UNE DECLARATION DU FORUM DES ONG
ADRESSEE AU SOMMET MONDIAL DE L'ALIMENTATION

PREAMBULE

Au cours des prochaines minutes les différentes vois de la société civile parleront d'une façon unanime. Nous représentons plus de 1200 organisations de quelque 80 pays de toutes les régions du monde. Nous tenterons de faire entendre la voix de plus d'un milliard de personnes affamées et mal nourries dans le monde, pour la plupart des femmes et des enfants. Au travers des consultations régionales et globales, nous avons découvert et affirmé notre solidarité mutuelle. Notre vision collective dérive de la constatation que la sécurité alimentaire est possible. Nous regrettons que quatre minutes seulement nous soient accordées pour partager cette vision.

Nous affirmons d'abord et surtout le droit humain fondamental à l'alimentation. Chacun a le droit d'avoir accès, à tout moment, à l'eau et à une nourriture saine et nourrissante, capable d'assurer une vie digne, active et saine.

Ni la nourriture ni la famine ne peuvent être utilisées comme arme politique nationale ou internationale. L'accès à l'alimentation ne peut être refusé à aucune nation, groupe ethnique ou social pour des raisons politiques, économiques, religieuses ou autres. Les embargos économiques ou les sanctions internationales qui affectent les populations sont incompatibles avec la sécurité alimentaire. Ceux actuellement en vigueur doivent être abandonnés.

La honte qu'inspirent une faim et une malnutrition globales impose l'action de tous. En même temps, nous insistons sur le fait que les gouvernements ont la responsabilité, à la fois première et ultime, d'assurer la sécurité alimentaire nationale et globale.

Les représentants de la société civile réunis au Forum des ONG sont d'accord sur certaines des causes fondamentales de l'insécurité alimentaire.

La globalisation de l'économie mondiale, de même que l'absence de contrôle des multinationales et la diffusion des modèles de surconsommation ont augmenté la pauvreté dans le monde. L'économie globale d'aujourd'hui est caractérisée par le chômage, les bas salaires, la destruction des économies rurales et la faillite de l'agriculture familiale.

L'agriculture industrialisée, l'élevage hors-sol et la surpêche détruisent l'exploitation traditionnelle, empoisonnent la planète et tous les êtres vivants. Les exportations subventionnées, les prix artificiellement bas, le dumping constant, et même certains programmes d'aide alimentaire, augmentent l'insécurité alimentaire et rendent les populations dépendantes des denrées alimentaires qu'elles ne sont pas en mesure de produire. La réduction du stock mondial de céréales a accru l'instabilité du marché au détriment des agriculteurs familiaux.

Les agriculteurs familiaux et les personnes vulnérables sont obligés, en raison des politiques menées par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, de payer le prix de l'ajustement structurel et du remboursement de la dette. Les politiques nationales négligent trop souvent ces mêmes groupes. La corruption officielle provoque l'érosion de tout effort tendant à obtenir la sécurité alimentaire.

La prolifération des conflits militaires et civils, ainsi que la dégradation de l'environnement, sont une cause croissante de la faim et de l'insécurité alimentaire. La faim et la malnutrition sont plus graves lorsqu'elles se combinent avec les catastrophes naturelles.

LES PROPOSITIONS DE LA SOCIETE CIVILE POUR ARRIVER A LA SECURITE ALIMENTAIRE

Nous proposons, pour atteindre la sécurité alimentaire, un nouveau modèle qui met en question un grand nombre des thèses, politiques et pratiques existantes. Ce modèle, basé sur la décentralisation, conteste le modèle actuel, basé sur une concentration de richesse et de pouvoir qui met aujourd'hui en danger la sécurité alimentaire, la diversité culturelle et les écosystèmes qui rendent la vie possible sur la planète.

