Ceux-ci seront revus à partir de l'exemple simple d'une pêcherie unitaire composée d'une seule espèce, exploitée par un seui groupe de pêcheurs utilisant la même méthode de pêche. Cette situation schématique ne rend pas convenablement compte de la diversité des cas rencontrés en pratique. Par contre, elle permet de bien saisir la dynamique interne des pêcheries et le fondement de l'intérêt et des problèmes de leur aménagement. Les concepts qui s'en dégagent sont classiques; cela permettra de les revoir rapidement. Pourtant leur prise en considération, notamment lors de la formulation des plans de développement, est loin d'être la règle; c'est une des raisons pour lesquelles, trop souvent, ces programmes n'aboutissent pas aux résultats escomptés.
Les modèles classiques d'évaluation des stocks (Schaefer, 1954 et 1957; Beverton et Holt, 1957; Ricker, 1958) décrivent l'évolution, dans une pêcherie de ce type, de la capture totale et du rendement (prise par unité d'effort) en fonction de l'effort de pêche (fig. 1). L'intérêt de l'analyse des réponses de la pêcherie aux variations de l'effort de pêche s'explictue par le fait que ce facteur est le principal paramètre d'exploitation directement contrôlable par l'homme: c'est par son intermédiaire que ce dernier peut le mieux escompter agir sur l'état du stock et sa productivité.
Lorsque le taux d'exploitation augmente dans une pêcherie, on observe d'abord une augmentation quasi proportionnelle des captures totales. Puis, le taux d'accroissement baisse régulièrement et la courbe finit par passer par un maximum (maximum de production équilibrée ou MSY) 2 qui marque la limite supérieure de production du stock. Passé ce maximum, la production équilibrée tend à baisser plus ou moins rapidement.
1 Cette section reprend un cours déjà publié (Troadec, 1980).
2 Pour “maximum sustainable yield”.

Figure 1 Pêcherie composée d'une seule espèce, d'un seul mode de pêche et d'une seule communauté de pêcheurs: production (a) d'une part, rendement et taille du stock (b) d'autre part, en fonction du taux d'exploitation (ou effort de pêche);
Le maximum de production ainsi défini a longtemps servi d'objectif pour l'aménagement des pêcheries. Son succès s'explique par la simplicité du modèle sur lequel il se fonde, lequel a beaucoup contribué à convaincre de la nécessité de limiter la pêche si l'on voulait maintenir la production à un niveau élevé. Dans les pêcheries internationales où les différents responsables nationaux avaient chacun à défendre les intérêts concurrentiels de leurs pêcheurs et de leurs industries respectifs et s'efforçaient d'obtenir pour eux les contingents de capture les plus avantageux, ou plutôt les moins réduits, le MSY représentait l'option impliquant la réduction la plus faible des prises et des moyens de capture dans une pêcherie déjà surexploitée.
La courbe de rendement (capture par unité d'effort ou cpue) baisse, elle, régulièrement depuis le début de la mise en exploitation du stock. Cette caractéristique, si elle n'est pas convenablement prise en considération lors de la mise en valeur de la ressource, entraîne inévitablement une projection excessivement optimiste de la productivité et done de la rentabilité des nouveaux moyens de capture envisagés.
Les deux courbes (a et b, fig. 1) peuvent être déplacées dans des limites restreintes, vers le haut ou vers le bas, en changeant la structure d'âge des captures (fig. 8). Ainsi, on peut obtenir des productions plus élevées pour des efforts de pêche plus forts en augmentant l'âge moyen de première capture. Ceci peut être réalisé, par exemple, en augmentant le maillage des chaluts: en laissant ainsi s'échapper les individus jeunes, on pourra en récupérer ultérieurement une fraction dont le poids total sera supérieur au poids total de ceux qu'on a laissé échapper en élargissant la maille. C'est là le second et le seul autre facteur sur lequel l'homme peut intervenir directement pour améliorer le régime d'exploitation des stocks halieutiques naturels (voir section 3.1).
La courbe de rendement représente aussi l'évolution de la biomasse du stock lorsque l'exploitation s'intensifie, les cpue étant, dans la mesure où elles sont correctement mesurées, proportionnelles à cette biomasse. Pour des niveaux modérés d'exploitation, on constate que la réduction de biomasse consécutive à l'intensification de la pêche n'affecte pas de façon appréciable la capacité reproductrice du stock. La théorie démontre et l'histoire des pêcheries confirme que les stocks de poisson sont susceptibles de subir pendant longtemps des prélèvements substantiels. Pour des niveaux modérés d'exploitation, on peut même observer une élévation du recrutement moyen, réaction par laquelle le stock tend à compenser la baisse d'abondance consécutive à son exploitation. Ce mécanisme joue essentiellement au niveau des oeufs et des larves. Les poissons pondent chaque année un nombre considérable d'oeufs. Le nombre de ceux qui survivront jusqu'au début de la phase exploitée est minime et dépendra beaucoup plus des conditions de milieu qu'ils connaîtront au cours de leur phase larvaire et de la capacité biotique du milieu, que du nombre initial d'oeufs pondus et donc de la taille du stock producteur. En fait, contrairement aux croyances des profanes, on a longtemps considéré que chez la plupart des espèces le niveau de recrutement était largement indépendant de la taille du stock reproducteur et qu'il était de ce fait illusoire de tenter d'améliorer ce recrutement, et donc la production à laquelle il donne lieu, en protégeant les reproducteurs ou leur ponte.
