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Une voie étroite pour la sécurité alimentaire d'ici à 2050



Table des matières

Face aux effets conjugués de la croissance démographique et du retard au développement, entre une somme de solutions venant de techniques du vivant, souveraines mais pour longtemps inaccessibles aux déshérités, et des affrontements pour les ressources de survie en terres et en eau, parfois sous couvert de conflits ethniques ou religieux, il reste un passage le plus souvent ouvert, mais quelquefois hasardeux et très dangereux:

Une voie étroite pour la sécurité alimentaire d'ici à 2050

Philippe COLLOMB

Publié par
l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture

  ECONOMICA
49, rue Héricart, 75015 Paris

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Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture © FAO - 1999

FAO - I - Rome
ISBN 92-5-204324-1

ECONOMICA
49, rue Héricart F. 75015 Paris
ISBN 2-7178-3945-3


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Table des matières

Préface

Avant-propos

Introduction

Tant de bouches ànourrir

Au banquet du siècle prochain, les places sont-elles déjà prises?

Les capacités d'adaptation de l'homme à son environnement

Les enjeux actuels

Retour vers le futur

Chapitre 1 - Population et ressources alimentaires : les leçons du passé

Les grandes tendances démographiques

L'évolution des disponibilités alimentaires

La couverture des besoins énergétiques

Les régimes alimentaires des populations de la planète

Les facteurs d'équilibre ou de déséquilibre de la situation alimentaire

La pauvreté, cause principale de la sous-alimentation

Chapitre 2 - Population et ressources alimentaires : les perspectives à l'horizon 2050

Projections démographiques 2050

L'effet des changements de répartition des populations sur les besoins énergétiques moyens

L'effet de l'ensemble des facteurs démographiques sur les besoins énergétiques globaux (tableau no 13)

L'évolution des disponibilités alimentaires nécessaires pour satisfaire les besoins en énergie alimentaire de l'humanité

Le complément d'énergie d'origine végétale nécessaire pour diversifier le régime alimentaire des populations d'ici à 2050

Le cumul des effets démographiques et des modifications de régimes

Chapitre 3 - Des solutions pour préparer l'avenir

Aucun des facteurs habituellement mis en avant n'apporte de véritable solution à la sous-alimentation chronique

L'accroissement de la productivité avec des techniques déjà connues

Les facteurs d'augmentation de la production et des rendements

Les biotechnologies

Les risques liés à l'utilisation de biotechnologies

Former et éduquer les hommes

Le rôle des femmes

Une affaire fortement déterminée par l'urgence des échéances et une volonté politique éclairée par les progrès de la connaissance

Chapitre 4 - Le monde pays par pays

A - Un classement des pays du monde sous hypothèse

Essai de géographie dynamique de la sous-alimentation chronique

Des disparités extrêmement fortes dissimulées par cette vision planétaire

Les territoires du défi alimentaire des prochaines décennies

Le rôle de chaque facteur d'accroissement des besoins

Le transfert géographique de la faim

B - L'exception africaine

Le maintien de fortes fécondités

Les problèmes de population dénoncés par les gouvernements de l'Afrique

La multiplication des hypothèques qui pèsent sur l'Afrique

Il n'y a pas d'impasse africaine

Conclusion

Question majeure

Actualité et perspectives annoncées

Les besoins alimentaires en 2050

Piège malthusien

Des solutions à rechercher hors de la démographie pure et des politiques de population

Un piège menaçant pour l'humanité

Des solutions connues de tous et depuis longtemps

La cohérence entre les programmes d'action des sept dernières grandes réunions du système des Nations unies

Bibliographie

Annexes

Préface

Sur une population mondiale qui approche les 6 milliards d'habitants, 800 millions sont sous-alimentées. Comment faire disparaître cette sous-alimentation chronique, et nourrir les quelque 4 milliards d'individus supplémentaires projetés par les Nations unies d'ici à 2050?

Une réponse politique à cette question devrait contribuer à réduire l'une des inégalités les plus criantes laissées par le deuxième millénaire. Elle devrait en outre montrer que sont compatibles les plans d'action des grandes conférences des Nations unies qui se sont tenues sur la santé, l'environnement, les droits de l'homme, la population et le développement social depuis vingt ans.

Or une telle solution n'a rien d'évident. D'ici à 2050, le facteur principal de hausse des besoins sera l'accroissement de la population mondiale, 174 pour cent pour les pays en développement. De plus il faudra compléter les régimes alimentaires afin d'éliminer la sous-alimentation chronique. Le supplément à payer avoisinera 20 pour cent des disponibilités alimentaires pour le monde en développement. Enfin les régimes alimentaires devront être diversifiés pour les équilibrer en acides aminés indispensables, vitamines etc. D'où un nouveau supplément de près de 20 pour cent.

Au total, les pays en développement devraient accroître leurs disponibilités en énergie d'origine végétale de 175 pour cent, l'Afrique de 414, et les peuples qui s'alimentent surtout de manioc, d'igname, ou de taro, de 617 pour cent. En moyenne annuelle, ces croissances sont très élevées, inférieures à la croissance agricole permise à l'Asie de l'Est par la révolution verte : 4,3 pour cent en 1975-1990, mais très supérieures à la croissance la plus rapide enregistrée en Afrique sur une longue période : 2, 4 pour cent en 1971-1990.

