M.I. Cissé
Programme des Zones Aride et Semi-aride
Centre International pour l'Elevage en Afrique
B.P. 60 Bamako Mali
Introduction
Particularité alimentaire des petits ruminants
Disponibilité en fourrage aérien des parcours du Mali central
Problèmes poses par l'exploitation pastorale des ligneux
Propositions pour une meilleure gestion des ligneux
Résumé
En zone semi-aride du Mali central, les peuplements ligneux fournissent la principale pâture des caprins et interviennent de façon notable dans la ration des ovine. Le disponible fourrager aérien connaît de fortes fluctuations saisonnières et n'est pas entièrement accessible aux petite ruminants sans l'intervention des bergers qui procèdent à des ébranchages sévères aux conséquences préjudiciables pour le développement des peuplements ligneux. Des suggestions vent faites pour une meilleure gestion de ces ressources et leur intégration dans le cadre des systèmes agro-sylvo-pastoraux en vue d'une amélioration de la production des petite ruminants.
Dans la zone semi-aride du Mali central étudiée par le CIPEA, l'effectif des ovins et caprins a été estimé à un million de têtes (Wilson, de Leeuw & de Haan, 1983). Ils constituent le "compte courant" des pasteurs et agro-pasteurs, aussi leur élevage permet-il de satisfaire la consommation en viande des ménages et d'obtenir suffisamment d'argent pour faire face aux nécessités du moment (céréales, impôts, vêtements...).
Leur production laitière quoique peu élevée, s'est averée d'une certaine importance, pour ceux qui en détiennent, au cours de ces années de sécheresse où le cheptel bovin principal fournisseur de lait a été décime.
Les fourrages ligneux constituent la base de l'alimentation des caprins en intervenant de façon non négligeable dans la ration des ovins (Dicko & Sangaré, 1981). Il convient donc d'évaluer le disponible fourrager aérien des parcours, et d'analyser les problèmes posés par l'exploitation pastorale des peuplements ligneux pour faire des propositions permettant une meilleure gestion de ces ressources dans la perspective d'une amélioration de la production des petits ruminants.
Les études de comportement menées au Mali central sur différents animaux domestiques (Dicko & Sangaré, 1981) ont révélé qu'annuellement ovins et caprins consacrent respectivement 34 et 87 p.cent de leurs temps de pâture aux fourrages ligneux.
Il ne s'agit là que d'estimations globales masquant d'importantes variations saisonnières particulièrement marquées chez les ovins (10 à 15 p.cent en saison des pluies où l'herbe est abondante et de bonne qualité et 15 à 75 p.cent en saison sèche où la paille des espèces herbacées est de faible valeur nutritive).
Une expérience faite au ranch de Niono de la fin septembre à début novembre 1978 (Hiernaux, Cissé & Diarra, 1979) a permis de vérifier que les caprins pouvaient se contenter d'une alimentation uniquement composée de feuilles d'arbre d'une seule essence. A cette fin, deux essais ont été menés simultanément: l'un sur Acacia seyal et l'autre sur Pterocarpus lucens. Dans chaque cas, deux lots semblables de 10 boucs, chacun pesant ensemble 250 kg, soumis à une pesée hebdomadaire et à une récolte journalière de fèces ont été constitués:
- le premier est conduit sur pâturage dont le peuplement ligneux est homogène et presque monospécifique, sous la garde d'un berger leur coupant au besoin des branches;- le second est nourri à l'auge avec des branches fraîchement coupées de la même espèce ligneuse préalablement pesées et dont les refus ont été ensuite pesés.
Le tableau 1 rassemble les principaux résultats à savoir: la consommation moyenne quotidienne (CMQ), le gain moyen quotidien (GMQ) et le rendement de production (RP) par animal.
On peut en déduire que:
- les espèces ligneuses vent différemment appétées par les caprins d'une part et d'autre part selon que ceux-ci vent conduits au pâturage ou nourris à l'auge.A titre d'exemples, A. seyal est mieux consommé que P. lucens et ce, tant à l'auge qu'au pâturage. Par ailleurs, la consommation de A. seyal est plus élevée au pâturage et par contre, P. lucens est mieux appété à l'auge.Les quantités ingérées exprimées en kg de matière sèche par 100 kg de poids vif s'élèvent respectivement à l'auge et au pâturage à 3,6 et 6,2 pour A. seyal et 2,6 et 2,4 pour P. lucens. Dicko & Sangaré (1981) estiment à 2,5 kg/100 kg de poids vif, le niveau moyen d'ingestion des caprins dans les parcours de la zone, seules les valeurs obtenues avec P. lucens s'en rapprochent.
