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Robert Lavallée([1]), Charles Coulombe([2]) et Gaëtan Daoust([3])
Dans les années 80, le charançon du pin blanc a mis en échec le programme québécois de reboisement avec lépinette de Norvège. Des informations sur cet insecte étaient toutefois disponibles pour le public intéressé. Cependant, laugmentation du nombre de plantations attaquées et larrêt du reboisement de cette essence soulignent dimportantes lacunes: soit que la technique de contrôle suggérée nest pas efficace, soit quelle est mal appliquée par manque de compréhension de la biologie du charançon du pin banc. Nos objectifs ont donc été de vérifier lefficacité de la méthode du contrôle mécanique et de faire connaître la technique de contrôle et la biologie de linsecte aux producteurs forestiers. Si certains ouvrages de vulgarisation des résultats de recherche réussissent à atteindre les ingénieurs et autres décideurs, ils atteignent peu les techniciens et les propriétaires de lots boisés. Le contact direct avec les forestiers semble une technique efficace pour les sensibiliser rapidement.
Mots-clés: Insectes nuisibles, charançon du pin blanc, forêts privées, recherche, éducation, vulgarisation, information.
Quont en commun la communauté Chilimpapas des hautes terres andine du Pérou avec certains Beaucerons propriétaires de plantations privées du sud du Québec? Les deux groupes sont confrontés à une espèce de charançon ravageur. Au Pérou, la communauté doit affronter depuis longtemps le charançon de la pomme de terre (Cylas formicarius Fabr.) qui ravage leur principale culture. Au Québec, le charançon du pin blanc (Pissodes strobi Peck.) (Photo 1) a réussi à réduire de façon importante le programme de reboisement de lépinette de Norvège (Picea abies (L.) Karst.), une des espèces les plus productives en plantation.
De même que pour le charançon de la pomme de terre au Pérou, le charançon du pin blanc a tiré profit de la méconnaissance et de linertie des forestiers à son égard. Laissés à eux-mêmes, ces derniers ne semblaient aucunement posséder les connaissances nécessaires pour limiter la progression de linsecte et réduire son impact, le laissant ainsi devenir la principale nuisance dans les plantations privées du Québec. Encore aujourdhui, nombreux sont les conseillers forestiers et les propriétaires qui refusent dutiliser lépinette de Norvège.
Le charançon du pin blanc est un insecte connu depuis plus de 200 ans. Dimportants dommages causés à lépinette de Norvège avaient été rapportés dans les années 50 (Holst 1955, MacArthur 1964) et pourtant cela ne nous a pas empêché, quelques décennies plus tard, de nous retrouver dans une situation où lespèce a été reboisée à grande échelle sans tenir compte de ce ravageur. Comment en sommes-nous arrivés là?
Au Pérou, pour lutter contre le charançon de la pomme de terre, le Centro Internacional de la Papa (CIP) et lInstituto Nacional de Investigaciòn Agraria (INIA) ont mis en place une campagne dinformation pour rejoindre chaque agriculteur et les inciter à faire de la lutte intégrée (CRDI 1998). Cest avec une approche similaire que nous avons entrepris au Québec une campagne dinformation auprès des propriétaires sur la manière de contrôler les infestations de charançon du pin blanc.
De causes à effets
- Une ressource hôte localement abondante et sans protection
Durant les années 80, un vaste programme de reboisement a été mis en place au Québec. Parmi les différentes essences utilisées, lépinette de Norvège représentait une des essences de choix pour les terres privées (Figure 1). Pour lannée 1988 seulement, près de 18 millions de plants ont été reboisés en plantations pures, principalement sur danciennes terres agricoles. Une fois mis en terre, ces arbres ont rarement fait lobjet dinspections et de contrôle des ravageurs.
- Un insecte indigène discret
Le charançon du pin blanc est un coléoptère mesurant environ 5 mm de longueur et qui ne possède quune génération par année. Ladulte pond ses ufs au printemps sous lécorce des flèches terminales de son hôte. Le développement des larves tue la flèche terminale ainsi que la nouvelle pousse en croissance (Photo 2) et la nouvelle génération dadultes émerge vers le milieu de lété. Le dommage causé par linsecte se limite alors à la mort de la partie supérieure de larbre et, en début dinfestation, ce symptôme passe souvent inaperçu. Ainsi, en affectant la tête des arbres et par conséquent leurs formes, cest dans les jeunes plantations âgées de 5 à 15 ans que le charançon cause les problèmes les plus sérieux. Après cette période, même si linsecte est présent, son impact sur la qualité de la bille est moins dommageable.