Nous soulignons six éléments-clefs de ce modèle alternatif, de même que les initiatives à prendre en vue de son développement et de sa mise en oeuvre. Une approche intégrée est nécessaire, et une action simultanée est par conséquent exigée dans chacun de ces secteurs.

1. Les capacités des petits producteurs, y compris des populations indigènes, des femmes, des jeunes, de même que les systèmes alimentaires locaux et régionaux doivent être renforcés.

Tous les aspects de l'alimentation et de l'agriculture doivent être réorientés en faveur des agriculteurs familiaux. Cela doit inclure un soutien technique, gestionnaire et financier, le crédit, ainsi qu'un accès direct aux marchés pour les associations paysannes. Il faut également accorder plus d'importance à une agriculture urbaine saine et durable.

Les femmes jouent un rôle central dans la sécurité alimentaire et il faut leur garantir le droit aux ressources productives ainsi que des possibilités égales pour utiliser et développer leurs savoir-faire.

Les ressources doivent être réorientées en faveur des producteurs et de systèmes alimentaires régionaux et locaux. Des ressources doivent être rendues disponibles pour l'investissement au travers d'une suppression et d'un allègement de la dette, d'une réaffectation de la coopération internationale existante et d'une mobilisation de ressources supplémentaires de la part des pays riches, qui doivent respecter leur engagement de consacrer 0,7% du PNB à l'aide publique au développement.

Les agriculteurs familiaux doivent avoir accès aux systèmes de communication et d'information.

2. La concentration des richesses et du pouvoir doit être inversée et des actions doivent être envisagées pour éviter des concentrations ultérieures. En particulier:

La réforme agraire en faveur des populations rurales pauvres qui veulent travailler la terre doit être mise en oeuvre immédiatement et une priorité doit être accordée au développement rural intégré.

Les ressources génétiques sont essentielles pour la sécurité alimentaire et ne peuvent faire l'objet des droits de propriété intellectuelle. Les droits des agriculteurs, des communautés et des peuples indigènes doivent être définis par eux-mêmes et promus aux niveaux national et global.

3. L'agriculture et les systèmes de production agricoles et alimentaires, qui se fondent sur des ressources non renouvelables et qui influencent de manière négative l'environnement, doivent être modifiés au profit d'un modèle basé sur des principes agro-écologiques.

La recherche nationale et internationale, la formation et les services de vulgarisation rurale doivent être réorientés afin d'intégrer le paradigme agro-écologique, qui incorpore les connaissances et expériences des exploitants agricoles, hommes et femmes. Une cartographie agro-écologique doit être réalisée pour fournir les détails sur la dégradation environnementale, partielle ou totale.

Pour prévenir et réduire l'impact de la sécheresse et de la désertification, il faudra assurer l'accès et la gestion durable de l'eau ainsi que la récupération, la conservation et l'utilisation durable du couvert végétal naturel.

Les politiques et les pratiques qui favorisent la production agricole biologique devraient être adoptées, de manière à réduire ou à éliminer l'utilisation des pesticides et d'autres produits chimiques en agriculture.

Les coûts écologiques et sociaux de l'agriculture industrielle doivent être inclus dans les prix de manière à éviter une concurrence déloyale à l'égard de l'agriculture durable.

Un régime alimentaire équilibré, diversifié, culturellement acceptable, ainsi que des aliments sains et de bonne qualité doivent être assurés à tous.

4. Les gouvernements, du niveau national au niveau municipal, et les Etats ont pour responsabilité principale de garantir la sécurité alimentaire. Leur capacité de remplir ce rôle doit être renforcée et les mécanismes nécessaires pour assurer cette responsabilité doivent être améliorés.

Des politiques nationales pour vaincre la pauvreté, en garantissant des moyens d'existence durables, des possibilités d'emploi pour tous, et une distribution équitable des revenus, doivent être mises en oeuvre en vue d'améliorer l'accès des pauvres et des plus vulnérables aux produits alimentaires et aux ressources destinées à l'agriculture.