Cette observation, fondamentale de la dynamique des populations halieutiques, explique l'importance qu'il y a à préserver les recrues une fois que celles-ci ont franchi la phase critique de leur vie larvaire. N'étant plus protégées par un mécanisme compensateur, il convient alors d'ajuster l'âge moyen de première capture et le taux d'exploitation subi par l'ensemble des recrues auxquelles le stock donne naissance annuellement de façon à tirer de celles-ci l'optimum de ce qu'elles peuvent produire sur toute l'étendue de leur phase exploitée.
En fait, l'exploitation de divers stocks s'étant fortement intensifiée, des baisses chroniques et parfois brutales du recrutement ont été constatées, même si la relation entre stock parental et recrutement résultant reste difficile à établir du fait de la dispersion des observations - entraînéee par la variabilité du milieu et de ses effets sur le recrutement - et de la brièveté des séries d'observation disponibles pour une majorité de pêcheries. Cette baisse chronique du recrutement se fait surtout sentir au delà du maximum de production équilibrée. On montre en effet que la rapidité du déclin des captures au delà de ce maximum reflète dans une large mesure la forme de la courbe stock-recrutement pour les bas niveaux du stock, c'est-à-dire la baisse chronique du recrutement consécutive à la surexploitation du stock reproducteur (Laurec, 1977). En pratique, la conservation d'un stock parental suffisant pour maintenir le recrutement à un haut niveau sera réalisé par le contrôle du taux d'exploitation subi par l'ensemble du stock, plutôt que par la protection temporaire, et de ce fait trop fugace, des reproducteurs immédiatement avant et pendant la ponte.
Les modèles sur lesquels sont établies les courbes de production et de rendement admettent comme hypothèse initiale l'invariance du milieu. En réalité, chaque observation annuelle s'écarte plus ou moins nettement de ces courbes rnoyennes, notamment selon l'importance des fluctuations du milieu et de leurs effets sur le recrutement. Lorsque les fluctuations naturelles sont aleatoires, elles n'affectent ni la hauteur ni la forme des courbes. Ce n'est pas le cas lorsque le milieu manifesto des évolutions à long terme. Plusieurs pêcheries se sont ainsi établies à la favour d'accroissements naturels, mais temporaires, du stock (églefin du banc George, par exemple), pouvant s'accompagner de colonisations ou d'expansion de l'aire de distribution du stock (extension méridionale de la sardine marocaine). Il en résulte que tant que les évaluations de stocks seront basées sur des séries historiques de données courtes, les prévisions risquent d'être d'autant plus erronnées qu'elles visent le long terme.
On observe également fréquemment une amplification de la variabilité interannuelle de la biomasse du stock, et donc des rendements, avec l'intensification du taux d'exploitation. Cela s'explique notamment par la baisse de l'espérance de vie moyenne des cohortes et, donc, la réduction du nombre de celles qui contribuent chaque année le plus effectivement aux captures: ainsi une même variabilité dans le recrutement se fera d'autant plus sentir que ses effets porteront sur un stock composé d'un nombre plus réduit de classes d'âge.
Il est difficile de d éterminer la responsabilité des divers facteurs, naturels et induits par la pêche, susceptibles d'intervenir dans les nombreux effondrements de pêcheries observ és ces dernières ann ées: effets des fluctuations à long terme du climat sur la distribution géographique des ressources et la capacité biotique du milieu, variabilité naturelle des stocks souvent plus élevée chez les espèces pélagiques côtières, baisse du recrutement par surexploitation du stock parental, amplification par la pêche de la variabilité naturelle, etc. (Saville, 1980). Même s'il est probable que la pêche n'ait joué qu'un rôle mineur dans l'effondrement de certaines pêcheries (hareng de Plymouth, Cushing, 1981), il n'en demeure pas moins que beaucoup d'effondrements de pêcheries se sont produits au cours de périodes d'exploitation intensive (anchois du Pérou, hareng atlanto-scandinave, hareng de la mer-du-Nord, sardinelle ghanéo-ivoirienne, pilchard namibien, sardine californienne, etc.) dépassant nettement le niveau correspondant à la production maximale équilibrée (Troadec etal., 1980).
Si l'hypothèse de l'invariance moyenne du milieu et du recrutement s'est révélée pratique pour dégager et analyser les effets de l'intensification de la pêche, la variabilité naturelle des stocks doit être considérée comme une caractéristique fondamentale des pêcheries. Cette variabilité, différente selon les stocks et les milieux, doit être reconnue dans les schémas d'aménagement, notamment lorsque les moyens de capture (flottilles) et de traitement (usines) montrent une inertie interdisant leur ajustement immédiat aux fluctuations du stock, ou lorsque, par souci de stabiliser l'emploi, il importe d'écreter réduire les engorgements et de réduire au maximum les mortes saisons.
