Maintenant admis dans son principe, le nouveau régime juridique des océans peut être interprété comme la première tentative réussie de partage entre les états des ressources halieutiques mondiales. La raréfaction des stocks encore partiellement exploités et faciles à mettre en valeur a eu une importante responsabilité dans ce développement. Avec un total de 75 millions de tonnes en1979, la production mondiale actuelle représente peut-être les trois-quarts de ce que les ressources halieutiques pourraient produire dans le contexte économique et technologique actuel (FAO, 1979a et 1981). Encore cette perspective a-t-elle déjà été réduite par suite des retards pris dans la mise en place de schémas d'aménagement appropriés dans les pêcheries les plus intensément exploitées ainsi que par l'élévation du coût relatif de l'énergie.
La chute, à partir de 1972, du taux d'expansion de la production mondiale, d'un chiffre moyen voisin de 6,5% par an à un pourcentage moyen de l'order de 1% montre que, globalement parlant, la période d'abondance est maintenant passée. Le caractère limité des ressources n'est pas le seul à être devenu réalité. D'autres facteurs limitants sont également devenus patents ou mieux appréciés et, notamment, la pression démographique et la faible mobilité dans les pêches artisanales de divers pays en développement (Panayotou, en préparation), le coût de l'énergie ou la lenteur des progrès réalisés dans les transferts de technologie et les gains d'efficacité dans les pêcheries de divers pays en développement (Troadec, en préparation).
L'impopularité des décisions politiques modifiant la répartition des bénéfices, les complexités techniques et administratives de l'aménagement- notamment celles résultant de l'antinomie apparente entre ses aspects macro- et microscopiques- et les aspects coercitifs de l'application des réglementations expliquent que certains doutent de son opportunité. Pourtant les bénéfices à attendre de l'aménagement l'emportent certainement sur ceux du développement. La valeur économique brute du potentiel restant à développer dans le contexte technico-économique actuel est globalement 1modeste comparée à celle des captures déjà réalisées. La différence est encore plus nette lorsque l'on compare les bénéfices nets. En effet à une valeur marchande moyenne moindre, les stocks à développer ajoutent des coûts de capture en moyenne supérieurs du fait de leur plus grande dispersion dans l'océan. Par comparaison, les bénéfices nets que l'on peut tirer d'un meilleur aménagement des pêcheries existantes sont de plusieurs fois supérieurs. La pleine réalisation des potentialités de la pêche passe donc par l'aménagement. L'acuité des conflits qui apparaissent dans les pêcheries de plusieurs pays (état dépressif de certaines pêches artisanales dans les pays en développement, conflits entre pêches artisanales et commerciales, etc.) ajoute à l'urgence du problème.
L'autorité maintenant acquise par les pays leur offre la possibilité d'aller au-delà de la possibilité d'aller au-delà de la simple conservation des ressources à laquelle devait se cantonner l'aménagement sous l'ancien régime. Les pays peuvent à présent envisager de réduire les pertes économiques et sociales considérables qui accompagnent la liberté d'accès aux ressources et l'excès de compétition qui en résulte et òuvrer à améliorer la distribution des bénéfices ainsi dégagés entre les différentes composantes de leurs sociétés.
Cela entraînera vraisemblablement des modifications importantes dans les pratiques de l'aménagement. Au système des contingents de capture, globaux et nationaux, communément utilisés dans les pêcheries internationales devraient se substituer d'autres méthodes plus complètes (limitation des capacités totales de capture par délivrance de licences de pêche et contrôle des gains d'efficacité, attribution directe aux pêcheurs de fractions individuelles de stocks peu mobiles ou de quotas individuels de capture- pour les stocks stables dont les prises peuvent être contrôlées). Dans le choix de ces méthodes et leur application, une attention spéciale devrait être accordée à l'intéressement direct des pêcheurs à la gestion des pêcheries dont ils vivent.
Cet intéressement passe par la création de motivations économiques adéquates pour réduire l'excès de compétition. Pour cela il est souhaitable que l'allocation des ressources aille plus loin que le réseau défini par les ZEE et s'étende également à l'intérieur de secteurs nationaux. Les mesures telles que l'attribution de fractions de stocks, de droits exclusifs de pêche dans des aires délimitées ou de contingents de capture à des individus ou à des communautés de pêcheurs spécifiques ont certes leurs limites d'application. Elles n'en constituent pas moins une stratégie très prometteuse pour pallier les conséquences néfastes de la libre exploitation des ressources. C'est là un des principes de base du système de régulation des pêcheries côtières japonaises, principe qui n'est pas étranger à sa réussite même si celle-ci est loin d'être parfaite (Herrington, 1971). Dans cet esprit, il y a lieu d'étudier, dans les droits coutumiers traditionnels, les systèmes que l'on pourrait utilement faire revivre et légaliser. Diverses sociétés traditionnelles - y compris dans les pays technologiquement avancés - ont en effet élaboré au cours des siècles des solutions très intéressantes au difficile problème du contrôle de l'exploitation et de la répartition entre les pêcheurs de la richesse halieutique (Cordell, 1981), schémas dont l'administration et la science halieutiques modernes, plus préoccupées du problème finalement particulier à l'échelle du temps et de l'espace des pêcheries internationales, ont souvent perdu de vue l'intérêt.
