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LE DÉVELOPPEMENT DE NORMES DE QUALITÉ POUR L'OGBONO (AMANDES D'IRVINGIA GABONENSIS ET D'IRVINGIA WOMBOLU): LES EFFORTS POUR ENCOURAGER LE DÉVELOPPEMENT D'UN COMMERCE INTERNATIONAL DES PRODUITS FORESTIERS NON LIGNEUX EN AFRIQUE DE L'OUEST ET EN AFRIQUE CENTRALE

D.O. Lapido

Résumé

La plupart des PFNL sont encore récoltés et vendus en dehors des circuits officiels, ce qui ne permet pas d'accorder une attention suffisante à leur qualité. Or la qualité ne signifie pas toujours la même chose pour le producteur et le consommateur et est étroitement liée à la rentabilité du produit (c'est à dire son prix). C'est pourquoi les agriculteurs s'efforcent de fournir des produits d'aussi bonne qualité que possible, afin de bénéficier d'un revenu plus élevé. Les agriculteurs d'Afrique centrale et de l'ouest ayant pratiqué depuis de nombreuses décennies des cultures commerciales destinées à l'exportation, telles que celles du café et du cacao, sont déjà familiarisés avec des critères de qualité rigoureux.

Bien que dans cette sous-région, de nombreux PFNL des forêts naturelles soient encore exclusivement destinés au marché local, d'autres produits ont atteint une diffusion sur le marché national ou international. Deux espèces d'Irvingia produisant des amandes sont consommées en Afrique de l'ouest et centrale: Irvingia gabonensis et Irvingia wombulu (Harris, 1996). Les fruits de Irvingia gabonensis ont un mésocarpe sucré et sont consommés frais, alors que ceux de Irvingia wombulu ont un mésocarpe amer et ne sont pas destinés à la consommation locale. Les deux espèces produisent des amandes comestibles, utilisées pour des préparations culinaires. Ces amandes sont commercialisées à grande échelle, à tel point qu'elles sont cotées dans la bourse hebdomadaire des matières premières. En Afrique de l'ouest et centrale, on utilise l'ogbono comme épaississant pour les soupes et en Afrique centrale, surtout au Gabon, on l'utilise pour la fabrication du gâteau "dika". D'autres usages des amandes, tels que l'extraction d'une matière grasse (huile), utilisée dans les préparations pharmaceutiques, commencent à être développés. On a proposé un classement de la qualité de l'ogbono (amandes), selon une échelle de A à D (où A représente la classe de qualité supérieure). La mise en place de cette classification selon la qualité a été établie sur la base des réponses de nombreux agriculteurs, grossistes et consommateurs du sud du Nigeria, où la consommation d'ogbono est traditionnelle et importante. Ce travail a pour objectif de fournir au moins une première étape dans le processus de standardisation de la qualité de cette matière première, pour accroître à la fois les revenus des producteurs et ceux des marchands.

Mots clés: Irvingia gabonensis, I. Wombulu, amandes, qualité, commercialisation

1. Introduction

En Afrique centrale et de l'ouest, la plupart des produits forestiers autres que le bois d'œuvre sont commercialisés et vendus de manière informelle dans les marchés, souvent en bordure des forêts ou dans le marché du village, où les consommateurs viennent s'approvisionner pour leur usage personnel. En revanche, les produits forestiers plus «sophistiqués» sont achetés par des grossistes dans les marchés de village, où ils sont nettoyés, emballés et acheminées vers les marchés urbains. Enfin, d'autres produits font l'objet d'un commerce plus étendu et viennent approvisionner des marchés internationaux en pleine croissance.

Dans leur rapport, Ndoye et al. (1997) ont rendu compte de l'existence de marchés importants pour un grand nombre de PFNL. Leur étude a fourni des indications quant au prix de vente, la variation des prix selon la saison ou la variation saisonnière du produit à l'échelle du Cameroun. Cependant, les normes de qualité permettant d'améliorer le potentiel commercial ont été insuffisamment appliquées jusqu'à présent, alors que la mise en œuvre de directives pratiques serait particulièrement utile pour accroître la valeur des produits et donc pour le revenu du cueilleur ou du producteur.

