I
La République fédérale d'Allemagne est membre de la FAO depuis 1950. La FAO a été la première institution spécialisée des Nations Unies à laquelle l'Allemagne a adhéré, vingt-trois ans avant que notre pays ne devienne membre à part entière de l'Organisation des Nations Unies.
Nous avons adhéré à cette organisation parce que nous étions convaincus que lutter contre la faim dans le monde est une mission primordiale et profondément humaine à laquelle nous voulons participer activement. Cela reste vrai aussi cinquante ans plus tard.
Manger à sa faim est un droit de l'homme fondamental. Qui lutte contre la faim lutte par des moyens pacifiques pour un monde plus pacifique. La FAO peut assumer une part importante dans la réalisation de ce droit. C'est pourquoi il nous faut la renforcer, précisément à l'époque actuelle.
Je remercie la FAO pour les efforts qu'elle déploie afin de coopérer encore plus étroitement avec les autres organisations des Nations Unies. C'est là un pas important et nécessaire pour que nous puissions enfin éradiquer la faim et la pauvreté sur toute la planète.
"Lutter contre la faim pour réduire la pauvreté" est le thème de la Journée mondiale de l'alimentation 2001.
II
Nous devons bien entendu accepter de nous voir demander pourquoi, à l'heure actuelle, tant de gens souffrent encore de la faim, malgré tous les progrès que nous avons réalisés dans les domaines de la technique, de la science et de l'économie.
Quelle erreur avons-nous commise? N'avons-nous pas pris le problème suffisamment au sérieux? Est-ce une question d'argent ou bien de manque d'intérêt ou de responsabilité?
Que pouvons-nous faire mieux? Que devons-nous faire mieux? Se pourrait-il que nous disposions des bons concepts mais que nous ne les utilisions pas?
À quoi sert donc d'avoir codifié un droit de l'homme si, chaque jour, ce droit est violé des millions de fois, si, chaque jour, 24 000 êtres humains meurent de faim, dont 18 000 enfants de moins de cinq ans?
Les êtres qui souffrent de la faim accusent la communauté internationale. Tout être qui meurt de faim nous condamne. La faim n'est, en effet, pas un destin irrévocable. _uvrer pour lutter contre la faim n'est pas voué d'avance à l'échec. Il y a vingt ans encore - à cette époque Willy Brandt évoquait ici ses visions - 29 pour cent des habitants des pays dits en développement étaient sous-alimentés. Aujourd'hui, ils sont 18 pour cent, alors que la population mondiale a fortement augmenté.
Il n'empêche que 815 millions d'êtres humains souffrent toujours de la faim et que ce sont 815 millions de trop.
Tandis que nombre d'habitants des pays riches combattent les effets de la suralimentation et du manque d'exercice, les autres se battent pour assurer simplement leur survie. Cela ne peut être le monde juste que nous appelons tous de nos v_ux!
III
La population mondiale connaît une croissance accélérée. Cela ne pourra pas changer du jour au lendemain. D'où la nécessité urgente d'améliorer le rendement de la production de denrées alimentaires.
D'un autre côté, il faut bien dire que, pour augmenter à court terme le rendement des récoltes, les sols sont surexploités dans de nombreuses régions du monde. Dans les pays dits en développement, ce n'est pas la négligence qui en est la cause. Cette surexploitation est due à la misère la plus extrême et à l'ignorance.
À long terme, pourtant, les conséquences en sont dévastatrices: les sols se dessèchent, ils font place à la steppe et ils deviennent infertiles. En conséquence: au lieu d'augmenter, les rendements des récoltes diminuent.
Quiconque veut éviter cela doit nettement augmenter les fonds investis dans la recherche agricole afin que des technologies adaptées aident à conserver la fertilité des sols cultivés et que l'on parvienne à long terme à des rendements élevés.
IV
Si l'irrigation extensive a permis d'améliorer le niveau des récoltes dans bien des régions du monde, les réserves d'eau potable, en revanche, diminuent, et le nombre d'êtres humains qui souffrent de la soif augmente.
Depuis 1950, les ressources mondiales d'eau potable ont diminué de près des deux tiers. Chaque année, douze millions d'êtres humains meurent en raison de la pénurie d'eau et pour avoir consommé de l'eau potable contaminée.