Dans un contexte de reboisement intensif et sans intervention de contrôle, un insecte discret comme le charançon du pin blanc peut facilement simplanter. Avant datteindre un niveau dinfestation qui éveillera lattention du propriétaire, il se sera écoulé de 4 à 5 années. Ces années sont déterminantes si on considère limpact des dommages causés au tronc de ces arbres en bas âge.
La méthode de contrôle suggérée contre le charançon est le «contrôle mécanique» et fait référence à la coupe des flèches terminales attaquées. Très efficace, cette technique permet de retirer entièrement la nouvelle génération.
- Impact
Puisque le charançon tue rarement son hôte, il est difficile de quantifier limpact de cet insecte nuisible. Toutefois, un impact plus évident est la perte financière résultant de la non-utilisation dune essence génétiquement améliorée et possédant un très haut rendement ligneux. Ainsi, en considérant la croissance exceptionnelle des épinettes de Norvège issues, entre autres, des programmes damélioration génétique, on estime le manque à gagner en retombées directes et indirectes à 2,5 millions de dollars annuellement pour le gouvernement du Québec (Côté et al. 1999). Ceci, sans considérer pour le propriétaire la privation éventuelle des revenus de la vente de son bois, lépinette de Norvège pouvant donner un rendement de 6 à 10 m3/ha/an selon la qualité des stations, comparativement à 4 m3/ha/an pour lépinette blanche (G. Prégent, communication personnelle).
Au Québec, la littérature concernant les principaux problèmes entomologiques est disponible auprès des services gouvernementaux (Service canadien des forêts (SCF) et le ministère des Ressources naturelles du Québec) et de certains offices de producteurs de la forêt privée. Écrit dans un style simple et sous forme de feuillets dinformation, ces documents permettent didentifier un ravageur et indiquent, à loccasion, comment le contrôler.
Cest dans cet optique que la littérature sur le charançon du pin blanc a été écrite au SCF. Différents feuillets dinformation ont été publiés au cours des années (Benoît 1976, 1982, Lavallée et Benoît 1989, Lavallée et Morissette 1989, Lavallée et al. 1997). Pour le dernier feuillet seulement, cest plus de 3000 copies qui ont été distribuées. Cependant, avec les années, il nous est apparu évident que ces publications ne rejoignaient pas les propriétaires qui étaient les premiers concernés par ce problème. En effet, linformation gouvernementale rejoint plus facilement une clientèle composée détudiants, dingénieurs et de gestionnaires forestiers que de propriétaires forestiers non reliés au circuit traditionnel de transfert dinformation.
Notre premier objectif de travail a été de valider lefficacité de la méthode de contrôle mécanique dans la forêt privée du sud du Québec. Notre second objectif était de faire connaître la biologie du charançon et les succès obtenus lors du contrôle car lexpérience péruvienne démontrait bien que les cultivateurs navaient pu combattre leur charançon nuisible connaissant mal son cycle de vie (CRDI 1998).
Pour atteindre les propriétaires des plantations dépinette de Norvège et les convaincre dintervenir contre le charançon du pin blanc, une campagne dinformation a été mise en place en 1996. Pour exécuter ces travaux, nous avons recherché lappui et la collaboration de propriétaires forestiers et de conseillers forestiers directement impliqués dans le transfert auprès des propriétaires afin que les gens de première ligne constatent quil est possible de contrôler le charançon. À prime abord, plusieurs dentre eux ne croyaient pas quil était possible de contrôler le charançon et laissaient les dommages progresser dans les plantations.
Cest donc dans le contexte particulier de la forêt privée qua été mis en place un réseau de démonstration pour valider la méthode et renseigner les propriétaires et les conseillers forestiers aux prises avec le charançon du pin blanc.
Ainsi, dans une région du Québec, 14 plantations ont été sélectionnées en 1997 en fonction des critères suivants: jeune plantation denviron 7 ans, superficie de 2 à 3 ha et faible niveau dinfestation (moins de 10 % darbres infestés).
Dès la mise en place de la campagne dinformation, nous avons rapidement constaté que linformation écrite ne se diffusait que très lentement chez les utilisateurs. Ainsi, plusieurs forestiers faisaient encore référence à un feuillet dinformation datant de 1989 alors quune nouvelle publication et de nouvelles directives avaient été publiées en 1997. De plus, nous avons aussi constaté que linformation à transmettre aux propriétaires devait être le plus simple possible et devait se traduire par un minimum deffort de leur part. Ainsi, les dernières recommandations visant la protection des prédateurs naturels du charançon avaient été abandonnées car elles namélioraient aucunement le résultat final de contrôle et que la destruction des pousses attaquées était suffisante pour abaisser les dommages à un niveau plus quacceptable (Figure 2).
