De l’évaluation à la restitution : un processus participatif sur la tenure de l’eau à usage pastorale au Sénégal
Podor, Kaffrine, Tambacounda (Sénégal) | janvier–février 2026
Salle de plénière lors de l’atelier local de restitution et de validation à Tambacounda.
©FAO/LamineSAMAKE
Dans les zones pastorales du Sénégal, l’eau est bien plus qu’une ressource vitale : elle structure la mobilité, conditionne la coexistence entre usages et façonne la résilience des communautés. C’est autour de cet enjeu central que se sont tenus, entre fin janvier et début février 2026, trois ateliers locaux de restitution et de validation des résultats de l’évaluation de la tenure de l’eau dans le secteur du pastoralisme, dans le cadre du projet « Initiative sur la sécurité de l’eau et de l’alimentation pour l’Afrique » (IESA – II) mis en œuvre par la FAO avec l’appui financier de l’Agence espagnole pour la coopération internationale au développement.
« Ces ateliers représentent une étape clé du guide d’évaluation de la tenure de l’eau élaboré par la FAO. Elle permet de relier l’analyse technique à la parole des acteurs de terrain » souligne M. Lamine Samaké, expert et point focal régional de projet lors des ateliers de restitutions.
Selon la FAO, la tenure de l’eau renvoie à l’ensemble des règles, qu’elles soient formelles ou informelles, qui encadrent l’accès à l’eau : elles précisent qui peut utiliser cette ressource, dans quelles conditions, à quelles fins, pour quelle durée et avec quelles responsabilités. Cette approche est notamment présentée dans le guide d’évaluation de la tenure de l’eau élaboré par la FAO dans le cadre du projet KnoWat, mis en œuvre au Sénégal, au Sri Lanka et au Rwanda. Les enseignements tirés de ces expériences ont servi de base au développement d’un nouveau projet, ScaleWat, actuellement déployé en Thaïlande et en Colombie.
Donner la parole à ceux qui vivent la mobilité
Organisés à Ndioum (Podor), Kaffrine et Tambacounda, sous le pilotage du Réseau Billital Maroobé (RBM) Sénégal, les ateliers ont réuni éleveurs, autorités locales, services techniques, leaders communautaires, femmes et jeunes. Tous partageaient un même objectif : examiner, discuter et valider collectivement les résultats de l’évaluation de la tenure de l’eau.
« Pour une fois, on ne nous présente pas un rapport fini. On nous demande si cela reflète réellement ce que nous vivons», confie M. Diouf, représentant le Service de l’hydraulique lors de l’atelier de restitution à Kaffrine.
Les échanges ont permis de confronter les constats de l’étude aux réalités locales : accès aux forages, mares et autres points d’eau, règles coutumières, périodes de tension, mais aussi initiatives communautaires de gestion concertée de l’eau.
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Séance de travail avec les acteurs locaux de la zone de départ, à Ndioum (Podor). ©FAO/LamineSAMAKE |
Trois zones, une même dynamique participative
Chaque zone a apporté son éclairage spécifique.
À Podor, zone de départ des transhumants, les discussions ont porté sur la sécurisation des points d’eau stratégiques. À Kaffrine, zone de transit, les acteurs ont souligné les pressions croissantes liées à la concurrence des usages. À Tambacounda, zone d’accueil, les débats ont mis en évidence l’importance du dialogue local pour prévenir les conflits aggravés par le surpâturage avec l’arrivée des transhumants.
« La mobilité n’est pas le problème. Le problème commence quand l’eau n’est suffisante et que son accès n’est pas clair et partagé », résume un agent des services techniques.
De la restitution à l’appropriation
Au-delà de la présentation des résultats, les ateliers ont favorisé une meilleure connaissance des textes par les services techniques ainsi qu’une appropriation collective des conclusions et recommandations. Les participants ont formulé des propositions concrètes pour renforcer la concertation locale et améliorer la gouvernance de l’eau pastorale.
« Les échanges nous ont permis d’apprendre sur la législation d’autres secteurs, car, en général, nous ne connaissons que les textes qui s’appliquent à notre domaine », confirme Mme Faye, cheffe de Service départemental de Kaffrine.