Il nous faut conclure d'urgence de nouveaux accords obligatoires spécifiant les modalités de l'exploitation commune des cours d'eau transfrontières. Nous avons besoin de technologies qui nous permettent d'obtenir de plus hauts rendements en économisant l'eau. Pour cela, nul n'a forcément besoin de hautes technologies. Les expériences des autres régions suffisent souvent. Elles renferment de bonnes idées.
La construction de réseaux et les activités de conseil adaptées aux besoins peuvent constituer une aide précieuse. La FAO et de nombreuses organisations non gouvernementales s'en sont rendu compte et progressent dans cette voie avec beaucoup de succès.
On peut nommer bien des exemples convaincants en Bolivie et en Éthiopie, au Brésil et en Thaïlande, au Kenya et au Bangladesh, ainsi que dans d'autres pays. Ces exemples sont encourageants.
V
À mes yeux, nous parlons trop, dans la lutte contre la faim, des potentiels et des instruments techniques et trop peu des potentiels et des instruments politiques. Les seuls moyens techniques ne nous permettront pas de résoudre le problème.
Nous savons que la guerre génère la pauvreté, la misère et la faim, et que la faim peut engendrer la violence et la guerre. C'est un cercle vicieux dont nous devons nous sortir par des moyens politiques.
Ce qu'il nous faut sur cette planète, ce ne sont pas plus de militaires ni plus d'armes. Ce qu'il nous faut, ce sont davantage d'hommes d'État éclairés, c'est un plus grand courage face aux déplaisantes réalités. Nous devons renforcer la capacité de dialogue et la compréhension mutuelle, dans les pays et par-delà les frontières, pour que l'ignorance n'engendre pas la haine, la violence, la terreur et la guerre.
Face justement aux terribles événements du 11 septembre, je suis fermement convaincu que nous devons _uvrer au dialogue entre les civilisations. J'y apporterai ma contribution.
Un développement prospère, favorable à tous les citoyens, est impossible là où règnent la dictature, l'oppression, l'intolérance et la corruption. Ce sont l'envie et la discorde, la résignation et l'apathie, la peur et le désespoir qui sont alors engendrés.
Dans le domaine de la politique de développement, il a souvent été question de la "good governance", de la "bonne gouvernance". Ce terme en fait sourire plus d'un. Et pourtant, je considère que ce qu'il implique est l'une des conditions primordiales du progrès humain.
La "bonne gouvernance" signifie:
L'équité, la justice et la participation sont les piliers permettant à une société de trouver un équilibre stable et de mener une action dynamique. Les parlements et les gouvernements, ainsi que tous les responsables politiques doivent en être convaincus.
Alors on aura tout lieu d'espérer que les choses s'améliorent, pas du jour au lendemain, mais petit à petit. Alors il y aura aussi tout lieu d'espérer que l'aide ne s'enlise pas mais qu'elle mûrisse comme une semence plantée dans un sol fertile.
VI
La majeure partie de ceux qui souffrent de la faim dans ce monde vit dans des régions rurales et dans des conditions que nous, dans le Nord, avons bien du mal à nous imaginer.
400 millions de petits agriculteurs peuplent les pays dits en développement. Ce ne sont pas des agriculteurs animés par une passion ou par l'amour pour leur terre natale. Non, ce sont des êtres humains qui luttent chaque jour pour assurer leur survie et celle de leur famille. Ils n'ont pas d'autre source de revenu. Toute mauvaise récolte constitue pour eux une catastrophe existentielle.
C'est pourquoi nous devons cibler encore plus les ressources financières dont nous disposons pour la coopération au développement sur le développement des espaces ruraux. C'est là que nous pouvons lutter avec le maximum d'efficacité contre la faim: grâce à l'assistance-conseil, aux petits crédits et à l'assistance technique.
Pour les statistiques, il existe suffisamment à manger pour tous sur la planète, mais les statistiques déforment la réalité.
L'aide alimentaire n'est judicieuse qu'en cas de grave famine. Fournir en permanence des denrées alimentaires a pour effet de détruire les marchés locaux et de priver les paysans indigènes de leurs moyens de subsistance.
Mieux vaut promouvoir l'entraide. C'est la meilleure solution.
On note régulièrement que l'un des facteurs décisifs de succès dans la coopération au développement est l'éducation et la communication du savoir. Cet aspect joue également un rôle tout à fait décisif pour freiner la forte croissance démographique dans certains pays.