Adapter linformation et développer un plan de communication, la deuxième étape de la campagne
Pour rejoindre efficacement et directement les propriétaires et conseillers forestiers, un plan de communication a été mis en place. Ainsi, lutilisation des médias écrits et parlés a permis de faire connaître nos résultats de la première étape et des sessions dinformation et de formation de terrain ont permis de rejoindre de nombreux propriétaires et forestiers. Au cours de lété 2001 et de lété 2002, plus de 30 organismes et groupements forestiers ont suivi la formation de terrain dune demi-journée.
Toujours dans un effort de simplification, nous avons opté pour la production et la distribution dune affiche synthèse. Un de nos objectifs était dinciter les forestiers à placer cette affiche bien en évidence dans leur lieu de travail (Figure 3). Ainsi, près de 500 affiches ont été distribuées dans les différentes régions du Québec aux prises avec ce ravageur.
La formation pratique sur le terrain avait pour but de démystifier la méthode de contrôle et la somme de travail requise pour contrôler le charançon. Ainsi, ces formations ont permis de visiter les plantations du réseau où le contrôle du charançon avait été effectué, de reconnaître les symptômes, de comprendre la biologie du charançon et de savoir comment couper la flèche attaquée de façon à ne pas endommager larbre davantage. Pour aider les forestiers à déterminer quand intervenir durant la saison, un indice phénologique innovateur, soit la maturité des framboises sauvages, a été suggéré.
Les commentaires reçus suite à la distribution des affiches et la tenue des sessions de formation sont révélateurs des lacunes comblées. Dans plusieurs régions, une meilleure compréhension de la dynamique de linsecte a incité les gestionnaires à modifier la norme dintervention de façon à réduire lâge de la plantation à partir duquel seront autorisés les travaux de contrôle subventionnés. Ainsi, les travaux peuvent désormais débuter alors que les dommages sont encore très faibles, élément-clé du contrôle des populations. Ceci représente sûrement le succès le plus important de notre campagne dinformation auprès des propriétaires et conseillers forestiers ainsi que des gestionnaires.
En 1996, Eugène Poulin, de St-Georges Est, recevait le conseil technique de détruire sa plantation de 4,6 ha dépinettes de Norvège alors âgée de 7 ans et de recommencer avec une autre essence moins problématique. Méticuleux, travailleur et fier, Eugène Poulin a accepté de mettre à lessai la méthode proposée, soit la récolte annuelle des flèches attaquées. Au début, la première récolte de flèches attaquées fut impressionnante, soit 1 100 flèches sur un total de 13 600 arbres, mais dès lannée suivante, le traitement donnait des résultats positifs alors que seulement 740 flèches furent récoltées. Depuis les quatre dernières années, le traitement annuel permet de maintenir le taux dinfestation sous le seuil du 2 %, alors quil aurait facilement pu atteindre les 30 à 40 %. Aujourdhui, la fierté dEugène Poulin est grande lorsquon visite sa plantation à titre dexemple modèle du succès de la campagne.
Continuer dinformer les propriétaires et les conseillers est essentiel pour lutter contre le charançon du pin blanc qui risque de simplanter dans les nouvelles plantations. Ainsi, au cours des prochaines années, linformation recueillie dans le réseau de démonstration sera présentée sur un site Internet. Évidemment, comme tous les propriétaires nont pas accès à cette technologie, nous projetons, afin den rejoindre le plus grand nombre possible, réaliser une vidéocasette qui présentera la biologie de linsecte et la méthode de contrôle. Cette vidéocasette pourrait ainsi être distribuée par le réseau des offices de producteurs et les syndicats de producteurs.
Au cours de nos travaux, nous avons pu constater quune information biologique de base, lorsque mal diffusée, peut avoir des conséquences graves sur des programmes de recherche. Ainsi, ne sachant pas comment lutter contre le charançon du pin blanc, les forestiers se sont désintéressés du reboisement de lépinette de Norvège. Cette essence avait pourtant bénéficié de plus de 50 années de recherche de la part des améliorateurs et généticiens. Donc, si le rôle dune organisation de recherche comme le SCF est de promouvoir le développement durable des forêts canadiennes (RNCan 2000), elle doit continuer de participer au transfert des connaissances. Ne pas rejoindre les utilisateurs situés loin dans la chaîne de diffusion peut avoir des conséquences importantes.
De plus, le problème entomologique qui nous préoccupe affecte principalement la forêt privée et touchera donc autant le personnel technique que le grand public. Il faut chercher à rejoindre les producteurs dans leur plantation et leur démontrer pratiquement ce quon peut faire car linformation écrite est peu utile. On peut anticiper que cette information, une fois assimilée, deviendra un acquis. Tel que nous lavons observé, ces démarches résultent en une acceptation de collaborer à la lutte contre un insecte nuisible. Les travaux du CIP au Pérou le démontrent bien: léducation des agriculteurs est plus importante que la simple publication des recommandations sur les pratiques particulières (CRDI 1998). Les éléments de base pour améliorer la communication sont: léducation de base, la formation, la diffusion de linformation, utiliser les savoirs locaux et mettre en place des réseaux de transfert dinformation (Bessette 1996).
