Le buffle des marais est adapté au pâturage en zones humides et est réputé pour sa résistance aux maladies et sa relation symbiotique avec les écosystèmes des zones humides en Thaïlande, 2024.
©FAO/Luke Duggleby
Une seule santé (One Health) reconnaît que la santé humaine, animale, végétale et environnementale sont profondément interconnectées. Pourtant, en pratique, l’initiative a été principalement portée par les préoccupations liées aux maladies zoonotiques et à la résistance aux antimicrobiens. À Lyon en avril dernier, il est apparu clairement que, sans aborder les systèmes alimentaires, Une seule santé risque de passer à côté de l’un de ses leviers les plus puissants pour améliorer la santé et la durabilité.
Dans le cadre de la délégation de l’Initiative Une seule santé de l’Université de Montréal, j’ai participé au Sommet One Health (5–7 avril 2026). Aux côtés de ma collègue Marie-Josèphe Amiot-Carlin, également membre du Comité directeur du Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition (HLPE-FSN), nous avons eu l’occasion d’échanger avec des collègues travaillant étroitement avec le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA), notamment son président, Anas A. Al-Nabulsi, que je rencontrais pour la première fois, ainsi que de renouer avec Fatiha Terki du Programme Alimentaire Mondial (PAM) au secrétariat du CSA. Ces premiers échanges ont été l’occasion de discuter des synergies entre le HLPE-FSN et le CSA, ainsi que du rôle de ce partenariat dans l’établissement des liens entre évaluation scientifique et processus politiques. Dans un paysage de gouvernance fragmenté, ces deux entités interconnectées demeurent parmi les rares mécanismes mondiaux conçus pour relier de manière cohérente la sécurité alimentaire, la nutrition et la durabilité. Les implications politiques de ce rôle ne sauraient être surestimées.
Je me suis ensuite rendu directement au Forum mondial des Centres collaborateurs de l’OMS (7–9 avril 2026), dont le thème central était à nouveau Une seule santé. Ce qui s’est dégagé de ces espaces n’était pas seulement une continuité, mais une évolution des priorités.
Pendant des années, Une seule santé s’est ancrée dans les maladies zoonotiques et la résistance aux antimicrobiens. Ces dimensions demeuraient importantes à Lyon. Mais autre chose avait clairement gagné du terrain : les systèmes alimentaires et la sécurité alimentaire n’étaient plus périphériques – ils devenaient centraux.
Cette évolution était particulièrement visible lors de l’événement parallèle sur le bilan de Nutrition for Growth (N4G), tenu le 6 avril, un an après le Sommet Nutrition for Growth de Paris. Les discussions ont souligné que N4G avait réussi à mobiliser des leaderships et des financements, avec des centaines d’engagements et plus de 30 milliards de dollars américains promis. Elles ont toutefois également mis en lumière une situation plus préoccupante : les progrès demeurent inégaux, fragiles et de plus en plus contraints par la baisse de l’aide au développement, l’instabilité géopolitique et l’augmentation des besoins.
Ce qui m’a le plus marqué est la manière dont la nutrition – et, par extension, les systèmes alimentaires – était cadrée. Comme cela a été souligné lors de la session de clôture, la nutrition se situait au cœur de l’agenda Une seule santé, reliant la santé humaine, animale et environnementale. Cela reflétait une reconnaissance croissante du fait que les déterminants de la malnutrition – qu’il s’agisse de sous-nutrition, de carences en micronutriments ou d’obésité – sont ancrés dans des systèmes alimentaires plus larges façonnés par les politiques, les marchés et les rapports de pouvoir.
À Lyon, les systèmes alimentaires ont été abordés à travers une perspective explicitement systémique. Les maladies non transmissibles n’étaient pas traitées comme des résultats sanitaires isolés, mais comme le produit d’environnements alimentaires de plus en plus dominés par des produits ultra-transformés. Parallèlement, un engagement plus critique avec l’économie politique de l’alimentation a émergé : concentration des entreprises, mondialisation des régimes alimentaires malsains, dégradation environnementale liée à l’agriculture industrielle et perte de biodiversité. La participation du Directeur général de la FAO, QU Dongyu, ainsi que du président du CSA, a illustré à quel point les systèmes alimentaires étaient centraux dans les discussions à Lyon.