- les différentes espèces n'ont pas la même efficacité.
En considérant la situation où les deux espèces expérimentées vent les mieux consommées, on peut constater, qu'en dépit de la faiblesse relative de son niveau d'ingestion, P. lucens donne d'excellentes performances à l'auge (GMJ de 51 g) et un rendement fort élevé (80 g de poids vif/kg de matière sèche ingérée). De telles performances justifient la distribution des feuilles de cette espèce aux animaux de case. Quant à A. seyal, son efficience sur pâturage (GMJ de 37 g) lui vaut d'être très recherché par les chevriers qui l'ébranchent souvent de façon excessive en début et en fin de saison sèche.
Tableau 1. Consommation primaire et performances zootechniques de boucs nourris avec du fourrage aérien
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Fourrage |
Auge |
Pâturage |
||||
|
CMQ (kg MS) |
CMQ (g) |
RP (g/kg MSI) |
CMQ (kg MS) |
CMQ (g) |
RP (g/kg MSI) |
|
|
Acacia seyal |
0,90 |
+17,1 |
19,0 |
1,58 |
+37,1 |
23,5 |
|
Pterocarpus lucens |
0, 64 |
+51,4 |
79,7 |
0,59 |
+20,0 |
33,9 |
La méthode mise en oeuvre pour évaluer le disponible fourrager de la zone d'étude (Hiernaux, 1980) intègre une description précise des peuplements ligneux (composition floristique, densité par espèce, distribution des troncs dans des classes de circonférence...) et des abaques de production donnant la biomasse foliaire de chaque espèce à partir de la circonférence du tronc (Cissé, 1980b). Le relevé du peuplement est effectué par formation végétale échantillonnée sur la base de la topographie, du type de sol, de la composition floristique et du degré d'artificialisation. La biomasse foliaire maximale est calculée espèce par espèce puis les résultats vent rapportés à la formation végétale puis au secteur bioclimatique en établissant une moyenne pondérée par la superficie occupée par chacune des formations.
Les résultats par secteur bioclimatique vent consignés au tableau 2. Ces valeurs ne vent données qu'à titre indicatif car elles ne tiennent compte ni des fleurs ni des fruits qui vent aussi consommés par les petite ruminants. Toutefois, elles dénotent un potentiel fourrager annuel important car les espèces appétibles fournissent dans tous les secteurs plus de 50 p.cent du disponible ligneux.
Tableau 2. Production moyenne en fourrage ligneux du Mali central par secteur bioclimatique
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Secteurs bioclimatiques
|
Production foliaire moyenne (t MS/ha) |
|
|
Totale* |
Fourrage |
|
|
Nord Sahel |
0,3 |
0,2 |
|
Centre Sahel |
1,0 |
0,7 |
|
Sud Sahel |
1,0 |
0,8 |
|
Nord Soudan |
2,4 |
1,2 |
* Toutes espèces confondues
L'importance des fluctuations saisonnières (Cissé, 1982) du disponible fourrager rend nécessaire une expression saisonnière de ces ressources. Le tableau 3 donne une estimation de la répartition saisonnière par secteur bioclimatique. On y mesure tout l'intérêt du fourrage ligneux qui vaut surtout par sa disponibilité tout au long de l'année, et surtout en saison sèche où il apporte aux ovins protéines et vitamines dont vent dépourvues la paille des espèces herbacées.
Toute l'année les petite ruminants disposent de fourrage ligneux, ce qui pourrait expliquer qu'ils fassent montre d'une saisonnalité de reproduction moins marquée que celle du gros bétail comme le montrent les données du tableau 4. Le pic sensible de conception enregistré en saison sèche et chaude chez les petite ruminants (surtout chez les caprins) pourrait être rapproché de l'émission par les ligneux de jeunes pousses et de nouvelles feuilles qui, bien qu'en faible quantité, améliorent qualitativement la ration.
Seule une faible part du disponible fourrager ligneux est directement accessible aux petite ruminants. Si l'on considère la hauteur de deux mètres comme limite supérieure d'accès direct, le tableau 5 donne pour trots espèces un exemple de la stratification de la biomasse foliaire. On constate que près de la moitié de la biomasse foliaire n'est pas directement accessible même aux caprins, aussi les bergers vent obligés de recourir à des pratiques d'ébranchage pour mettre à la portée de leurs animaux les fractions inaccessibles.