« Si ces recommandations sont validées ici, nous pourrons les défendre demain auprès des autorités », souligne M. Samba Mamadou Sow, Président RBM Sénégal à Ndioum.
À l’issue des échanges, un consensus s’est dégagé : les conclusions de l’évaluation sont validées localement, comprises et reconnues comme un outil d’aide à la décision.
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Source d'eau permanent pour les animaux à Sadio Boulou, département de Tambacounda. ©FAO/LamineSAMAKE |
Codification des bonnes pratiques locales, une nécessité pour l’équité dans l’accès à l’eau à usage pastoral
Le pastoralisme a ses spécificités qu’il faut prendre en compte. Les communautés pastorales ont aussi des savoirs locaux, y compris des normes et consensus moraux pour réglementer l’accès et la gestion aux ressources pastorales, que la législation gagnerait à mieux intégrer.
« À Namarel, les échanges avec le président de l’Association des Usagers de Forage (ASUFOR) ont mis en évidence que les animaux de trait (chevaux et ânes) ainsi que les animaux égarés ont un accès libre et gratuit à l’eau. Les premiers en raison de leur rôle central dans la transhumance, les seconds du fait de l’absence d’identification de leurs propriétaires. » rappelle Dr Papa Faye, expert socio-anthropologue du projet, lors des ateliers de restitution locale. Il témoigne que ces normes sociales sont importantes mais seront difficilement acceptables pour un opérateur privé, dans le cadre de la délégation de service public de l’eau, où la recherche de profit ne rime pas avec la gratuité de certaines utilisations que tolérait la gestion par les organisations communautaires. Cependant, ces pratiques doivent-être connues et valorisées dans les textes réglementaires et dans les concessions relatives à l’eau à usage pastoral.
Dans le même sens, Dr Faye ajoute aussi que « les consensus moraux qui régissent la gestion des mares dites sacrées, comme la mare de Boye, près de Gniby, doivent être pris en charge dans le corpus normatif ». En effet, les interdictions de couper les arbres qui bordent cette mare, de bruler du bois mort en son sein, participent à la durabilité des ressources en eau et à la préservation de l’environnement.
Sur le plan politique, juridique et institutionnel, Dr Moustapha Ngaido, juriste environnementaliste a, quant à lui, souligné la pluralité des textes depuis les années 80 avec l’adoption du code de l’eau, du décret sur le parcours du bétail et surtout sur le code pastoral qui a été adopté en 2023. Ce nouveau texte définit le pastoralisme ainsi que la majorité des termes qui sont liés à cette activité. Il garantit le droit d’usage prioritaire des pasteurs dans leur territoire d’attache, règlemente la transhumance, précise les conditions de mise en fourrière des animaux et met l’accent sur les modes alternatifs de règlements des conflits. Selon Dr Ngaido, « on peut dire aujourd’hui qu’un texte sur le pastoralisme existe au Sénégal mais qu’il est important de le vulgariser et surtout de prendre les textes d’application nécessaires pour sa mise en œuvre. »
Une contribution directe aux priorités de l’IYRP
En mettant l’accent sur la sécurisation de l’accès à l’eau, la mobilité pastorale et la participation des communautés, ces ateliers s’inscrivent pleinement dans les priorités de l’Année internationale des parcours et des pasteurs (IYRP), notamment le thème « Mobilité, terre et sécurité de l’eau ».
« Quand l’eau est sécurisée, la mobilité devient une force, pas une source de conflit », résume un participant, lors de l’atelier de restitution à Tambacounda.
Une étape clé vers une gouvernance plus inclusive
Cette expérience démontre qu’une gouvernance durable de l’eau pastorale ne peut se construire sans l’implication active des communautés concernées. En transformant une évaluation technique en outil de dialogue et de validation collective, le projet IESA – II pose les bases d’actions plus légitimes et plus efficaces.
« L’eau est notre chemin. Si elle est bien gouvernée, notre avenir est plus sûr », conclut un pasteur, lors de l’atelier de restitution à Tambacounda.
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Source d'eau temporaire pour les animaux à Gniby, département de Kaffrine. ©FAO/LamineSAMAKE |
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