
0848-A4
Mohamed Larbi CHAKROUN
Les forêts et les espaces naturels terrestres méditerranéens présentent des caractéristiques et des problématiques spécifiques.
Face à la prise en compte relative de l'écorégion "Méditerranée" au niveau mondial, à l'insuffisante convergence entre les tenants de l'approche environnementaliste et les spécialistes des questions sylvicoles, et face au cloisonnement des nombreux acteurs concernés par ces espaces, l'Association Internationale Forêts Méditerranéennes se propose d'organiser le Premier Congrès méditerranéen des forêts et des espaces naturels terrestres.
Cela devrait d'une part aider à une meilleure appréhension des forêts méditerranéennes par les populations et dans les politiques territoriales. D'autre part, cela favoriserait la conception de modèles d'approche et de gestion adaptées à leurs spécificités écologiques et historiques ainsi qu'aux nouvelles situations sociologiques et économiques des territoires, au sud comme au nord.
Mots Clés: Forêts méditerranéennes, AIFM, Congrès, Approche territoriale, Spécificités méditerranéennes
Les forêts méditerranéennes sont constituées des espaces naturels terrestres soumis à un bioclimat méditerranéen. Elles integrent despaces allant des plus dégradés par lérosion et les incendies jusquaux peuplements les plus beaux.
La forêt méditerranéenne est largement habitée par l'homme dont la présence dans le Bassin méditerranéen, depuis l'apparition du climat méditerranéen, est à l'origine de situations écologiques nombreuses et variées, donc de biodiversité, et d'une grande diversité de paysages. Cette diversité et la richesse des espaces naturels forestiers en Méditerranée sont tout autant liées aux différents modes de gestion et d'usages des populations qu'au rôle qui leur étaient assignés dans les plus anciennes civilisations.
Mais la surexploitation du milieu, qui se produit dans certains cas, peut engendrer des dynamiques de dégradation, voire d'érosion.
Les modèles d'organisation du territoire méditerranéen diffèrent de ceux où sont séparées les zones de productions industrielle ou agricole, les zones d'habitation et les zones d'espaces naturels. En Méditerranée, les interfaces sont innombrables entre espaces naturels, espaces agropastoraux et espaces urbanisés.
Les forêts méditerranéennes sont également spécifiques du fait de leurs fonctions et des intérêts que leur confèrent les contextes socio-économiques locaux et les nombreux acteurs qu'elles concernent.
Elles sont structurellement multifonctionnelles, et à côté de leur faible production ligneuse, elles fournissent de nombreux biens (produits non ligneux, pâturage...) et services, peu ou non marchands (paysage, cadre de vie et de loisirs, protection contre l'érosion...). L'estimation des valeurs des forêts méditerranéennes est difficile, car elles engendrent de moins en moins de productions quantifiables. Cependant dans les zones où dominent encore les activités rurales, elles sont généralement intégrées dans des systèmes de production agrosylvopastoraux au sein desquels leur rôle économique demeure important.
Dailleurs, limportance térritoriale des forêts méditerranéenes est fondamentale, compte tenu de lextension des surfaces forestières dans les pays et régions méditerranéens. Même si les statistiques et les interprétations conceptuelles des forêts méditerranéennes ne coincident pas souvent, et en dépit de labsence dune évaluation global des espaces forestièrs du Bassin Méditerranéen, les chiffres officielles pour les pays de lUnion Européen permettent démontrer leur importance superficielle.
Table 1.- Importance des forêts méditerranéennes dans les pays européens.
|
Country |
Total area (1000 ha) |
Medit. area (1000 ha) |
Medit Forest area (1000 ha) |
Med. Area/total área |
Med. Forest/Med. Total |
|
France |
54.703 |
5.000 |
2.186 |
9,1% |
43,7% |
|
Greece |
13.194 |
10.000 |
1.568 |
75,8% |
15,7 |
|
Italy |
30.123 |
10.000 |
1.568 |
33,2% |
15,7% |
|
Portugal |
9.207 |
5.000 |
1.500 |
54,3% |
30,0% |
|
Spain |
50.478 |
40.000 |
9.200 |
79,2% |
23,0% |
|
TOTAL |
157.705 |
70.000 |
16.022 |
44,4% |
22,9% |
Source: Solano, 2000.