Les Etats doivent garantir les droits politiques et économiques de ceux qui habitent à l'intérieur de leurs frontières, y compris les droits des consommateurs. Les Etats doivent également assurer un climat favorable au développement et aux processus démocratiques, grâce à des efforts pour protéger l'environnement et éviter la violence, le terrorisme et les discriminations de toutes sortes. Les Etats doivent également respecter le droit international.

Les programmes actuels d'ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale doivent être suspendus. Les futures réformes économiques et le plan de rééchelonnement des dettes doivent être reformulés avec la participation de la société civile.

Les Etats doivent faire des efforts accrus afin de prévenir et de résoudre les conflits de manière pacifique. En collaboration avec les institutions donatrices, ils doivent garantir l'alimentation des populations vulnérables, y compris des réfugiés et des personnes déplacées.

5. La participation des organisations populaires et des ONG doit être renforcée et approfondie à tous les niveaux.

Le droit à la libre association doit être garanti, y compris le droit des agriculteurs familiaux, consommateurs, femmes, populations indigènes, jeunes et autres à s'organiser librement.

La société civile doit contrôler l'impact des politiques, programmes et actions des organisations internationales, commerciales et financières, sur la sécurité alimentaire et doit participer à la formulation et au contrôle des politiques et programmes nationaux.

Les organisations de la société civile devraient également participer à la mise en oeuvre efficace des projets destinés au développement alimentaire et agricole.

6. Le droit international doit garantir le droit à l'alimentation, en assurant que la souveraineté alimentaire ait priorité sur les politiques macro-économiques et la libéralisation commerciale. Les aliments ne peuvent être considérés comme des marchandises, étant donné leur dimension culturelle et sociale.

Chaque nation doit avoir droit à la souveraineté alimentaire afin d'atteindre le niveau de suffisance alimentaire et la qualité nutritive qu'elle estime adéquats sans subir de représailles sous quelque forme que ce soit. Les forces du marché aux niveaux national et international ne résoudront pas, à elles seules, le problème de l'insécurité alimentaire. Dans de nombreux cas, elles peuvent la provoquer ou la renforcer. Aussi les accords de l'Uruguay Round doivent-ils être revus en conséquence.

Tous les pays et les peuples ont le droit de développer leur propre agriculture. L'agriculture remplit de multiples fonctions, toutes essentielles pour obtenir la sécurité alimentaire.

Des négociations doivent avoir lieu pour développer des instruments plus efficaces en vue de mettre en oeuvre le droit à l'alimentation. Ces instruments doivent inclure:

L'aide alimentaire structurelle doit être remplacée progressivement par le soutien à l'agriculture locale. Lorsque l'aide est indispensable, il importe de privilégier les achats locaux et l'aide triangulaire qui prévoit que la nourriture est achetée dans un pays pour être distribuée dans le pays bénéficiaire de la même région.

LE SUIVI

Les organisations de la société civile s'engagent à assurer le suivi de ce Sommet mondial de l'alimentation, en particulier en surveillant les engagements pris par le Sommet, et une participation active à la campagne "La nourriture pour tous". En dehors de la Convention mondiale sur la sécurité alimentaire et du Code de conduite, l'initiative " La nourriture pour tous" devrait devenir le fondement d'une mise en oeuvre vaste, basée sur la participation, aux niveaux local, national et international, des efforts tendant à assurer le droit juridique à l'alimentation. Nous demandons également un élargissement du Comité pour la sécurité alimentaire mondiale afin que soient inclus tous les acteurs de la société civile dans des missions de suivi attribuées au Comité. En conclusion, la faim et la malnutrition sont essentiellement une question de justice. A moins que nous n'acceptions que le droit de tout être humain à la nourriture, et par conséquent à la survie, doit venir avant toute recherche du profit, le fléau de la faim et de la malnutrition continuera.

Notre message est simple: Queremos una tierra para vivir.

17 novembre 1996