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Allocution de Monsieur Edouard Saouma Journée Mondiale de l'Alimentation 2004 JUSTICE ET SOLIDARITE
POUR L'AVENIR DE L'HUMANITE par Edouard Saouma 1. L'avenir se construit à partir du présent, mais tout part du cœur. Il faut bien constater que, devant une humanité douloureuse, alors que la compassion et la solidarité seraient plus que jamais nécessaires, ce cœur s'est trop souvent endurci. La force dominante, dans le monde d'aujourd'hui, c'est l'égoïsme. 2. L'égoïsme pervertit la morale privée. Les hommes s'imaginent qu'en allant toujours plus loin dans l'ordre de l'avoir ils se grandiront sur le plan de l'être. L'avidité fait perdre aux hommes le sens du partage ; le riche s'enferme, se claquemure dans sa richesse et sa cuirasse d'indifférence. A l'égoïsme des particuliers répond, en l'amplifiant encore, celui des clans, des castes et des nations. La dégradation de la morale publique, l'égoïsme des Etats engendre ou aggrave une part énorme des maux qui accablent l'humanité. 3. Les dernières années ont été marquées par des drames cruels. Certains d'entre eux sont provoqués par des catastrophes naturelles : sécheresse, éruptions volcaniques, cyclones, séismes, etc. Mais il arrive trop souvent, hélas, que les pires tragédies aient pour cause unique ou aggravante l'action de l'homme. 4. L'exemple le plus éclatant est celui des guerres civiles ou entre nations - mais toujours fratricides - qui sévissent de l'Afrique à l'Asie, au Proche-Orient, en Europe même. Ces conflits traînent dans leur sillage un abominable cortège de destruction, de mort et de malheurs ; ils font des centaines de milliers d'orphelins, de mutilés, de déshérités, ils jettent des millions de réfugiés sur des routes sans espoir. Les pays pauvres doivent accueillir des millions de réfugiés, alors que les pays riches se montrent réticents à en accueillir quelques centaines de milliers. 5. Quelles sont les causes de ces effroyables tueries ? Les principales me semblent être les intérêts politiques et commerciaux, poursuivis en dehors de toute considération morale et sans le moindre souci des conséquences pour les autres. On songe bien entendu aux scandaleuses ventes d'armes que tant de pays riches, et tenant volontiers des discours moralisateurs, fournissent à grand profit même à des pays pauvres. On songe à la détermination des puissants à conquérir ou à conserver la maîtrise de marchés comme celui du pétrole, qui a déclenché plus d'une intervention militaire. On songe peut-être moins aux considérations de politiques intérieure, aux ambitions personnelles, au désir de s'assurer une réélection, qui peuvent entraîner un pays dans des conflits mêmes lointains. 6. Qu'il s'agisse des calamités naturelles, des malheurs dus aux guerres ou des réfugiés, il faut dire, cependant, à l'honneur de l'humanité, que ces désastres suscitent des dévouements d'une générosité incomparable. Ils soulèvent aussi l'intérêt de l'opinion publique internationale - encore que bien souvent il s'agisse d'une réaction émotionnelle intense mais brève, qui s'estompe dès que les projecteurs des médias se braquent sur d'autres événements. L'indifférence n'est pas universelle, mais le fait demeure que l'égoïsme humain a une part souvent prépondérante dans ces tragédies, et qu'il contribue à en perpétuer et à en aggraver les conséquences. 7. Plus insidieusement que les guerres, l'argent- roi alourdit le fardeau de la misère et de la souffrance humaine en pervertissant les échanges commerciaux. Les pays en développement n'y ont qu'une part minime. Dépourvus de technologies et de moyens financiers, ayant un environnement le plus souvent peu favorable à l'implantation de grosses industries, ils ne peuvent guère exporter que les fruits de leur terre - minéraux ou produits agricoles. Or, les prix de ces produits primaires sont fixés sur des places étrangères par les pays riches, qui maintiennent les cours à des niveaux très bas, notamment afin de contenir leur inflation. Les recettes d'exportation des pays en développement demeurent donc faibles ou même diminuent, alors que leur production minière ou agricole exige des importations coûteuses - machines, intrants, etc…. Il en résulte un glissement incontrôlable vers la pauvreté absolue et la dépendance à l'égard de l'extérieur. Le signe le plus évident de cette dégradation est un endettement monstrueux. Le service de la dette vide littéralement les pays pauvres de leur substance : en fait, le Sud envoie plus d'argent au Nord qu'il n'en reçoit. L'exploitation coloniale continue sous d'autres formes. Les échanges mondiaux sont entièrement manipulés par les puissants qui se taillent la part du lion et ne laissent aux autres que des miettes. L'aide publique au développement, elle-même, n'est bien souvent qu'un faux-semblant. La richesse des riches se nourrit de la pauvreté des pauvres. 