Pour s'affranchir des effets négatifs d'une pêche trop intensive sur le recrutement et la productivité moyens des stocks ainsi que des risques d'effondrement qui s'y attachent, pour ne pas amplifier la variabilité interannuelle naturelle des stocks et entraîner des surcoûts appréciables pour l'industrie, enfin, pour se protéger des conséquences d'évaluation trop optimistes car basées sur l'analyse des performances de pêcheries qui se seraient établies lors d'accroissements naturels temporires des stocks (Doubleday, 1976), les biologistes (par exemple Sissenwine, 1974) sont arrivés à la conclusion que le MSY représentait souvent un objectif stratégique d'exploitation trop ambitieux. Ils ont ainsi recommandé l'adaptation de taux d'exploitation et des niveaux de capture situés à gauche du maximum de production équilibrée (par exemple Gulland et Boerema, 1973). Même si de tels objectifs impliquent à terme une certaine baisse de la production équilibrée maximale moyenne, ces pertes sont modestes comparées aux économies substantielles qu'autorise, dans les programmes de recherche et de surveillance continue des stocks, la réduction de variabilité qu'elles favorisent.
La signification du terme “équilibré” qui apparaît dans la notion de maximum de production équilibrée (MSY) est importante et demande à être explicitée. Les deux courbes de production et de rendement de la figure l ont été établies après que l'on ait maintenu constant, pour chaque niveau d'exploitation, l'effort de pêche pendant un temps suffisant pour permettre à la taille et à la structure du stock de se restabiliser après toute modification apportée au régime d'exploitation (effort de pêche global et structure d'âge des captures). En effet, lorsqu'on modifie ce régime, la taille du stock et le volume des captures n'atteignent leur équilibre final que lorsque toutes les classes d'âge qui ont subi le régime d'exploitation précédent ont disparu du stock exploité. Un effet semblable s'observe, par exemple, dans les pyramides d'âge des populations humaines où les effets des guerres sur les classes qui ont combattu s'observent jusqu'à la disparition définitive de toutes les classes décimées par la guerre. Cette inertie, qui dépend évidemment de la longévitéde l'espèce, fait qu'il est toujours possible, en augmentant brutalement l'effort de pêche, de capturer immédiatement, mais seulement de façon temporaire, plus que ne l'indiquent les courbes de production et de rendement équilibrées.
Si l'on dispose de statistiques sur la valeur des captures et d'estimations sur les divers éléments (capital, main-d'oeuvre, énergie, etc.) des coûts de production, il est aisé de transformer les courbes de la figure 1 en équivalents économiques (fig. 2): le coût total de production sera dans une large mesure proportionnel à l'effort de pêche tandis que la valeur des débarquements sera en première approximation proportionnelle au poids de ceux-ci. Des gains de productivité peuvent bien être tirés d'un accroissement du volume des opérations de pêche et la valeur unitaire moyenne des captures est susceptible de baisser avec le volume de l'offre ou la diminution de la taille moyenne des individus capturés qui accompagne toujours l'intensification de la pêche. Ces effets secondaires pourront déplacer quelque peu la position des maxima et autres points remarquables des courbes (a) et (b) de la figure 1, exprimées en équivalents économiques. Mais ces distortions resteront insuffisantes pour altérer profondément la forme des courbes et, surtout, les conclusions que l'on peut en tirer sur la position des divers objectifs par rapport à l'axe de l'effort de pêche.
La figure 2 représente, en fonction de l'effort de pêche total,
(a'), la valeur totale des débarquements (∑ V);
(b'), le rendement économique brut, ou valeur brute de la production par unité de coût (∑ V/∑ C).
A partir de ces estimations, on peut déduire deux autres indices:
(c'), le gain marginal brut (Δ V), c'est-à-dire le gain brut additionnel (au-delà de la valeur brute des captures courantes) résultant d'un accroissement unitaire des coûts totaux d'ecplitation Δ C;
(d'), le bénéfice économique total net (ou rente ou plus-value), exprimé ici en valeur absolue (∑ V - ∑ C).
L'examen de ces deux derniers indices est particulièrement intéressant. La courbe du gain marginal (c') passe par la valeur 1 - c'est-à-dire que l'accroissement unitaire du coût total sera alors juste couvert par l'accroissement correspondant de la valeur de la production qui en résulte (∑V = ∑ C) - pour un effort de pêche nettement inférieur à celui qui conduit au MSY. C'est aussi pour cet effort que la rente économique totale, ou bénéfice total net 1, est maximale. Ce point est appelé MEY (maximum net economic yield).
C'est vers cet objectif que l'on peut penser qu'un exploitant unique, par exemple l'Etat, ayant pour seul objectif de maximiser la rente économique produite par la pêche des stocks dans sa zone de juridiction cherchera à amener et à maintenir sa pêcherie. Mais rares sont les pêcheries possédées par un seul exploitant. A cause de la mobilité des individus composant la grande majorité des stocks halieutiques, il est le plus souvent impossible d'attribuer à chaque pêcheur une fraction déterminée de la ressource. Celui-ci se trouve, de ce fait, dans l'impossibilitéd'assumer la responsabilité de minimiser les coûts d'exploitation correspondant à la part de la ressource qui lui revient et donc d'extraire la rente économique attachée à la ressource. Pour lui, le problème est simple: tout poisson qu'il ne réussit pas à capturer a toutes les chances d'être perdu, qu'il soit ultérieurement capturé par un autre exploitant ou qu'il meure de sa belle mort. Au contraire, il peut espérer augmenter sa part de la rente totale en augmentant ses moyens de capture (voir section 2.3.1). De fait il le fera tant que ses revenus moyens dépasseront ses coûts moyens, c'est-à-dire tant que la courbe b' de la figure 2 sera supérieure à 1. Malheureusement, placés dans la même situation, tous les exploitants seront enclins à en faire autant.