L'évolution des écosystèmes forestiers méditerranéens dépend des modes d'utilisation, d'exploitation et d'occupation des sols. Au nord de la Méditerranée, l'exode rural a conduit à une dynamique spontanée de recolonisation par les essences forestières des terres abandonnées. Au sud de la Méditerranée, la pression anthropique continue de poser des problèmes de régénération des formations arborées, et conduit parfois à des dégradations et à la baisse de la fertilité des sols.
Lorsque l'influence de l'homme s'arrête, la dynamique naturelle reprend souvent le dessus. Elle reste cependant difficile à prévoir car l'action humaine a été longue et intense. Les gestionnaires forestiers manquent encore de références sur la reconstitution et la gestion durable des écosystèmes méditerranéens.
La problématique des écosystèmes forestiers peut être considérée à travers les usages dominants de ces espaces. On distingue:
- Les espaces forestiers utilisés par une population rurale dans lensemble pauvre. La gestion de ces espaces est intégrée dans une problématique de développement rural.
- Les espaces soumis à la déprise agricole. Ces espaces s'inscrivent dans une problématique de recolonisation végétale spontanée, qui ne correspond pas toujours aux attentes de la société.
- Les espaces soumis à une pression urbaine ou à une forte demande sociale (espaces péri-urbains, parcs naturels...). Les conflits dusage avec une utilisation agricole traditionnelle y demeurent fréquents. Ces espaces sinscrivent dans une problématique de protection, de conservation, et daccueil du public.
- Les espaces destinés à la production de bois.
Les intérêts des populations (propriétaires ou usagers) et l'organisation foncière ne sont pas les mêmes au nord et au sud de la Méditerranée (propriétés essentiellement privées et morcelées au nord, et collectives au sud).
Les changements des rapports des sociétés modernes à la production, à l'économie et au territoire ont induit une évolution des attentes concernant ces espaces. La plupart des forêts méditerranéennes (essentiellement au nord de la Méditerranée, même si ceci commence à être ressenti au sud et à l'est, en périphérie des zones métropolitaines et touristiques) perdent peu à peu leur fonction de production primaire. Leurs fonctions se tertiarisent. Ces forêts deviennent de plus en plus la préoccupation des citadins. Parallèlement, les sociétés rurales se désinvestissent de ces territoires, et déconsidèrent souvent leur valeur.
Ainsi, l'importance accordée aux risques encourus (incendies, érosion, risques phytosanitaires...) dépend-elle du regard que portent les sociétés sur leurs espaces naturels, dans les domaines économique, environnemental ou culturel.
La perception du patrimoine forestier a également évolué avec la conception du territoire et la représentation sociale des forêts méditerranéennes. Ces forêts ont successivement été prises en considération pour les territoires qu'elles occupaient (parcours, chasse...), pour leur potentiel de production (bois, cueillette...), puis pour leur biodiversité et leurs paysages. Cette perception dépend également du contexte historique et culturel de chaque région, et de chaque groupe social. Un même territoire présente des possibilités différentes selon les groupes sociaux qui l'investissent, et un même paysage a une valeur différente selon le lieu et le moment. Chaque groupe social projette dans la forêt sa perception du monde.
Les orientations choisies pour préserver ou gérer ce patrimoine ne peuvent donc pas être universelles. Chaque forêt doit ainsi être l'objet d'un projet déterminé. Actuellement, les critères de gestion prédominants sont le maintien de la diversité paysagère et la biodiversité.
Les changements à venir dans la composition des populations vivant dans les régions méditerranéennes vont sans doute induire des modifications de la perception et des attentes vis-à-vis de ces espaces.
Les forêts méditerranéennes n'ont jamais disposé d'un corpus technologique totalement adapté, tant il est vrai que leurs peuplements se prêtent rarement à des applications adéquates des techniques de sylviculture classiques. Il convient donc de pallier cette carence.