Il existe toutefois quelques produits, tels que la noix de Cola (Cola nitida et Cola acuminata) dont la commercialisation a été soumise depuis plusieurs années à des règles et une réglementation informelle. Dans le cas du commerce trans-savane en Afrique de l'ouest en particulier, on classe les noix selon leur couleur et leur taille et à chacune des classes correspond un prix qui dépend de la qualité du produit. Pour quelques cultures indigènes et de fruits sauvages récemment établies, le contrôle de qualité est effectué par des associations informelles ou par des coopératives. A ce titre, le marché d'exportation non officiel de Dacryodes edulis, situé à Douala, au Cameroun, constitue un excellent exemple. L'exportation de cette prune de brousse, du Cameroun vers le Gabon, suit des normes très strictes et les prix varient selon la qualité.

Cependant, tant pour le commerçant que pour le consommateur, la notion de «qualité» reste subjective. Alors que, pour le producteur ou le grossiste, la qualité peut aller de pair avec le prix atteint par les amandes à un moment particulier de la saison, pour le consommateur, la qualité pourrait se définir en fonction de la présentation et la qualité finale du produit (par exemple dans la soupe). Dans ce dernier cas, la qualité se définit en fonction de l'usage final.

Pour les amandes d'Irvingia, certaines caractéristiques générales de qualité, communes au consommateur et au commerçant, peuvent être prises en compte. Parmi ces caractéristiques, citons la taille de l'amande, son épaisseur, sa couleur, sa maturité, ainsi que la présence de taches ou son état abîmé. Ladipo (1994), après avoir mené une enquête sur la préférence des consommateurs, a relevé que les principaux facteurs indiquant la qualité pour la consommation ou la cuisson d'Irvingia sont :

2. Le commerce local et international

On estime que le marché de l'ogbono représente environ 50 millions de $EU de chiffre d'affaires (ICRAF, 1975). D'après Ladipo et Boland (1994), il existe un marché important pour ces produits au Nigeria tant au niveau local que régional, ainsi qu'entre les pays de la région, tels que le Nigeria, le Gabon et le Cameroun. On exporte également des amandes traitées de l'Afrique vers le Royaume-Uni et les Etats-Unis, surtout dans des régions où les ressortissants africains sont présents en grand nombre. Les amandes d'ogbono se vendent également dans des villes telles que Bruxelles ou Paris (Tabuna, dans la présente publication). La commercialisation de produits «bruts», non triés, est moins rentable d'un point de vue financier. C'est pourquoi il est nécessaire d'instaurer un processus de calibrage pour les produits forestiers non ligneux, afin d'accroître leur valeur et le revenu de leurs producteurs. Les nombreux facteurs à prendre en considération sont présentés ci-dessous. Il est également possible de développer davantage le marché de l'ogbono, grâce à une utilisation plus diversifiée: par exemple, l'huile extraite de son amande pourrait servir à lier les produits pharmaceutiques (Okafor, observation personnelle de l'auteur) et avoir des applications considérables dans l'industrie.

3. Les traitements avant la récolte qui déterminent la qualité de l'amande

Il y a un aspect cultural ou de terrain dans le contrôle de qualité. Pour les arbres plantés, le contrôle de qualité implique l'utilisation de matériel de plantation de bonne qualité et l'utilisation de téchniques d'aménagement efficaces, permettant d'exploiter au mieux le potentiel des génotypes plantés. Cela implique également la mise en place d'un système contrôlant les maladies et les insectes parasites. Pour les arbres sauvages, fournissant 99% des produits actuellement commercialisés en Afrique centrale et de l'ouest, des méthodes de récolte sélectives permettent d'extraire des amandes de bonnes qualité.