1 Dans les coûts totaux, tels qu'ils sont compris ici, est inclu un revenu pour le capital et la main d'oeuvre correspondant à leurs coûts d'opportunité. La rente économique nette, comprise entre ces coûts totaux et la valeur totale de la production, exclut donc les bénéfices ordinaires d'exploitation. Elle correspond à la plus value qui s'attache à la seule valeur foncière de la ressource.

Figure 2 Modèle économique d'une pêcherie composée d'une seule espèce, d'un seul mode de pêche et d'une seule communauté de pêcheurs:
(a') = valeur totale des prises (∑V),
(b') = rendement économique brut (∑V/∑C),
(c') = gain économique marginal brut (Δ v),
(d') = bénéfice économique total net (∑V-∑C),
(e') = coûts totaux de production (∑C)
en fonction de l'effort de pêche.
NB. Les différentes courbes ne sont pas toutes représentées à la même échelle (verticale): cela n'affecte pas la position des points remarquables de ces courbes par rapport à l'axe de variation de l'effort de pêche, seul aspect qui nous intéresse ici.
De même, les nouveaux venus en puissance se joindront à leurs prédécesseurs tant que la pêcherie leur offrira un revenu au moins égal à celui offert par les autres alternatives d'emploi, extérieures au secteur pêche, c'est-à-dire jusqu'à ce que la totalité de la rente économique soit dissipée par mobilisation de capitaux et de main-d'oeuvre superflus. Les coûts d'opportunité de la main- d'ceuvre et des capitaux excédentaires étant inclus dans les coûts globaux de capture - et donc exclus du calcul de la rente, ces moyens matériels et humains excédentaires seraient par définition mieux utilisés dans les autres secteurs de l'économie nationale.
Les pêcheries représentent à l'heure actuelle un des meilleurs exemples d'exploitation de ressources naturelles dans lesquelles ni le nombre d'utilisateurs - même s'il existe certaines clauses d'exclusion, vis-à-vis des étrangers par exemple - ni le volume de leur activité respective ne se limitent d'eux-mêmes avant que le seuil de rentabilité nulle ne soit atteint. Une fois ce seuil atteint, les gains de productivité des concurrents les plus efficaces entraînent la faillite et le retrait des moins efficaces ou des moins heureux. La dynamique de l'exploitation des ressources communes est bien connue: sans intervention d'une autorité centrale, elle est vouée au marasme économique (Gordon, 1954; Scott, 1955). Dans les pêcheries nationales comme pour les pêcheries internationales, cete évolution risque même de ne pas s'arrêter au seuil où les rentabilités individuelle moyenne et globale s'annullent. Il y a à cela plusieurs raisons:
un délai de plusieurs années sépare souvent les analyses d'investissement et de factibilité de la vie opérationnelle moyenne des navires; si l'on ne tient pas compte de la baisse de la biomasse et des rendements consécutive aux investissements additionnels, la vision des rendements moyens dont jouieront en réalité les futurs bateaux sera nécessairement trop optimiste;
chaque investisseur potentiel prend sa décision indépendamment, donc sans pouvoir tenir compte des décisions prises simultanément par ses concurrents;
des investissements injustifiés par la taille de la ressource sont souvent décidés à la suite de pérodes où l'abondance naturelle du stock est supérieure à la normale;
la mobilité des pêcheurs pour entrer dans la pêche est souvent supérieure à celle d'en sortir; cette dissymétrie est fréquente dans la pêche artisanale (Panayotou, en préparation);
une fois les bateaux acquis, la facilité incite à négliger les frais d'amortissement dans l'estimation des coûts réels de production;
placés devant les conséquences sociales immédiates d'une réduction pourtant souhaitable à long terme des moyens de capture, les administrations sont souvent enclines à subventionner le remplacement des vieux bateaux ou l'accroissement du coût du carburant, continuant ainsi à perpétuer des opérations inefficaces et la mauvaise utilisation des ressources financières et humaines nationales.
La rente économique dont le montant dépend, en dehors du taux d'exploitation, de la valeur unitaire des captures et des coûts unitaires de production, est pourtant susceptible d'atteindre des valeurs considérables. Ainsi, compte-tenu d'un revenu raisonnable pour le capital investi dans les flottilles, (Griffin, et al., 1979; et Christy, 1979) ont estimé que la pêcherie nord-ouest africaine de céphalopodes pouvait rapporter aux états propriétaires de la ressource une rente hypothétique de ressource de l'ordre de 200 millions de dollars EU, soit environ 1500 dollars EU par tonne capturée, à condition qu'un système de contrôle de l'effort de pêche soit effectivement appliqué. Cette rente est qualifiée d'hypothétique car elle ne pourra êtra totalement prélevée que si les autres pays côtiers contrôlant les autres stocks mondiaux de céphalopodes en font autant. La compétition entre les pays propriétaires de cette ressource risque en effet fort de les contraindre à abondonner aux pays pêcheurs une partie de la rente économique. Autre exemple, aux Maldives, les revenus que l'Etat tire de l'exportation qu'il assure de la production nationale de thon sont environ deux fois supérieurs à ceux qu'il verse aux pêcheurs (Christy, et al., 1981).