Tableau 3. Estimation de la répartition saisonnière du disponible fourrager aérien (kg MS/ha) du Mali central par secteur bioclimatique
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Secteurs bioclimatiques |
Saison |
||||
|
Pré-pluviale mai-juin |
Pluviale juillet-sept. |
Différée oct.-nov. |
Sèche froide déc.-fév. |
Sèche chaude mars-avril |
|
|
Nord Sahel |
50 |
144 |
117 |
79 |
63 |
|
Centre Sahel |
242 |
567 |
428 |
239 |
173 |
|
Sud Sahel |
295 |
670 |
469 |
264 |
191 |
|
Nord Soudan |
431 |
965 |
788 |
377 |
210 |
Tableau 4. Taux de conception de divers ruminants (en % par mois) pour les différentes saisons en zone semi-aride où la monte n'est pas contrôlée
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Taux de conception par mois |
Espèces |
||
|
Bovins |
Caprins |
Ovins |
|
|
Saison froide et sèche (décembre-février) |
2,2 |
4,3 |
6,6 |
|
Saison chaude et sèche (mars-juin) |
6,7 |
11,8 |
9,6 |
|
Saison des pluies (juillet-septembre) |
18,3 |
7,8 |
9,1 |
|
Saison différée (octobre-novembre) |
5,8 |
8,4 |
7,2 |
Source: Wilson, de Leeuw & de Haan, 1983.
L'exploitation des ligneux fourragers revêt deux formes:- une forme extensive où le bétail broûte directement ce qui est à sa portée: la stratification du peuplement ligneux joue alors un rôle important et les ovins et les caprins exploitent surtout les buissons.- une forme plus intensive où les bergers interviennent par taille, ébranchange ou gaulage pour mettre à la portée du bétail, les fractions inaccessibles des ressources fourragères.
Tableau 5. Stratification verticale de la biomasse foliaire de trots espèces fourragères sahéliennes
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Espèces
|
Biomasse foliaire en % du total |
|
|
Strate 0-2 m |
Au de 1 à 2 m |
|
|
Pterocarpus lucens |
37 |
63 |
|
Ziziphus mauritiana |
60 |
40 |
|
Acacia seyal |
51 |
49 |
L'effet du broutage n'a pas été directement mesuré mais divers régimes d'effeuillage pratiqués sur des buissons sahéliens (Cissé, 1980a) permettent d'affirmer que modéré et avant le maximum de feuillaison, l'effeuillage a souvent un effet stimulant sur la production, mais plus tard il diminue celle-ci bien qu'il prolonge la phase de verdure. A long terme, les buissons prennent un port en coussinet considéré comme indice dé surpâturage.
Divers ébranchages effectués sur Acacia seyal et Pterocarpus lucens en zone sud sahélienne et sur Acacia albida en zone nord soudanienne de 1978 à 1983 (Cissé, 1984) ont montré que rythme et époque d'ébranchage influent sur la production foliaire.
En effet, la comparaison des biomasses foliaires moyennes cumulées résultant de divers traitements à la biomasse foliaire maximale de témoins jamais exploités (tableau 6), révèle que suivant les espèces, l'ébranchage répété a soit un effet dépressif (cas de A. seyal et P. lucens où les baisses peuvent atteindre 90 p.cent), soit stimulateur (A. albida) sur la production foliaire cumulée. La production des repousses est surtout importante en première année, puis elle diminue rapidement par la suite. Les ébranchages pratiqués après le saison des pluies, tant chez Pterocarpus que chez A. albida fournissent les biomasses cumulées les plus élevées, aussi cette période serait la plus propice pour ces interventions et ce, pour prolonger la feuillaison et fournir du vert en saison sèche où les sujets non exploités en vent dépourvus (figure 1). En se référant aux taux de mortalité enregistrés chez les différentes espèces au cours des six années d'expérience (tableau 7), on peut constater qu'aucune de ces espèces ne supporte un rythme d'exploitation de deux fois par an qui entraîne à plus ou moins longue échéance, la mort des sujets. Celle-ci intervient au bout de trots ans chez A. seyal préalablement soumis à l'ébranchage traditionnel en parapluie. La mise à la portée des animaux des parties inaccessibles, la nécessité pour les caprins d'avoir un contre poids quand ils coupent les feuilles et enfin l'étalement de la phénophase feuillée dans la deuxième moitié de la saison sèche vent les principales raisons avancées par les bergers pour justifier cet écimage en parapluie. Mais peut-on faire cas davantages dès que cette pratique porte atteinte à la survie même de l'arbre? En effet, la branche traînant au sol se dessèche au bout de quelques mois, subit l'attaque des termites et en cas d'incendie finis par être la proie des flammes qui se communiquent à toute la souche.