4. Les traitements après récolte qui déterment la qualité de l'amande

Ce facteur entre en jeu au moment où les fruits ont déjà été récoltés. La qualité de l'amande après la récolte dépend essentiellement des pratiques agricoles, dont la cueillette et l'extraction de l'amande. Parmi les facteurs déterminant la qualité de l'amande :

La récolte des fruits doit être faite au moment le plus propice, afin d'éviter la récolte de fruits immatures. L'extraction de l'amande consiste à fendre le fruit à l'aide d'une machette (lorsque le fruit est frais) ou grâce à un bâton ou une pierre dure (lorsque les fruits sont secs ou fermentés). La coque se fend alors selon une ligne longitudinale plus faible et découvre l'amande, entourée d'un tégument brun foncé. Après leur extraction, les amandes sont séchées pour être stockées ou vendues directement à des grossistes par sacs de 5, 10 ou 25 kg. On a relevé que les méthodes d'extraction varient selon les pays. Ainsi, dans le Sud-ouest du Nigeria, les amandes d'Irvingia sont en général extraites lorsque le fruit est frais et sont séchés ensuite avant d'être stockés ou vendues, alors qu'au Cameroun, on préfère appliquer une méthode d'extraction du fruit à l'état sec, qui nécessite ensuite peu de séchage supplémentaire pour l'amande.

Le séchage des amandes est une opération importante car elle permet d'éviter la décoloration des amandes et le risque d'attaques fongiques lors de leur stockage. De plus, une attaque d'insectes nuisibles peut diminuer considérablement l'admissibilité du produit sur le marché. Ashiru (1997) a identifié et décrit les dégâts que peuvent causer les insectes aux amandes d'Irvingia lors de leur stockage. A part les dégâts causés par les insectes et la sensibilité de l'amande aux maladies, il y a également de nombreux facteurs écologiques pouvant diminuer la qualité de l'ogbono. Une forte humidité, ainsi que des températures trop élevées peuvent affecter la couleur de l'amande qui, au lieu d'être d'un blanc crémeux, prend une teinte brunâtre ou brun foncée.

Le degré de viscosité du gâteau "dika" (une préparation à base d'amandes compressées, ayant la forme d'un gâteau) ou de la soupe à base d'ogbono est également un critère de qualité traditionnel très important. Les amandes d'Irvingia wombulu sont réputées pour leur viscosité alors que celles d'Irvingia gabonensis ont une consistance moins visqueuse. Comme l'espèce Irvingia gabonensis est nettement plus répandue, il est courant de trouver des mélanges des deux espèces et il est fondamental que ces deux espèces soient séparées. Généralement Irvingia wombulu a une plus grande valeur étant donné qu'elle a une consistance plus visqueuse et qu'elle est plus prisée par le consommateur.

5. Variables de qualité à prendre en considération

Comme nous l'avons vu ci-dessus avec Irvingia, les variables à prendre en compte pour déterminer la qualité peuvent être nombreuses. Parmi celles-ci :

· L'aspect général: Lorsqu'on les récolte avant la maturité, les amandes d'Irvingia ont une couleur verdâtre, elles sont minces et ont une taille réduite. En revanche, lorsqu'elles ont atteint leur maturité et qu'elles ont été convenablement séchées, elles doivent avoir une couleur blanc crème à l'intérieur et brun foncé à l'extérieur. La couleur de l'amande doit être uniforme, sans tâche.

· La taille de l'amande: En général, les amandes plus grande et uniformes sont préférées.

· L'épaisseur de l'amande: Ce critère est lié au caractère sain des amandes. Celles qui ont été abîmées durant l'extraction se brisent facilement, surtout pendant le séchage, alors que les amandes cueillies encore vertes ont tendance à se ratatiner et sont souvent de forme irrégulière.

· Les dégâts causés à l'amande par les parasites: Dans les sites de stockage, les insectes peuvent causer des dégâts importants aux amandes (Ashiru, 1996). Les insectes pénètrent à l'intérieur des amandes et les abîment. On peut classer l'infestation de l'amande selon la gravité des dégâts: i) importante, ii) moyenne, iii) faible ou iv) aucun dégât.

· Les dégâts dûs aux champignons: Cette infection fongique provoque une décoloration des amandes d'Irvingia. L'infection se produit souvent à la suite de mauvaises manipulations lors de l'extraction, avec un taux d'humidité élevé et un séchage inadapté, facteurs qui favorisent le développement des champignons. L'altération de la couleur de l'amande est variable. Celle-ci peut en effet virer au brun foncé ou au noir selon le stade de l'infection. L'étendue de la décoloration varie, elle aussi: elle peut être (i) importante (lorsque plus de la moitié de l'amande est décolorée), (ii) moyenne (moins de la moitié de l'amade est décolorée), (iii) faible ou (iv) nulle.