Il convient donc de renforcer le conseil familial au même titre que l'ensemble du domaine éducatif. Les femmes devraient être les premières destinataires car ce sont elles, souvent, qui portent le plus lourd fardeau et la plus grande part de responsabilité.
Tout cela coûte beaucoup d'argent. Or, cet argent, les pays dits en développement ne l'ont pas, pas plus que les organisations gouvernementales ou non gouvernementales.
J'aimerais toutefois rappeler aujourd'hui une décision, adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies en 1970, que nous ne devrions pas oublier. À l'époque, les pays riches de la planète s'étaient engagés à consacrer 0,7 pour cent de leur produit national brut à l'aide au développement. Cette décision est en vigueur depuis 30 ans, mais elle n'est pas mise en _uvre.
Pratiquement aucun pays n'a atteint cet objectif jusqu'à aujourd'hui. Voilà une bien triste vérité.
Je considère que nous devons maintenir cet objectif des 0,7 pour cent parce qu'il me paraît à la fois raisonnable et approprié. Il nous permettrait à long terme de gagner bien plus qu'il ne nous coûte.
VII
Nous devons aussi réfléchir davantage à un système économique mondial équitable.
Il continue d'exister bien trop d'obstacles qui portent atteinte aux possibilités économiques et qui avantagent les pays industrialisés. Il faut que cela change. Des tentatives louables ont déjà été lancées entre-temps et seront développées lors de la Quatrième Conférence ministérielle de l'OMC qui sera organisée au Qatar. Je rappelle également l'initiative de Cologne sur la dette. La Communauté européenne a l'intention de supprimer complètement ses subventions à l'exportation de céréales dans quelques années. Celles-ci n'entraveront plus alors les marchés dans les pays en développement.
Nombreux sont ceux qui misent fortement sur la mondialisation de l'économie. Moi aussi, je vois les chances qui s'offrent ainsi pour beaucoup de pays et de gens.
Toutefois, participer à l'économie mondialisée suppose que l'on dispose de ressources humaines dotées d'une bonne formation et de systèmes de communication modernes.
Dans ces conditions, qui, dans les pays dits en développement, a vraiment une chance?
En vérité, j'ai bien l'impression que la mondialisation - du moins jusqu'à maintenant - se joue principalement entre les pays industrialisés.
C'est pourquoi nous devons veiller à ce que la mondialisation ne creuse pas un plus profond fossé dans notre monde entre pays pauvres et pays riches, entre pays qui profitent du progrès technique et économique et pays qui en sont coupés pour longtemps.
Qui croit donc que la dite "mondialisation" apportera automatiquement la prospérité à tous se trompe et induit les autres en erreur.
Je mets en garde de ne pas utiliser la mondialisation comme prétexte pour se croiser les bras et pratiquer l'attentisme dans la politique de développement. Au contraire! La mondialisation signifie pour la coopération au développement de nouveaux défis que nous devons gérer activement et sur la base du partenariat.
VIII
Nous avons besoin de paix et de démocratie dans toutes les régions du monde. Nous avons besoin de la sécurité globale, d'un système commercial mondial équitable, nous avons aussi besoin du progrès technique et de la solidarité globale.
Tous les habitants de la planète en profiteront.
Nul dans les pays riches du Nord ne peut sérieusement croire pouvoir vivre à la longue tranquillement sur une île des bienheureux, au milieu d'une mer de souffrance et de détresse. C'est pourquoi il est aussi dans le plus strict intérêt des pays riches de vaincre la faim. Les barbelés et les murs ne sont pas une réponse aux courants de réfugiés, à la pauvreté et à la misère.
Nous avons besoin d'une coalition internationale contre le terrorisme meurtrier. Nous avons besoin aussi d'une alliance planétaire contre la faim et la pauvreté.
J'ai la profonde conviction que nous pourrons vraiment réaliser cette vision d'un monde pacifique et libéré de la faim.
Pour y parvenir, nous devons aiguiser la prise de conscience que, dans ce monde unique qui est le nôtre, nous sommes plus que jamais tributaires les uns des autres et dépendants les uns des autres.
Nous devons donc éradiquer la violence partout dans le monde, respecter la diversité des cultures, des nations et des régions et renforcer les solidarités, ce dans le cadre général de la lutte pour la démocratie et les droits de l'homme et contre la faim et la pauvreté.
Je remercie tous les membres de la FAO, ainsi que les organisations gouvernementales et non gouvernementales, pour leur contribution à la réalisation de cet objectif.