En réalité, le phénomène de surpêche se décompose en trois éléments distincts:
un, de nature économique, résultant de l'emploi d'un capital et d'une main-d'oeuvre superflus, ce qui entraîne le gaspillage des bénéfices économiques potentiels;
deux autres de nature biologique: une baisse de production des classes d'âge déjà recrutées (“growth overfishing” de Cushing, 1971), due à une pêche trop intensive sur l'ensemble de la phase exploitée du stock, éventuellement trop concentrée sur les individus les plus jeunes; et
le déclin du recrutement moyen par exploitation et réduction excessives du stock parental (“recruitment overfishin” de Cushing, 1971).
Ces trois phénomènes se manifestent approximativement consécutivement en fonction de l'intensification du taux d'exploitation. Le fait que le maximum de production économique nette (MEY) se situe, en termes d'effort, en deçà du maximum de production pondérale brute (MSY) résulte de la concavité de la courbe de production économique totale alors que les coûts augmentent eux de façon quassi linéaire. Or, la concavité de la courbe de valeur totale résulte d'abord de l'exploitation trop intense des jeunes individus (growth overfishing) à laquelle peut venir ultérieurement s'ajouter le déclin du recrutement par réduction excessive du stock parental (recruitment overfishing). Cette séquence montre que, contrairement aux soucis couramment manifestés, le besoin de conserver les stocks n'apparaît pas en général avant I'intérêt économique de leur aménagement. Il n'est besoin pour s'en convaincre que en de considérer le cas de stocks à faible densité et/ou valeur marchande unitaire dont l'exploitation atteint le seuil de rentabiliténulle (point d'équilibre bio-économique théorique vers lequel tend une pêcherie non régulée) avant que le maximum de production (MSY) ne soit atteint (fig.3). Bien que temporairement à l'abri d'une surexploitation biologique, de telles pêcheries bénéficieraient au plan économique, tout autant que les précédentes, d'une régulation de l'effort de pêche.
L'écart entre le MEY et le MSY est souvent encore accentué par la raréfaction relativement plus rapide des individus les plus grands - et donc par baisse de la valeur marchande unitaire des captures - qui intervient toujours lorsque la pêcherie, des espèces les plus nobles souvent observée dans les pêcheries multispécifiques (voir section 2.2.2) est susceptible d'accentuer encore cette différence.
Par contre, un autre facteur vient jouer en sens inverse. On a admis, jusqu'ici, que les changements d'équilibre dans la pêcherie se produisaient instantanément. Il n'en est évidemment rien. On a vu que le stock avait une inertie égales à la durée de la phase exploitée des espèces qui le composent et que les exploitants pouvaient entrer dans la pêcherie plus facilement, c'est-à-dire plus vite, qu'ils n'en pouvaient sortir. Cette inertie a des conséquences sur l'économie de la pê cherie dans la mesure où les bénéfices comme les coûts à venir doivent être réduits en fonction du taux d'escompte. Des modèles dynamiques ont été décrits pour rendre compte de cet effet temps. Ils sont malheureusement mathématiquement complexes et exigeants en matière d'information. Mais ils montrent que, selon la valeur du taux d'escompte, l'optimum économique dynamique se situe entre le MEY statique (cas où le taux d'escompte serait nul) et le point d'équilibre bio-économique d'une pêcherie non-régulée (taux d'escompte infini). En pratique on en retiendra que l'optimum économique est moins éloigné (vers la gauche) du MSY que le modèle statique ne le suggère.
A un instant donné, on peut admettre que le volume de l'emploi dans le secteur capture proprement dit sera approximativement proportionnel à l'effort de pêche 1. Le besoin de limiter ou même de réduire la pêche d'un certain stock affectera donc directement les possibilités d'emploi. Par contre, le revenu individuel moyen 2 des pêcheurs sera fonction de la prise par unité d'effort (courbes b et b' sur les figures 1 et 2): leur revenu individuel moyen sera d'autant plus élevé que le taux d'exploitation sera faible.

Figure 3 Evolution de la valeur totale (∑ V) des captrues (a) et des coûts totaux (∑ C) de production (b) en fonction de l'effort de pêeche dans une pûcherise simple où la valeur des prises est faible comparée à leur coût d'exploitation: la rentiabilité économique s'annule avant que le stock ne soit pleinement exploité; une régulation de l'effort de pêche reste nnéanmoins nécesaite pour dégager une tente économique.
De ce fait, maximisation de l'emploi et amélioration du revenu individuel moyen sont en conflit direct. Dans toutes les pêcheries, le niveau d'exploitation est influencé par le revenu individuel minimum acceptable compte tenu des alternatives d'emploi existant hors du secteur pêches. Dans les pays en développement qui subissent un taux de chômage important, la pêche constitue une des dernières possibilités d'occupation pour la main-d'oeuvre sans formation et sans capital (terres). Dans les régions où les ressources accessibles à la pêche artisanale sont limitées, où celles-ci sont souvent réduites par le développement de la pêche commerciale, bénéficiaire par le passé des plans de promotion de la pêche, où les perspectives d'emploi hors du secteur pêches sont faibles et où il existe une masse potentielle de personnes prêtes à entrer dans la pêcherie (Panayotou, en préparation), la surpopulation paraît être la contrainte majeure et le coût d'opportunité de la main-d'ceuvre (pêcheurs) le facteur prépondérant dans la détermination du niveau d'exploitation: le meilleur - et peut-être le seul - moyen d'améliorer le revenu individuel des pêcheurs paraît résider dans la création d'emplois hors du secteur pêches (Smith, 1979) de façon à tenter d'inverser les flux de main-d'oeuvre entre le secteur pêches et les autres secteurs économiques nationaux.