· Le taux d'humidité de l'amande: Un séchage plus efficace permet d'empêcher le développement des parasites et des maladies.

· Les dégâts physiques (cassures): Ceux-ci se produisent souvent lors de l'extraction et réduisent de manière significative la qualité de l'amande.

D'après ce qui précède, il est clair qu'un prix plus élevé doit être appliqué lorsque l'agriculteur ou le grossiste a fait des efforts pour maintenir une bonne qualité du produit. On pourrait par exemple établir une différence de prix de 50% entre les amandes de classe A et celles de classe B, et une différence de 10% entre les classes suivantes. De cette manière on découragerait la commercialisation d'amandes de moindre qualité, comme celles de classe D, dont le prix ne serait que de 30% de celui de la classe A. Pour avoir davantage de précisions, voir le tableau 1.

Tableau 1: Les propriétés des amandes d'Irvingia selon la classe de qualité.

Classe de l'échantillon

Paramètres

A

· L'amande ne contient pas de débris

· Elle est sèche (8% d'humidité)

· Sa couleur est d'un blanc crémeux

· L'amande est entière, sans brisures

· La poudre d'amande est très visqueuse

· Aucun dégât causés par des parasites

· Pas de dégâts fongiques

· L'amande est grande et épaisse

B

· Peu de débris dans l'amande

· Elle est sèche (8-10% de taux d'humidité)

· Couleur: jaune crémeux

· Taille de l'amande: moyenne

· La poudre d'amande est moyennement visqueuse

· Aucun dégât causé par des parasites

· Pas de dégâts fongique

· L'amande est moyennement grande et épaisse

C

· L'amande contient beaucoup de débris

· Sècheresse: taux d'humidité supérieur à 10%

· Couleur brun foncé de l'amande

· Taille de l'amande: variable

· La poudre d'amande n'est pas très visqueuse

· Légère infestation de parasites

· Légère infestation fongique

· L'amande est petite et peu épaisse

D

· L'amande contient une quantité importante de débris

· Les amandes n'ont pas été séchées de manière adéquate

· Couleur noirâtre (tachetée) ou verte (immature) de l'amande

· La poudre d'amande n'est pas du tout visqueuse

· Les amandes sont brisées en morceaux

· Infestation importante de parasites

· Grave infestation fongique

· L'amande est petite et peu épaisse

6. Potentiel de développement des marchés

L'impact des marchés internationaux du café et du cacao sur le maintien de la qualité des produits exportés est bien connu. Cependant, pour les PFNL et les autres produits forestiers «mineurs», le besoin de coopératives d'agriculteurs locales est urgent. Ma proposition est d'établir des Associations de cultivateurs d'Irvingia et des Regroupements commerciaux de produits cultivés mineurs, en s'inspirant du modèle du café et du cacao, ainsi que des systèmes de commercialisation mis en place pour l'espèce Dacryodes edulis. Cette démarche est conforme à l'initiative de l'Union Européenne (U.E.) sur la valorisation des fruits tropicaux exportés en Europe qui s'est traduite par la promotion de certains fruits forestiers (autrement considérés comme «produits forestiers mineurs»), générant des revenus substantiel au profit de nombreux pays en voie de développement et petits exploitants agricoles.

7. Conclusion

L'expansion actuelle du marché des amandes d'Irvingia, constatée par Ladipo et Boland (1994), se poursuit fortement. Les produits dérivés d'Irvingia ainsi que ces nombreuses utilisations possibles font l'objet d'une promotion plus importante et la vente d'ogbono continuera à augmenter de manière importante dans un futur proche. Si le développement de cette ressource se fait selon les lignes directrices énoncées ci-dessus, l'exemple des amandes d'Irvingia pourrait peut-être servir de modèle pour le développement d'autres PFNL d'Afrique de l'ouest et centrale.

Références

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