En déléguant aux pêcheurs une partie - variable selon les caractéristiques des stocks, de leur pêche et du régime juridique des pêcheries - des responsabilités d'application des réglementations, on réduirait en même temps substantiellement le coût et la complexité des tâches de contrôle et de surveillance. Ce besoin est très aigu, notamment dans les pays en développement dont les capacités administratives sont encore modestes.
Malheureusement, la mobilité des ressources qui caractérise les pêcheries marines limite ces perspectives. Même si l'on peut, dans bien des cas, réduire beaucoup la taille des unités d'exploitation auxquelles peuvent être attribuées des ressources spécifiques, une grande partie des stocks devra toujours être exploitée conjointement. La rationalisation de leur pêche dépendra donc des possibilités de dégager un consensus et d'exercer uen autorité centrale.
Dans divers pays en développement les communautés traditionnelles de pêcheurs requièrent une attention spéciale. Plus que du manque d'aménagement, le fait que leur revenu resta inférieur à celui des autres catégories socio-profissionnelles comparables tient à leur faible mobilité, elle-même due, entre autres, à leur grande spécialisation. Pour corriger ces disparités et intéresser les pêcheurs à l'aménagement - condition du progrès dans ce domaine - l'état pourra envisager d'abandonner à leur profit une partie de la rente de ressource dans le but d'accroître leur mobilité par l'amélioration de leurs revenus.
Pour développer leurs pêcheries, les pays ont aussi la possibilité d'utiliser le contrôle de la pêche, et notamment celui des capacités de capture et leur ventilation entre les différentes pêcheries nationales, comme instrument privilégié de cette mise en valeur. Compte tenu de la dynamique des pêcheries qui incitent les participants présents et potentiels à investir dès et tant que celles-ci dégagent des bénéfices nets, on peut penser que les administrations nationales et les organismes de développement, nationaux et internationaux, ont par le passé accordé trop d'importance à la promotion directe des investissements - notamment dans le secteur de la production - et pas assez à l'amélioration et au contrôle de l'environnement et des conditions dans laquelle chaque pêcherie opère (Troadec, en préparation). Le fait que l'établissement d'un système de licences pour les navires et de contrôle des capacités de capture sur des pêcheries encore partiellement développées (pêcheries hauturières japonaises (Kasahara, 1964); pêcherie de crevette d'Australie occidentale (Meany, 1978)) soit cité comme un facteur ayant fortement contribué à leur expansion, par l'intermédiaire des gages de stabilité et de sécurité que le plan de contrôle offrait aux pêcheurs et armateurs, est à cet égard significatif. La même dynamique pourrait être utilisée pour promouvoir le développement de stocks encore peu exploités. L'administration pourrait offrir aux investisseurs potentiels des licences de pêche en nombre limité de façon à offrir à ceux-ci l'assurance que de nouveaux venus ne viendront pas, en nombre excessif, réduire ultérieurement les bénéfices qu'ils peuvent attendre de leur effort de promotion et des risques qu'ils ont accepté de prendre.
En fait, développement et aménagement doivent être considérés simultanément et procéder d'une vision à long terme de l'amélioration des pêcheries nationales considérées dans leur ensemble. L'intérêt d'une attaque globale, embrassant dans des unités d'aménagement suffisamment vastes tous les éléments - stocks, flottilles, pêcheurs - constitutifs des pêcheries, paraît sur le plan opérationnel comme une condition de progrès. Il sera difficile sinon de pallier les pertes d'efficacité courantes avec les approches passées, trop fragmentaires ou trop raffinées compte tenu des très grandes difficultés que soulève l'application des réglementations. Pour formuler des stratégies plus performantes de mise en valeur et d'aménagement, il importe de partir d'un bilan global, même s'il peut être rapide, des pêcheries nationales. Ces évaluations sont importantes pour apprécier correctement les perspectives respectives des diverses pêcheries, les options qu'offre leur valorisation dans le contexte des grands objectifs du développement économique national, les conflits entre objectifs et les possibilités de les réduire, ainsi que les contraintes majeures. Ces évaluations pourraient considérer successivement les aspects suivants:
l'inventaire des pêcheries et leur structure: flottilles, pêcheurs, utilisation de la production, marchés, etc.;
les liaisons entre ces éléments de façon à déterminer les pêcheries que l'on pourra administrer séparément, leurs relations ainsi que les liaisons entre les groupes de pêcheurs et les diverses ressources à l'intérieur de chaque pêcherie et les possibilités qu'ont les pêcheurs de les modifier;
la clarification des objectifs et la réduction des conflits possibles entre ceux-ci.
l'analyse des options - des contraintes et des risques qui s'y attachent - de développement et d'aménagement;
la formulation d'une politique globale des pêcheries (Doucet et al., 1981).
Lorsque ce cadre aura été dressé, un plan d'actions (investissements, schémas d'aménagement, formation, etc.) pourra être efficacement dressé et mis en ceuvre. L'obtention d'un consensus des parties concernés sur les divers plans d'aménagement nationaux fournira aux administrations nationales les cadres de référence sans lesquels il pourra leur être très difficile de prendre et d'appliquer les décisions indispensables à la bonne utilisation des ressources halieutiques nationales. Compte tenu de la tendance à la surcapitalisation et la surexploitation que connaissent les pêcheries du fait de la nature commune du caractère limité des ressources et des difficultés qu'il y a à en réguler l'accès, il est probable que, sans une telle vision d'ensemble et un tel consensus, l'évolution des pêcheries nationales reste difficile à maîtriser.