Finalement, dans la lutte au charançon du pin blanc, il est apparu que les normes administratives pouvaient être un sérieux obstacle à la saine gestion de la ressource. Il sagit peut-être là du résultat dun manque de communication entre les chercheurs et les praticiens et décideurs de la forêt (Glover 1995).
La forêt privée du Québec, cest en fait 120 000 propriétaires qui se partagent 70 000 km2. Cette forêt, bien quelle ne représente que 8 % de lensemble des forêts du Québec, est la plus productive puisquelle est située dans le sud du Québec (MRNQ 2002). La forêt privée québécoise représente un milieu idéal pour la mise en place des pratiques simples de protection de la ressource forestière. Les propriétaires de forêts privées sont des intervenants de premier plan dans laménagement durable des forêts (RNCan 2001). Cette forêt à dimension souvent familiale devrait permettre aux propriétaires dintervenir à leur guise, facilement et sans contraintes administratives. De plus, cette forêt représente souvent un bien qui constituera le patrimoine familial de la prochaine génération. Les retombées de saines pratiques améliorent la qualité et la valeur du bois produit et, par le fait même, contribuent au développement économique de régions partiellement dépendantes de cette ressource. La forêt privée, cest aussi une réalisation de soi-même léguée aux générations suivantes. Il faudrait donc donner à cette forêt une valeur plus fondamentale que la simple valeur ligneuse (Carter 1998).
Benoît, P. 1976. Le charançon du pin blanc. Feuillet d'information CRFL 18. Service canadien des forêts, Centre de foresterie des Laurentides. 10 p.
Benoît, P. 1982. Le charançon du pin blanc. Feuillet d'information CFL 18, 2e édition temporaire. Service canadien des forêts, Centre de foresterie des Laurentides. 13 p.
Bessette, G. 1996. Communiquer pour mieux développer. Centre de recherche pour le développement international. (http://www.idrc.ca/books/reports/f234-05.html)
Carter, D. 1998. Le savoir écologique traditionnel. Centre de recherche pour le développement international. (http://www.idrc.ca/books/reports/f211/ecol.html)
CDRI. 1998. La lutte intégrée et le charançon de la pomme de terre au Pérou. Centre de recherche pour le développement international, Banque dinformation Nayudamma. http://www.idrc.ca/nayudamma/potatoes_18f.html
Côté, J.-F., G. Daoust, S. Masse et G. Prégent. 1999. Impact économique de l'amélioration génétique de l'épinette de Norvège. Notes de recherche No 8. Service canadien des forêts, Centre de foresterie des Laurentides. 4 p.
Glover, D. 1995. Politiques publiques: une rencontre entre chercheurs et décideurs? Centre de recherche pour le développement international. (http://www.idrc.ca/books/reports/f233-02.html)
Holst, M.J. 1955. An observation of weevil damage in Norway spruce. Tech. Note 4. Can. Dept. North Affairs and Natural Resources, Forestry Branch. 3 p.
Lavallée, R. et J. Morissette. 1989. Le contrôle mécanique du charançon du pin blanc. Feuillet d'information CFL 25, Forêts Canada, Centre de foresterie des Laurentides. 9 p.
Lavallée, R. et P. Benoît. 1989. Le charançon du pin blanc. Feuillet d'information CFL 18, Forêts Canada, Centre de foresterie des Laurentides. 13 p.
Lavallée, R., G. Bonneau et C. Coulombe. 1997. Mechanical and biological control of the white pine weevil. Information Leaflet LFC 28. Canadian Forest Service, Laurentian Forestry Centre. 11 p.
MacArthur, J.D. 1964. Norway spruce plantations in Quebec. Publication No 1059. Department of Forestry, Forest Research Branch. 44 p.
MRNQ. 2002. Forêts privées. Ministère des Ressources naturelles du Québec. (http://www.mrn.gouv.qc.ca/forets/privees/index.jsp)
RNCan. 2000. Établir des priorités, produire des résultats. Plan dactivités du Service canadien des forêts en sciences et technologie 2000 - 2003. Service canadien des forêts, Ressources naturelles Canada, Ottawa. 36 p.
RNCan. 2001. Létat des forêts au Canada 2000-2001. La foresterie durable: une réalité au Canada. Service canadien des forêts, Ressources naturelles Canada, Ottawa. 112 p.
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