Un autre exemple du conflit entre emploi et revenu individuel est donné par la situation dans laquelle se trouvent des pays en développement comme la Mauritanie qui disposent de ressources halieutiques abondantes, mais dont les pêcheries nationales sont encore modestes: pour promouvoir la participation de leurs nationaux à l'exploitation de stocks qu'ils exploitent actuellement en partie avec des partenaires étrangers, de tels pays pourront juger préférable de bloquer la pêche étrangère (et les redevances qu'ils en tirent) à un niveau tel que la densité des stocks reste suffisamment haute pour compenser l'efficacité initialement moindre de leurs pêcheurs (voir section 2.3.1). De même, des pays comme le Canada où la Norvège, qui disposent de ressources dépassant les besoins de leur consommation intérieure, pourront souhaiter, pour maintenir une certaine répartition de leurs populations sur leur territoire national, bloquer la pêche de certains stocks à des niveaux suffisamment hauts pour garantir à leurs pêcheurs des revenus adéquats.
Dans les pays où, du fait en particulier du poids du chômage, les coûts d'opportunité de la main d'oeuvre sont bas, les coûts totaux d'exploitation seront comparativement réduits. Il en résultera un déplacement du MEY vers le MSY: sur le plan économique, l'emploi d'une main-d'oeuvre relativement plus abondante et l'exercice d'un effort de pêche relativement plus élevé seront donc justifiés. Mais l'optimum socio-économique ne pourra atteindre le MSY, sinon cela reviendrait à admettre que les coûts totaux de production, coûts d'opportunité de la main-d'oeuvre inclus, puissent être nuls.
L'opinion souvent admise que le volume total de l'emploi augmente avec le taux d'exploitation n'est pas valable lorsque l'on considère en même temps les effets sur l'emploi dans les activités connexes (traitement, distribution et commercialisation), ainsi que les retombées sur le produit national brut. Si l'activité dans les constructions navales reste approximativement fonction de l'effort de pêche, il n'en est plus de même dans les activités secondaires aval. Le volume de leur activité dépendra avant tout du tonnage débarqué: l'emploi devrait done y être maximum autour du MSY. Or, le nombre d'emplois dans les secteurs secondaire et tertiaire aval est susceptible de dépasser de plusieurs fois celui du secteur primaire. Les estimations de l'effet multiplicateur sont rares: des coefficients de 2 à 3 sont cités pour la pêche artisanale; ils peuvent peut-être atteindre 7 où 8 dans certaines pêcheries industrielles. En fait, plus les gains nets économiques et sociaux dans le traitement et la commercialisation seront élevés par rapport à ceux obtenus, à poids égal, dans la capture, plus il y aura intérêt à prélever une capture supérieure au MEY et proche du MSY. Par ailleurs, les effets de la rationalisation de la pêche sur la croissance économique doivent être pris en considération. On a vu (section 2.1.2) qu'un contrôle maintenant l'effort de pêche à un niveau voisin du MEY est susceptible de produire des rentes économiques substantielles; celles-ci pourront être employées:
soit par l'autorité chargée de l'aménagement des pêcheries pour créer de nouveaux emplois par la promotion de nouvelles pêcheries sur des ressources encore sous-utilisées où d'activités nouvelles (aquaculture par exemple);
soit par les pêcheurs eux-mêmes pour la création d'activités complémentaires où de remplacement (tourisme par exemple) et l'amélioration de leurs outils de travail - ce qui entraînera un surcroît d'emploi dans les chantiers navals et les industries d'équipement (Newton, 1978) - et de leurs conditions de vie (par exemple, logement).
Le taux d'exploitation pour lequel l'emploi dans l'ensemble du secteur pêches sera maximal dépendra donc seulement en partie de la main d'oeuvre engagée dans les activités de capture, mais également de facteurs tels que le coût d'opportunité de la main d'oeuvre, la courbure de la courbe de production, l'importance des frais de main-d'oeuvre dans les coûts totaux de production, l'effet multiplicateur dans les activités complémentaires et du revenu économique net produit par la pêcherie. Dans de nombreuses pêcheries, le maximum d'emploi ne sera sans doute pas aussi éloigné du MSY qu'on l'admet couramment et pourra même se situer à sa gauche. Une politique de pêche ayant le social comme objectif majeur demandera donc à être fondée sur une analyse adéquate de l'ensemble des facteurs pertinents:
Les pêcheries homogènes et bien distinctes considérées dans la section précédente ne se rencontrent guère en réalité. S'il existe au sein d'une même pêcherie des groupes distincts de pêcheurs - par les modes de pêche qu'ils mettent en oeuvre, comme par leur appartenance socio-professionnelle - ceux-ci sont susceptibles de concentrer leurs activités sur des poissons d'âges différents. Les termes de leur compétition en seront alors altérés en ce sens que la capacité respective des divers groupes de pêcheurs à se porter mutuellement préjudice ne sera plus également répartie. La pêche de crevette rose (Penaeus duorarum) dans le golfe de Guinée fournit un bon exemple de la complexité des problèmes qui se rencontrent lorsque différents engins où méthodes de pêche spécialisés dans la capture d'individus d'âges différents sont mis en oeuvre par des groupes sociaux distincts, dans des zones de pêche où à des saisons différentes.