Mais en outre, l'évolution parallèle du foncier (de plus en plus morcelé, au nord, avec des propriétaires de plus en plus absentéistes) et des demandes sociales, rend de plus en plus impératif le besoin de modèles de gestions pour les nouveaux gestionnaires, publics ou privés. De nouveaux modes d'organisation qui permettront de corriger les décalages entre la virtualisation croissante des espaces naturels forestiers méditerranéens et la réalité de leur gestion (massif par massif, parcelle par parcelle), doivent être trouvés, dans le but de procurer un maximum de bénéfices aux habitants des territoires concernés.
Or, face à ces nécessités, on a constaté que le cloisonnement entre les différentes catégories d'acteurs qui s'occupent de forêts méditerranéennes s'accroît. Et ceci alors que la Méditerranée est un espace dans lequel il est, peut-être plus qu'ailleurs, nécessaire de construire des ponts entre des univers (les milieux professionnels scientifiques, politiques et associatifs) qui fonctionnent différemment et qui ne communiquent pas suffisamment entre eux, et encore moins à travers les limites administratives ou les frontières géographiques.
Le lien entre ces acteurs est essentiel pour que les espaces naturels soient correctement valorisés dans les politiques d'aménagement et de développement durable du territoire.
LAIFM a été crée en 1996 dans le but de faciliter léchange des connaissances relatives aux milieux naturels et forestiers des pays à climat méditerranéen, et aux modes de gestion, de protection et de développement de ces milieux; et doeuvrer pour la promotion dune coopération internationale pluridisciplinaire la plus directe et la plus large possible, intéressant les aspects environnementaux, techniques, socio économiques et daménagement du territoire de ces milieux.
En fait, lAIFM se veut un lieu de rencontre capable de rassembler toutes les personnes et organisations concernées de différentes manières et dès différents points de vue par les forêts méditerranéennes, en vue de renforcer lintérêt social et politique par ces espaces. Il sagit de faciliter le rencontre entre les acteurs térritoriaux pour renforcer le but commun de la défense et la valorisation des forêts méditerranéennes.
Dans ce but, lAIFM a organisé un réseau qua déjà dévéloppé ses premiers activités dans le cadre dun programme Interreg IIC Méditerranée Occidentale «Problématique de la forêt méditerranéenne», et que sest élargi pour la «Structuration de réseaux et dactions de coopération sur la forêt méditerranéenne», proposée dans le cadre de deux projets coordonnés Méditerranée Occidental et Sudoest à lUnion Européenne. Les résultats de ces programmes de collaboration et daction térritoriale sont la basse fondamentale du projet du Premier Congrès Méditerranéen des forêts méditerranéennes et des espaces naturels terrestres, qui aurait pour effet de contribuer à une élaboration collective et progressive, et à la mise en oeuvre de stratégies communes ayant pour objectifs daider à la décision et daboutir à des actions de développement.
Face à la problématique des forêts méditerranéennes et à la nécessité de définir des modèles de gestion et dutilisation de ces espaces adaptés à leurs spécificités, ainsi quaux nouvelles situations et contraintes auxquels les forêts méditerranéennes se confrontent, lAIFM a conçu lidée dun Premier Congrès méditerranéen des forêts et des espaces naturels terrestres. Il sagit de la structuration dune plate-forme où toutes les parties intéreseés par les forêts méditerranéennes (depuis les sylviculteurs jusquaux environnementalistes, et depuis les administrations jusquaux propriétaires privés) puisse se rencontrer et discuter sur les solutions de lavenir.
Cette initiative de travail collectif est lidérée par lAIFM, dans le cadre dun programme Interreg IIIC Sud. Le projet du Congrès a été proposé dans le but daccélérer une démarche vers une sylviculture méditerranéenne spécifique, douvrir une étape nouvelle de la mise en réseau des acteurs présents dans tout le bassin méditerranéen et de signifier un "coup de gong" attirant l'attention des populations et des institutions sur les caractéristiques des forêts méditerranéennes. Le Congrès devrait construire, enfin, un «réseau de reseaux» pluridisciplinaire, multi-approachs et multi-échèlles. Il doit dailleurs déclencher une dynamique durable déchanges et de collaborations entre les différents partenaires y participant.