L'objectif n'est pas a priori inaccessible, même pour l'Afrique subsaharienne avec ses larges disponibilités en terres inutilisées ou exploitées extensivement. Mais l'environnement économique et sociologique est loin d'y être aussi favorable qu'en Asie : densité, urbanisation, infrastructures moins développées, capital humain moins valorisé, contexte de développement général moins dynamique, etc. Selon la FAO, il y a peu de chances de voir s'améliorer sa situation alimentaire d'ici à 2010 en Afrique, peut-être même d'ici à 2025.

Pour la plupart, les pays affectés par la sous-alimentation ont connu de graves affrontements ethniques ou religieux, en partie induits par la concurrence pour l'exploitation des ressources naturelles. À l'horizon 2050, c'est une population d'un milliard d'individus qui risque de se trouver engagée dans un affrontement pour la terre et l'eau (Niger, Nil, Voltas, lac Tchad, lac Victoria, etc.). Le risque va peser sur toute la planéte.

Certes la baisse de la fécondité est maintenant quasi générale, mais les effets des politiques de limitation des naissances ont été très surévalués à l'échelle politique internationale. Et ils sont loin d'être immédiats. Des stabilisations de la fécondité à 1, 6, 2, 1, ou 2,6 enfants par femme (hypothèses basse, moyenne et haute des Nations unies) entraîneraient, selon le cas, des multiplications par 4, 5, ou 6 de l'énergie d'origine végétale nécessaire à l'Afrique d'ici à 2050. Quant aux populations qui consomment principalement du manioc, ou d'autres racines ou tubercules, la multiplication se ferait par 6, 7, ou 8. C'est que les pyramides d'âges très jeunes contiennent en germe un potentiel d'accroissement considérable et inévitable de la population pendant encore plusieurs décennies, même si la fécondité baisse très rapidement. Et les conséquences de la pandémie de sida ne modifieront probablement que modérément la situation.

Il est donc impossible de parler de sécurité alimentaire indépendamment de la dynamique des populations concernées. C'est dire toute la reconnaissance que l'on doit à Jacques du Guerny, chef du Service du Programme de Population de l'Organisation des Nations Unies pour l'Agriculture et l'Alimentation (FAO), pour avoir redonné au thème de la population, la place qu'il doit avoir au sein de cette institution, et d'avoir ainsi permis à cet ouvrage d'exister (*). Il convient en effet de considérer la population dans ses relations avec l'environnement et avec le développement dans un système de connexions triangulaires. Car il tombe sous le sens que, si la préservation des ressources naturelles indispensables (c'est-à-dire de l'environnement) dépend de l'évolution de la productivité agricole des hommes, des terres, et de l'eau, dans une perspective de durabilité à long terme du développement, elle dépend aussi de l'accroissement démographique. Il n'est pas moins évident que l'inéluctable accroissement de la population ne manquera pas d'entraîner de très fortes augmentations de besoins nutritionnels, qui pourront provoquer de sensibles modifications de régimes alimentaires, et de profonds changements économiques (c'est-à-dire du développement), mais aussi une mise en valeur beaucoup plus intensive et de considérables aménagements des ressources en terres en eau (c'est-à-dire de l'environnement), ainsi que de l'accès à ces ressources.

(*) Cet ouvrage a bénéficié de la collaboration technique de Gérard Lanoye, ingénieur agronome, de la participation de Yacine Merghoub pour les cartes et les graphiques, de l'assistance de Bénédicte Garnier sur le plan informatique, des conseils de rédaction de Frédéric Cépède et des services de Liliane Le Lay pour la préparation de la maquette du livre.

Que dire de plus à propos de tels bonds à opérer en matière de production de vivres, dans autant de pays du monde, à l'aube du troisième millénaire?

Quelles qu'elles soient, ces croissances sont inaccessibles en l'absence d'un contexte socio-économique et d'infrastructures adaptés à de telles performances. Alors, quelles sont les possibilités d'extension de ressources ouvertes pour faire face à ces défis écologiques, économiques et politiques? La baisse du taux de croissance de la production agricole par habitant enregistrée depuis le milieu des années 80 n'est pas due à un épuisement des ressources : elle s'explique par la diminution de l'effort de production des principaux pays exportateurs nets de céréales, gel des terres, etc. L'augmentation des superficies arables exploitées ne permettra qu'une faible augmentation de la production agricole. Faute de solvabilité des États, l'importation des céréales nécessaires restera impossible. On sait enfin que les migrations vers les pays limitrophes ne permettront pas non plus de soulager la pression démographique sur les ressources.

Un changement d'échelle de développement s'impose : c'est bien vers de nouvelles formes de valorisation des ressources qu'il va falloir se tourner, celle du capital humain par l'enseignement, celle des terres, de l'eau et du patrimoine génétique par des intensifications d'exploitation qui peuvent être conduites durablement dans un esprit de préservation de la ressource.