La ponte se produit en mer et les larves gagnent rapidement les nourriceries situées dans les lagunes et les embouchures de rivière. Elles y passent quelques mois avant de migrer en mer où elles colonisent des fonds relativement bien délimités. La maturation sexuelle a lieu après cette migration. Les crevettes meurent naturellement au bout d'un an el demi environ. Au cours de ce cycle, elles sont d'abord pêchées au moment de leur migration lagune-mer; cette pêche se fait surtout à l'aide d'engins fixes que les pêcheurs artisanaux disposent en travers des embouchures et des passes. En mer, les crevettes sont exploitées par des chalutiers spécialisés et, incidemment, par les chalutiers qui recherchent le poisson.
Les évaluations de stock indiquent que, si l'on cherche à maximiser la production, la pêche artisanale porte sur des individus trop jeunes. En retardant un peu leur capture, on peut escompter accroître significativement la production d'ensemble lagune + mer (Garcia, 1976). Le bénéfice est encore plus net s'il est exprimé en valeur car la valeur marchande unitaire des crevettes augmente nettement avec la taille. On pourrait aussi craindre, si les pénaeides tropicaux ne faisaient preuve en général d'une bonne résistance à l'exploitation, qu'une intensification de la pêche en lagune n'affecte la pérennité du stock, la pêche en lagune portant sur des individus n'ayant pas eu la possibilité de pondre; ce risque pourrait être d'autant plus sérieux que ces derniers sont beaucoup plus vulnérables du fait de leur concentration au moment de la migration.
Toutes ces observations plaident en faveur de la pêche en mer et d'une réduction de la pêche en lagune. Pourtant des recherches d'un champ plus étendu sont susceptibles de montrer que la pêche en lagune n'est pas nécessairement aussi irrationnelle que cet examen des seuls aspects biologiques le suggère. Le tableau page 14 présente sous forme synoptique les traits spécifiques qui distinguent les deux exploitations.
De fait dans la pêcherie ivoirienne, on a montré que tout gain net de 1 dollar dans la pêche lagunaire entraînait une baisse de la rente nette de 4 à 6 dollars dans la pêche chalutière; par contre la première a employé près de dix fois plus de pêcheurs que la seconde; enfin, il est possible que le développement de la pêche lagunaire ait causé, par réduction directe de son recrutement, l'effondrement économique de la pêche chalutière (Griffin et al., en préparation).
| Facteurs | Pêche en lagune | Pêche en mer |
|---|---|---|
| Production totale | basse | élevée |
| Disponibilité du stock | phase concentrée | phase dispersée |
| Lieux de pêche | zone littorale | pleine mer |
| Coûts des moyens de capture | faible (pirogues) | élevée (chalutiers) |
| Dont en devises étrangères | nulle | souvent élevée |
| Consommation en carburant | faible (pêche passive) | élevée (pêche active) |
| Coût du traitement | plus faible (à terre) | plus élevée (partiellement en mer) |
| Emploi | élevé | modéré |
| Expertise étrangère requise | nulle | appréciable initialement |
Pour pouvoir juger objectivement de l'importance relative et absolue à donner aux deux formes d'exploitation, il faudrait disposer d'évaluations permettant de comparer les performances respectives des deux secteurs sur les plans économiques et sociaux, et notamment en termes:
de rentabilité économique et de bénéfice net;
de répartition des bénéfices nets entre les deux métiers et, indirectement, entre zones rurale et urbaine;
d'investissements (en valeur absolue et en devises) requis par tonne produite et par nouvel emploi créé (le coût individuel des créations d'emploi est un critère important dans le choix des stratégies de mise en valeur dans les pays en développement où le manque de capitaux et de devises fortes constitue souvent un obstacle majeur au développement); et
de volume d'emploi supplémentaire, en valeur absolue et dans les zones rurales (pour évaluer la contribution possible de la pêche artisanale dans la lutte contre l'exode rural par exemple).
Ce simple exemple montre que l'identification des objectifs adéquats de mise en valeur et d'aménagement est moins aisée lorsque l'on envisage des pêcheries de structure hétérogène et que le champ des recherches indispensables à la formulation de stratégies d'exploitation rationnelle déborde largement le cadre de la simple évaluation des effets de l'intensification de la pêche sur la production et les stocks. La pêche est une activité dont l'objectif est de dégager un maximum de bénéfices économiques et sociaux nets. La conservation de la ressource et son maintien à un niveau susceptible de produire les profits visés est une condition de cet objectif. Malheureusement, rares ont été jusqu'ici les évaluations visant à analyser les termes économiques et sociaux de l'aménagement. Des études de simulation bien choisies, portant sur l'ensemble du spectre des facteurs biologiques, économiques et sociaux, sont donc nécessaires d'urgence.