Cela irait en outre dans les directions évoquées par le Congrès forestier mondial, à savoir la poursuite des réflexions au sein des écorégions du globe.
Le Congrès poursuivrait ainsi trois objectifs majeurs:
- La connaissance:
exprimer la connaissance de la spécificité des espaces forestiers méditerranéens, mettre en lumière les carences de cette connaissance et rejeter les confusions dues aux assimilations hâtives des territoires méditerranéens aux autres espaces (européen, sub-saharien, asiatique...),
susciter l'exploration des principaux aspects des forêts méditerranéennes: historiques, sociologiques, écologiques, technologiques, économiques et culturels, mais aussi de leurs évolutions probables ou souhaitables,
connaître et mettre en valeur toutes les pratiques actuelles s'inscrivant dans l'optique des deux précédents items,
connaître et mettre en valeur les expériences actuelles de coopération.
- L'information et la communication:
nécessaires pour atteindre les objectifs de connaissance,
indispensables pour que les opinions et les pouvoirs publics prennent conscience de l'importance des espaces forestiers méditerranéens, de leur gestion et de leur mise en valeur par les sociétés qui se modernisent et s'urbanisent.
- Le lancement de politiques adaptées et convergentes:
la première rencontre à la fois pluridisciplinaire et internationale devrait permettre aux décideurs politiques, mais aussi scientifiques et administratifs de mettre en route des politiques spécifiques à la région méditerranéenne et non pas résultant d'adaptations de politiques conçues ailleurs et pour d'autres milieux.
cela pourrait être formalisé par un "Accord sur les espaces naturels et forestiers méditerranéens" que l'on proposerait aux Etats et aux différentes institutions d'élaborer et d'approuver.
Ce Congrès devrait avoir lieu fin 2005, après un processus de préparation qui comprendra lorganisation de différents séminaires nationaux et internationaux ad hoc. Le Premier Congrès méditerranéen des forêts et des espaces naturels terrestres établira une dynamique de coopération continue qui devrait se poursuivre au-delà de cet événement.
Le Congrès méditerranéen des forêts et des espaces naturels terrestres s'adresse à toutes les personnes qui s'intéressent aux espaces forestiers méditerranéens. Ainsi, que vous soyez forestiers, environnementalistes, gestionnaires, exploitants, industriels du bois, pompiers, ou simplement citoyens, vous êtes non seulement les bienvenues, mais surtout indispensables à la préparation et à la réussite de cette manifestation.
Bien que le présent texte ne fasse guère référence qu'aux pays du bassin méditerranéen, nous souhaitons qu'il s'applique d'égale façon aux autres pays du mondes concernés par des bioclimats méditerranéens comme l'Afrique du Sud, l'Australie, le Chili, les Etats unis d'Amérique ou le Mexique.
Pour nous rejoindre ou pour plus de renseignements, contacter le Secrétariat de l'Association Internationale Forêts Méditerranéennes ([email protected])
AIFM (2002): Problematique de la forêt méditerranéenne, Marseille, Forêt Méditerranéenne.
BONNIER, J.P. (2000): "Aménagement forestier en régions méditerranéennes", Forêt Méditerranéenne, t. XXI, nº 4, pp. 541-550
MONTIEL, C. (2003): "El patrimonio forestal mediterráneo: componentes y valoración"
Bois&Forêts des tropiques, Montpellier, CIRAD-Forêt, en presse.
SOLANO, C. (2002): «Mediterranean countries forest programs peculiarities», in National Forest Programmes. Social and political context. Proceedings of COST E-19 First Seminar, Madrid, SECF-Ministerio de Medio Ambiente-Universidad Politécnica de Madrid, pp. 59-62.