est réuni pour procéder à un examen critique des résultats obtenus. Les thèmes améliorateurs ont été choisis et mis en forme en vue de leur vulgarisation auprès des éleveurs et des services de développement.
Le dépouillement des résultats de l'enquête permet de déterminer les facteurs associés à la pathologie respiratoire et à la mortalité. En toute rigueur, on ne peut pas parler à ce stade de facteur de risque. Il s'agit en effet d'observations et non pas d'expérimentations (problème de l'inférence causale). Cependant, à la lumière de connaissances antérieures, des présomptions fortes peuvent suffire à préconiser certains thèmes améliorateurs.
Les facteurs de risque rencontrés isolément dans un élevage n'ont guère de poids et peuvent même donner lieu à des interprétations contradictoires, comme le démontre bien l'exemple suivant tiré de l'enquête (figure 5). Ainsi, la seule présence de ténias ou de virus de la peste des petits ruminants est associée à un taux de mortalité assez proche de celui observé en l'absence de ces deux facteurs. En revanche, dans les élevages où la peste des petits ruminants et le ténia coexistent, le taux de mortalité augmentait considérablement.
Figure 5. Relationa entre la circulation du virus de la peste des petits ruminants, l'infestation par le ténias et le taux de mortalité des chèvres
Il faut la conjonction de plusieurs facteurs dans un même élevage pour entraîner une incidence accrue ou une plus grande gravité de la pathologie. Dans les programmes de vulgarisation, il sera donc nécessaire de personnaliser les conseils aux éleveurs en fonction d'un diagnostic préliminaire (recherche des facteurs de risque dans chaque élevage).
L'accent a été mis sur la recherche des facteurs de risque relevant des pratiques des éleveurs: logement, complémentation, traite, sevrage, conduite au pâturage. Les thèmes améliorateurs correspondront donc à des éléments concrets et bien connus des éleveurs, ce qui devrait contribuer au succès des programmes de vulgarisation qui découleront de ce travail.
Au demeurant, l'écopathologie est un outil performant adapté à la mise au point d'une politique d'amélioration des productions et de la santé animales, car elle appréhende globalement et dans sa complexité le fonctionnement du système d'élevage.
Les auteurs remercient le Fonds d'aide et de coopération (France) et la Banque mondiale pour le financement de cette enquête. Ils remercient également le docteur B. Faye, directeur du Laboratoire d'écopathologie de l'INRA-Theix (France), qui a veillé à la rigueur scientifique de ce travail et les a aidés dans l'élaboration des prémodèles conceptuels d'analyse.
Benzécri J.P. 1973. La place de l'a priori. Encyclopaedia universalis 17:1 1-24.
Ducrot C. et Climarosti I. 1991. Complémentarité du modèle logistique et de l'analyse des correspondances pour la recherche des facteurs de risque en pathologie animale: application à l'étude des facteurs de risque de l'ecthyma des ovins. Epidémiologie et santé animale 20:126-131.
Faye B. et Lescourret F. 1991. Stratégie statistique du Laboratoire d'écopathologie. Epidémiologie et santé animale 20:103-116. Faye B. et Quirin R. 1991. Etude des facteurs de risque des avortements chez la chèvre. Mise en place du pré-modèle conceptuel d'analyse dans le cadre d'une enquête écopathologique réalisée dans le district de Massaroca, Etat de Bahia (Brésil). INRA (Institut national de la recherche agronomique), centre de recherches de Clermont-Ferrand/Theix, Leyrat (France). 20 p.
Ganière J.P., André-Fontaine G., Drouin P., Faye B., Madec F., Rosner G., Fourichon C., Wang B. et Tillon J.P. 1991. L'écopathologie: une méthode d'approche de la santé en élevage. INRA Production animale 4(3):247-256.
Lancelot R. et Mopaté Y. 1991. Typologie opérationnelle des élevages de petits ruminants en zone sahélienne du Tchad. Rapport technique. Laboratoire de Farcha, N'Djamena (Tchad). IIp.
Landais E. 1991. Ecopathologie et systémique. Etudes et recherches sur les systèmes agraires et le développement 21:5-11.
Lefèvre P.C. 1977. Pathologie infectieuse. In: Etude sur l'élevage des petits ruminants au Tchad. Publié sous la direction de R. Dumas. BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement/IEMVT (Institut d'élevage et de médecine vétérinaire des pays tropicaux), Maisons-Alfort (France). p. 271 à 282.
Le Jan C., Sow A.D., Thiemoko C., François J.L. et Diouara A. 1987. Pneumopathies enzootiques des petits ruminants en Mauritanie: situation d'ensemble et approche expérimentale. Revue d'élevage et de médecine vétérinaire des pays tropicaux 40(2): 103-112.
Madec F. et Fourichon C. 1990. Les facteurs de risque en épidémiologie animale. Epidémiologie et santé animale 18:31-43.
Merlin P., Ndiaye M. et Faugère O. 1990. Facteurs de risque des pneumopathies des petits ruminants au Sénégal. I. Zone soudanienne, saison sèche 1988-1989. Document de travail du programme PPR (Pathologie et productivité des petits ruminants) n° 19. LNERV (Laboratoire national de l'élevage et de recherches vétérinaires)/ISRA (Institut sénégalais de recherches agricoles, Dakar-Hann (Sénégal). 21 p. + 14 tableaux.
Planchenault D. et Sahut C. 1989. PIKBEU: manuel d'utilisation. IEMVT (Institut d'élevage et de médecine vétérinaire des pays tropicaux), Maisons-Alfort (France). 85 p.