Cette évolution fait écho à des données probantes provenant de contextes divers. Au Canada, l’Étude sur l’alimentation, la nutrition et l’environnement chez les Premières Nations (FNFNES) a montré comment les perturbations des systèmes alimentaires autochtones ont contribué à la fois à l’insécurité alimentaire et à l’augmentation du fardeau des maladies chroniques. En Équateur, les recherches sur les réseaux alimentaires alternatifs dans le cadre du projet Ekomer ont démontré que le renforcement de chaînes d’approvisionnement plus courtes et ancrées territorialement peut améliorer la qualité de l’alimentation tout en soutenant les moyens de subsistance locaux. Ces exemples illustrent que les systèmes alimentaires ne sont pas seulement une partie du problème — ils sont au cœur de la solution.
Les discussions N4G ont renforcé l’idée que lutter contre la malnutrition nécessite une action coordonnée et multisectorielle entre gouvernements, société civile, institutions financières, milieu académique et secteur privé. Elles ont également mis en évidence l’importance des mécanismes de redevabilité pour garantir que les engagements se traduisent en résultats. Mais elles ont aussi révélé des tensions qui ne peuvent être ignorées, notamment autour de la dépendance croissante à l’égard du secteur privé pour combler les déficits de financement et façonner des « économies de la nutrition ». C’est ici que des plateformes telles que le CSA et le HLPE-FSN jouent un rôle essentiel.
La transition vers le Forum des centres collaborateurs de l’OMS a déplacé ces enjeux vers un espace plus opérationnel. Représentant TRANSNUT, centre collaborateur de l’OMS sur la transition nutritionnelle et le développement à l’Université de Montréal, j’ai constaté à la fois la force de ce réseau mondial et la fragmentation qui continue d’en limiter l’impact.
À travers ces deux événements, un message était constant : l’intégration demeure plus aspirationnelle qu’opérationnelle. Le cadre Une seule santé est largement accepté, mais difficile à mettre en œuvre à travers les secteurs, les mandats et les échelles. Les systèmes alimentaires offrent un point d’entrée concret — mais seulement si leur complexité est pleinement reconnue.
Ce qui émerge n’est pas simplement une plus grande visibilité, mais un réalignement progressif : au sein de la communauté de la sécurité alimentaire et de la nutrition. Une seule santé est de plus en plus reconnue comme fondatrice des systèmes alimentaires, tout comme les systèmes alimentaires sont désormais reconnus comme centraux dans le cadre Une seule santé. Cette évolution fait évoluer les discussions au-delà de trajectoires parallèles vers un agenda plus intégré — un agenda qui doit maintenant être opérationnalisé. Maintenir cet élan nécessite d’intégrer pleinement les systèmes alimentaires au cœur de l’agenda Une seule santé — non pas comme un ajout, mais comme un pilier central — en accordant une attention soutenue aux environnements alimentaires, aux transitions agroécologiques et à la régulation des produits malsains, tout en veillant à ce que les engagements pris dans des forums tels que N4G se traduisent en cadres politiques cohérents et responsables. Cela nécessite également, en parallèle, de reconnaître le potentiel d’Une seule santé pour améliorer les résultats en matière de sécurité alimentaire et de nutrition, si elle est intégrée de manière appropriée comme objectif, comme le souligne le HLPE-FSN dans sa note préliminaire sur les enjeux critiques, émergents et persistants.
Cette conversation se poursuit, notamment à travers des moments à venir tels que la Conférence mondiale de la FAO sur les actions pour Une seule santé dans les systèmes agroalimentaires, qui se tiendra à Rome en septembre prochain. L’évolution est amorcée. La question de savoir si elle mènera à des changements significatifs dépendra de ce qui suivra.
Malek Batal, PhD, FRSC, FCAHS, est Professeur titulaire à l’Université de Montréal, Directeur de TRANSNUT (Centre collaborateur de l’OMS sur la transition nutritionnelle et le développement), et membre du Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition (en anglais, HLPE-FSN).
Les points de vue et opinions exprimés sont ceux de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement ceux du CSA ni de son HLPE-FSN.