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4. MECANISMES DE L'EFFONDREMENT BIOECONOMIQUE

On peut distinguer l'effondrement biologique et l'effondrement économique qui en résulte.

4.1 L'effondrement biologique

On a eu longtemps tendance à considérer qu'une décroissance rapide, importante de la biomasse était anormale et représentait un effondrement (fig. 18A). Les mesures à prendre visaient donc à tenter de reconstituer le stock. Les exemples donnés au paragraphe 2.1 tendent à montrer que la réalité biologique serait plutôt l'existence d'“eruptions” de la biomasse (périodiques ou non) suivies d'un retour à la normale en l'absence d'exploitation intensive ou d'un retour plus précoce à un niveau situé au-dessous de la “normale” dans le cas contraire (fig. 18B).

La fig. 19 analyse l'évolution d'une telle éruption biologique représentée schématiquement par une évolution de la biomasse (B) selon une courbe normale. La fig. 19A montre l'évolution théorique de B avec ou sans exploitation sur un cycle de plusieurs années en décennies. La fig. 19B montre que la “production biologique éruptive” est positive dans la phase de croissance et négative ensuite passant par un maximum pendant la phase de croissance. La fig. 19C donne une représentation théorique du développement de l'effort de pêche (et des capacités à terre) paralléles à l'éruption biologique, en l'absence de régulation. L'expérience montre que cet effort continue de croître aprés que la biomasse soit passée par le maximum, atteignant son apogée alors que la “production” biologique éruptive est déja fortement négative.

Cette vision simplifiée des choses implique :

  1. qu'aucun aménagement n'est en mesure de forcer le stock à un équilibre quelconque aux niveaux élevés de biomasse observés pendant l'éruption ou de stabiliser la pêcherie lorsque “l'effondrement” a commencé.

  2. la pêche intensive, au-delà du maximum de production biologique éruptive ajoute un facteur de décroissance du stock reproducteur à un moment particuliérement critique de son évolution. Elle conduit à des niveaux de biomasse beaucoup plus faibles que ceux auxquels le stock serait descendu pour des raisons exclusivement naturelles. Elle met donc en danger les équilibres dynamiques établis par l'espéce au cours de son évolution. Il est important à ce sujet de noter la différence entre les conséquences des variations naturelles d'abondance du stock et celles qui sont dues à la pêche. Les structures d'âge en particulier seront différentes. Un stock réduit pour des raisons naturelles (baisse du recrutement) sera constitué d'individus âgés et donc à forte fécondité relative alors qu'un stock surpêché (baisse de l'espérance de vie) sera consitué d'individus jeunes et à faible fécondité. On doit donc admettre que les capacités de reconstitution d'un stock, constituées au cours de l'évolution par adaptation à l'environnement, seront modifiées défavorablement par la pêche.

4.2 L'effondrement économique

L'apparition d'une éruption biologique est un signal majeur dans l'écosystéme exploité, que l'industrie détecte rapidement et auquel elle répond immédiatement si le marché s'y prête. On a vu au paragraphe 3.5 que la rente s'accroît rapidement. La recherche de bénéfices plus importants à court terme conduit le système pêche à l'hypertropie. Les Administrations des pêches soumises à des pressions importantes aident souvent au développement rapide avec le concours de codes d'investissement favorables et des banques nationales ou internationales de développement. La décroissance de la biomasse qui en découle sera en partie compensée par l'amélioration des techniques (sonar, sondeur, pêche en “meute”, utilisation de l'avion, etc.) accroissant encore la surcapacité de capture et conduisant à des niveaux de mortalité par pêche de plusieurs fois supérieurs aux mortalités mortalités naturelles auxquelles le stock est adapté. Les marchés sont également modifiés, et il peut, par exemple, se développer un marché important vers la farine de poissons permettant de traiter les quantités exceptionnelles capturées, entraînant une mutation des usines de transformation à terre.

Fig. 17

Fig. 17 - Evolution de la rente en fonction des coûts (investissements) et sous l'auction de l'environment. Les 4 courbes correspondent aux 4 paraboles de la fig. 16B. Les fléches indiquent la trajectoire d'une pêcherie non contrôlée lorsque la biomasse (et la rente) s'accroissent puis décroissent. Les points d'équilibre Zl à Z4 (Rente = 0) correspondent à ceux de la fig. 16B.

Fig. 18

Fig. 18 - A : “effondrement” et retour du stock à la normale

B : “éruption” biologique et retour à la normale avec (courbe basse) et sans (courbe haute) pêche

Fig. 19

Fig. 19 - Représentation schématique théorique de l'évolution de la biomasse, de la production additionnelle “éruptive” et de l'effort de pêche lorsque se produit une èruption biologique.

La fig. 17 montre clairement la non réversibilité du processus quand l'éruption est terminée et la biomasse décroît brutalement. Les rentes deviennent négatives et les banque-routes s'accélèrent. La réduction des frais fixes est plus lente que celle des frais courants. Le comportement grégaire des pélagiques entraîne l'existence d'une mortalité élevée même lorsque la flotte est réduite.

Les mesures d'aménagement discutées dans un climat de crise sont prises trop tardivement et avec une rigueur insuffisante. Les fluctuations favorables des marchés sous l'effet de la réduction de l'offre peuvent perpétuer quelque temps les effets pervers du système jusqu'à ce que la demande soit dirigée vers un autre produit de remplacement (soja par exemple).

En fin de compte ce sera l'effondrement total d'une activité économique hypertrophiée, avec des conséquences financières désastreuses (bateaux à retirer de l'exploitation, usines à fermer, personnel en chômage, crise économique grave). La chute de l'offre pendant unc longue période peut entraîner une perte des marchés difficilement réversible.

L'effondrement économique soulève de gros problèmes de reconversion de tout le secteur et implique d'énormes dépenses de l'Etat (subventions, nationalisations, compensations diverses, coûts sociaux élevés).

Les conséquences d'un effondrement économique se propagent au-delà du pays considéré par le biais des marchés mais surtout par le biais des transferts massifs de navires et d'usines disponibles à bas prix. Les politiques de développement des pays disposant de ressources encore sous-exploitées peuvent être sérieusement affectées à leur tour par ce contexte international, de manière insidieuse (cf. l'enchaînement des effondrements de Californie, Pérou, Afrique du sud/ Namibie).


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