Tableau 6. Comparaison de biomasse foliaire moyenne cumulée (kg MS) résultant de divers régimes d'ébranchage à la biomasse maximale moyenne de témoins
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Ebranchage |
Espèces | ||||
|
Rythme |
Epoque |
Pterocarpus lucens |
Acacia albida |
Acacia seyal | |
|
Témoins |
10,2 |
3,2 |
0,7 | ||
|
2 fois/an |
Avant et après S.P.a) |
2,5 |
11,6 |
0,4 | |
|
1 fois/an |
Avant S.P. |
1,1 |
9,6 |
0,6 | |
|
1 fois/an |
Après S.P. |
3,2 |
16,2 |
0,4 | |
|
1 an sur 2 |
Avant S.P. |
2,4 |
6,3 |
0,06 | |
|
1 an sur 2 |
Après S.P. |
3,7 |
12,3 |
0,4 | |
|
Fb) |
|
10,09** |
5,5** |
4,92** | |
|
P.P.D.S.c) |
|
2,41 |
3,04 |
0,16 | |
Notes:a) S.P.: Saison des pluies: Avant = juin-juillet; Après = oct.-novembre pour A. seyal et P. lucens et janvier pour A. albida.b) F: test de F. **P < 0,01
c) P.P.D.S.: Plus petite différence significative (méthode Dunnett)
L'exploitation dirigée des espèces fourragères peut conduire, à long terme, à une modification de la production par modification du peuplement. Cette évolution se fait au détriment des espèces les plus recherchées pour leur fourrage et au bénéfice des refus. Ainsi, Combretum micranthum et Acacia ataxacantha peuvent progressivement se substituer aux espèces appétées (Pterocarpus lucens, Acacia seyal, Combretum aculeatum) d'une pterocarpaie trop exploitée. Cependant, il peut arriver que la formation secondaire soit composée d'essences plus intéressantes sur le plan fourrager que la formation originelle. C'est le cas d'un enrichissement en Balanites aegyptiaca, Acacia seyal et Ziziphus mauritiana d'une formation qui était dominée par Combretum ghazalense (Hiernaux, 1980).
Evolution comparée de la biomasse foliaire chez Acacia seyal
Evolution comparée de la biomasse foliaire chez Pterocarpus lucens
Tableau 7. Taux de mortalité (%) enregistrés chez trots espèces fourragères soumises à divers régimes d'ébranchage de 1978 à 1983
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Ebranchage |
Espèces | |||
|
|
|
Pterocarpus lucens |
Acacia albida |
Acacia seyal |
|
2 fois/an |
Avant et après S.P. |
100 |
30 |
100 |
|
1 fois/an |
Avant S.P. |
100 |
0 |
100 |
|
1 fois/an |
Après S.P. |
0 |
0 |
100 |
|
1 an sur 2 |
Avant S.P. |
10 |
0 |
100 |
|
1 an sur 2 |
Après S.P. |
10 |
0 |
40 |
Une bonne gestion des peuplements ligneux consistera:- à limiter les pratiques d'ébranchage en veillant à ne jamais dépouiller la totalité d'un houppier, ni revenir ébrancher un arbre déjà mutilé au cours des deux ou trots années précédentes et il faudrait donc encourager le gaulage et le rabattage des branches et tendre vers l'émondage qui, pratiqué en fin de feuillaison, permettrait une meilleure répartition des ressources fourragères;- en mesures conservatoires de mises en défens cycliques qui permettraient surtout la consolidation des régénérations (jeunes plants, rejets) et la reconstitution des houppiers des espèces les plus exploitées.
Au niveau des systèmes agro-pastoraux, on pourrait procéder à un déboisement sélectif avec coupe des essences non appêtées et taille en t tards des espèces fourragères pour les animaux de case essentiellement constitués par les petite ruminants. La multiplication par graines ébouillantées et/ou par éclats de souches (Gosseye, 1980) pourrait être envisagée en vue de la création des haies fourragères. Cette activité serait le point de départ de l'agro-foresterie qui intègre l'aboriculture à la production agricole, le rôle des arbres étant le recyclage des éléments nutritifs permettant au sol de retrouver sa fertilité. Le choix d'espèces fourragères permettrait la mise en place de systèmes agro-sylvo-pastoraux dans la perspective d'une amélioration de la production animale et particulièrement celle des petite ruminants qui valorisent le mieux le pâturage aérien.
Bouc de Sahel broutant de l'Acacia seyal coupé à son intention par le berger
Necrosyrtes monachus and Capra "urbana" on high fibre diets at a town midden in Ouahigouya, Burkina