Les risques encourus dès aujourd'hui, risques de guerres, risques épidémiologiques, risques environnementaux, conduisent à dénoncer les carences des politiques menées par les États et par la communauté internationale pour promouvoir un développement durable des pays les moins avancés. L'intégration des masses paysannes dans le processus de développement doit se combiner à l'amélioration de l'état de santé et de l'alimentation ainsi qu'à l'alphabétisation des populations. Rien ne s'oppose à ce que l'humanité poursuive l'aménagement de son environnement pour répondre à ses besoins croissants. Depuis des millénaires, l'homme transforme l'environnement, et l'environnement transforme l'homme. C'est là une relation dialectique, qu'il entretient avec « la nature ». En d'autres termes, l'aventure humaine peut être poursuivie dans l'observation des règles du développement durable, mais les hommes devront modifier leurs comportements et leurs modes de consommation afin de préserver l'environnement. L'augmentation de leur nombre, encore rapide pour plusieurs décennies, contribuera à rehausser fortement les enjeux et à alourdir les exigences du développement, bien sûr en savoir (éducation de base, formation, recherche), en disponibilités financières (fortement déterminées par l'urgence des échéances et par les besoins en infrastructures de base), mais surtout en volontés politiques nationales et internationales.

Philippe Collomb

Avant-propos

Il est un débat qui agite nombre d'esprits éclairés depuis Condorcet ou Malthus : l'humanité pourra-t-elle se nourrir sans détruire la planète? S'il n'est pas nouveau, pourquoi l'urgence? Parce qu'à long terme les défis lancés à l'agriculture par la démographie sont tels qu'il faut agir vite et que l'on ne peut ni poursuivre les politiques du passé ni nous contenter d'une foi aveugle dans les vertus du marché.

Mais il ne faut pas tomber au tournant du millénaire dans le catastrophisme de fin de siècle : nous n'avons pas vocation à être des Cassandre. Notre devoir est d'explorer les voies possibles vers un développement durable. Il existe des solutions à chaque défi démographique identifié. Ces solutions ne relèvent pas de la seule limitation des naissances : elles dépendent de décisions dans l'agriculture, la recherche, le commerce, la santé et bien d'autres domaines. Ces décisions seront nécessaires à différents niveaux et leur somme devra garantir la durabilité du développement, laquelle implique la satisfaction des besoins alimentaires des populations dans leur totalité. Vaincre la faim exige de résoudre à la fois les problèmes de production et de distribution alimentaires à long terme. Il y a urgence, car l'impact sur l'environnement des six milliards d'habitants d'aujourd'hui est différent de celui des deux milliards et demi de 1950 et de celui des neuf milliards prévus en 2050. Il y aura débat politique, car des choix sont nécessaires: c'est le but profond de ce livre que de chercher à les éclairer.

Sur la base d'une analyse nouvelle des données démographiques, l'auteur de cet ouvrage essaie donc de présenter les principaux choix à effectuer et met en relation les problèmes techniques et les décisions politiques nécessaires à leur solution. Il n'apporte pas de réponses toutes faites : s'il existe des solutions, il n'y en a pas qui soient uniques ou définitives. Il s'adresse à des citoyens qui ont à coœeur le devenir de notre village mondial. Il veut les mobiliser et les encourager à la discussion sur les effets des facteurs démographiques et sur l'évolution des régimes alimentaires, particulièrement critiques pour la sécurité alimentaire de nombreux pays dont la croissance démographique future est largement conditionnée par la structure par âge de leur population. Quelle sera la carte de l'agriculture de demain ? L'évolution du niveau et de la répartition de la pauvreté, celle des savoirs et des recherches sur les denrées alimentaires, répondront-elles aux défis démographiques?

Ce texte est l'approfondissement de l'un des 14 documents techniques de référence du Sommet Mondial de l'Alimentation tenu à Rome du 13 au 17 novembre 1996. Ce document1 avait été préparé sous la responsabilité directe de Jacques du Guerny, Chef du Service du Programme de population de la FAO, avec l'assistance de Philippe Collomb, Directeur exécutif du Comité international de coopération dans les recherches nationales en démographie (CICRED), pour la partie technique. Il avait exigé un travail complexe et considérable. Les résultats ont jeté une lumière nouvelle sur certaines interrelations population-agriculture et ont contribué à la réflexion qui a conduit à la formulation de la Déclaration et du Plan d'Action de Rome, adoptés par les chefs d'État des pays membres de la FAO. J'ai donc demandé à cette équipe de poursuivre la réflexion sur l'examen des défis alimentaires que posent aux décideurs les aspects démographiques et des facteurs qu'il faut prendre en considération pour trouver des solutions adéquates.

Au lecteur de juger et de prendre le relais.

Henri Carsalade
Sous-Directeur général
Département du développement durable de la FAO

1. FAO, Besoins alimentaires et croissance démographique, 1996. Ce texte a été soumis aux États Membres de la FAO avec l'ensemble des documents techniques et a contribué au consensus des Chefs d'État et de Gouvernement, qui s'est traduit dans la Déclaration sur la sécurité alimentaire mondiale et le Plan d'Action adoptés lors du Sommet Mondial de l'Alimentation.