8. Comment passer sous silence les dégâts infligés à l'environnement ? Dans les pays avancés, ils tiennent essentiellement à la recherche effrénée d'un profit maximum, sans aucune considération pour les conséquences que les pratiques suivies peuvent entraîner pour les autres, dans l'espace comme dans la durée. Dans les pays en développement, au contraire, ce sont la pauvreté et le surpeuplement qui acculent l'être humain à détruire le milieu dans lequel il vit : surexploitation des ressources naturelles, mise en culture de terres marginales qui s'épuisent rapidement, marche irréversible vers la désertification. 9. C'est un lieu commun de dire que, de nos jours, tous les problèmes ont pris une dimension internationale; il faut bien voir qu'ils prennent aussi une dimension éthique. C'est ce qui fait à la fois la faiblesse et la force des organisations internationales. Elles sont des associations de gouvernements, et leur action ne peut donc être que le reflet des politiques de leurs membres les plus influents - c'est-à-dire, en pratique, de leurs principaux bailleurs de fonds. Le cynisme, l'absence de morale chez ces " monstres froids " que sont les Etats représente pour elles une pesante et redoutable contrainte. En même temps, les organisations ont donné la parole à tous les pays, sans en excepter les plus pauvres. Même si leurs gouvernements ne sont pas toujours parfaitement représentatifs, ils expriment les souffrances et les aspirations de leurs peuples - ces peuples qui constituent le fondement de leur légitimité ; ne l'oublions pas, c'est sur les mots : " Nous, peuples des Nations Unies " que s'ouvre la Charte de l'ONU. Si la structure des instructions internationales et la " répartition des masses " dans leur composition fait que les décisions concrètes et contraignantes vont le plus souvent dans le sens souhaité par les puissants, la voix du plus grand nombre se fait surtout entendre à travers des engagements de caractère moral. L'exemple le plus ancien et sans doute le plus illustre nous est offert par la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Je suis fier de pouvoir dire que la FAO compte à son actif quelques réalisations de première importance dans ce domaine. Ses efforts pour codifier l'action des gouvernements, des organisations non gouvernementales, des sociétés et même des simples particuliers ont souvent pris la forme d'un engagement moral. C'est le cas du Pacte mondial de sécurité alimentaire, qui affirme le droit de chacun à obtenir partout et en tout temps la nourriture dont il a besoin. Avant de proposer des orientations précises aux gouvernements, aux organisations non gouvernementales et aux individus, ce texte pose plusieurs principes fondamentaux où l'on peut lire notamment :
Je citerai encore le Code International de conduite pour la distribution et l'utilisation des pesticides, et le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l'alimentation et l'agriculture. Deux textes qui visent à mobiliser tout le monde pour protéger le patrimoine de note planète et en assurer une puissance équitablement répartie ; enfin, et peut-être surtout, la Charte des paysans adoptée par la Conférence Mondiale sur la réforme agraire et le développement rural en 1979 et dont le but ultime est de garantir la justice à tous les ruraux. Enfin, les Déclarations des deux Sommets Mondiaux de l'Alimentation, organisés par la FAO en 1996 et en 2001, constituent un véritable engagement moral de la part des pays membres en faveur de la Sécurité Alimentaire. La réalité du monde actuel nous offre pour ainsi dire une image en creux de la justice et de la solidarité, un négatif ; mais c'est précisément de là que nous devons tirer la force de renverser la situation. Cette conversion commence par l'ouverture du cœur. Déjà, les voix qui s'élèvent pour dénoncer l'iniquité existante commencent à être entendues et à trouver un écho. Peu à peu, le peuple des pauvres s'éveille, s'organise, prend conscience de sa dignité, réclame le droit à la parole et la possibilité de participer à la vie de la communauté en tant que partenaire de plein exercice. Des notions naguère impensables commencent à s'enraciner dans la conscience collective - par exemple l'idée que, tout comme l'oppression ou la souffrance infligée à autrui, la misère est une violation des droits de l'homme. Ces conceptions gagnent du terrain ; on en retrouve la trace de plus en plus visible dans les législations nationales et internationales. De grands dirigeants politiques en viennent à modifier les lignes de conduite traditionnelles à l'égard de problèmes comme la dette extérieure du Tiers monde. Il faut et il suffit que les individus, les groupes et les nations se rendent compte que l'égoïsme est porteur de malheur et de mort, qu'ils le dépassent, et qu'ils acceptent de partager les richesses dont ils ne sont pas les dépositaires. Tous autant que nous sommes, il faut que nous apprenions à donner et à recevoir des pauvres. Les vrais progrès de l'humanité sont des progrès de la conscience humaine. 10. D'ici une génération, la population du globe aura augmenté de plus de 3 milliards d'habitants, qu'il faudra nourrir, loger, soigner, éduquer et employer. Les Etats ont encore beaucoup de chemin à parcourir pour traduire les bons sentiments en volonté politique. L'humanité n'y parviendra pas sans un immense effort de justice et de solidarité. |