Rares sont les pêcheries qui portent essentiellement sur une seule espèce. L'importance acquise ces dernières années par l'aménagement des pêcheries plurispécifiques (FAO, 1976) tient à deux causes majeures:
même aux hautes latitudes, où le nombre d'espèces est plus restreint, l'intensification de la pêche s'est accompagnée d'une diversification des captures et des débarquements (réduction des rejets); de nombreuses espèces autrefois accessoires où rejetées sont devenues des espèces cibles;
une attention plus grands est maintenant accordée à l'évaluation des pêcheries tropicales où l'exploitation des stocks démersaux porte couramment sur plusieurs dizaines d'espèces.
En plus, les capacités administratives restreintes de nombreux pays les obligent à aborder l'aménagement de leurs pêcheries par grands ensembles nécessairement hétérogènes.
La pêche, au chalut notamment, capture simultanément des espèces de capturabilité, de paramètres démographiques et de valeur commerciale différents. Quelle sera alors leur production maximale combinée? Pour quel taux d'exploitation obtiendra-t-on le revenu économique net maximum quand le fait de pêcher ces espèces simultanément interdit en pratique d'appliquer à chaque espèce une fraction quelconque de l'effort nominal total?
Globalement la réponse des stocks multispécifiques à l'intensification de la pêche est similaire à celle déjà décrite pour les pêcheries monospécifiques (section 2.1.1): à une diminution régulière des rendements totaux correspond une augmentation dégressive des captures totales jusqu'à ce qu'un maximum ou un plateau soit atteint. Il est en fait possible d'évaluer approximativement les stocks plurispécifiques et la position, en termes de niveau optimum d'effort de pêche, des divers objectifs d'aménagement en employant un modèle global similaire à celui décrit à la section 2.1.1 (Pope, sous presse).
Il est cependant une différence fondamentale: la composition spécifique des captures est vouée à) changer, soit par suite de différences dans la sélectivite avec lesquelles les diverses espèces présentes sont capturées, soit par suite des effets de l'intensification de la pêche sur la composition spécifique du stock. Ces changements sont le résultat d'interactions d'ordre technologique (mode d'exploitation) et d'ordre biologique.
En ce qui concerne les premières, on pourra essayer en jouant des diverses méthodes disponibles (maillage et sélectivité des engins, emploi de nouveaux engins comme le chalut à grande ouverture verticale, régulation de la répartition dans l'espace et le temps des opérations de pêche) de voir comment améliorer la sélectivité avec laquelle la flotille “filtre” la ressource plurispécificlue qui lui est accessible dans un espace et à un moment donnés. Comme dans une pêcherie monospécifique où l'on cherche à améliorer la valeur des rendements en jouant sur la composition des tailles, on cherchera ici à rehausser en plus, par la sélectivité de l'exploitation, la courbe de production (en valeur). Mais les possibilités sont restreintes par suite de la capture simultanée des espèces, qui empêche de répartir l'effort de pêche nominal comme on le voudrait sur les diverses espèces, et de la liberté dont jouissent les pêcheurs de modifier la répartition dans le temps et l'espace de leurs opérations de pêche.
En ce qui concerne l'exploitation d'espèces ou de stocks accessibles à une même flottille mais capturées en partie séparérnent lors d'opérations de pêche distinctes (divers fonds de pêche de crevettes, diverses espèces de thons dans la pêche de surface, par exemple), les navires auront tendance à égaliser las rendements économiques obtenus sur les différentes composantes du stack multispécifique. Cette pratique généralement convenable sur le plan économique réduit en principe le problème de la rationalisation de l'exploitation des stocks multispécifiques. Elle risque toutefois d'entraîner l'extinction de l'espèce la plus prisée lorsque la pêcherie reste économiquement viable sur les espèces d'intérêt immédiat moindre et que la première se rencontre au cours des opérations de pêche dirigées vers les secondes. Ce scénario a par exemple mis successivement en danger les principales grandes espèces de baleines antarctiques (Gulland, 1974).
Les changements dans la composition spécifique du stock sous l'effet de l'intensification de la pêche résultent de différences dans la capturabilité et les paramètres démographiques - de mortalité naturelle notamment - ainsi que des interactions biologiques entre les diverses espèces (Pauly, 1979). Lorsque l'effort total nominal augmente, on constate que les maxima de production propres aux principales espèces composant le stock sont atteints et dépassés de façon séquentielle: on aboutit ainsi nécessairement à la surexploitation biologique de certaines espèces tandis que d'autres restent sous-exploitées. Un réseau complexe, et inconstant, de relations de prédation et de compétition lie les diverses espèces entre elles. Ainsi, en plus des effets directs de sa propre exploitation, l'abondance d'une espèce dépendra aussi des fluctuations naturelles et de la pêche exercée sur les autres espèces auxquelles elle est, trophiquement ou autrement, liée. Ces relations sont complexes car elles changent avec la taille (et l'âge) des prédateurs: ainsi les proies (petits pélagiques par exemple) d'un prédateur pourront très bien consommer les oeufs et les larves de ce même prédateur. Elles sont aussi changeantes en fonction de la disponibilité des proies, l'opportunisme paraissant une caractéristique majeure des relations trophiques chez les poissons (Le Guen et Chevalier, 1982). Il en résulte que, bien qu'une attention croissante soit actuellement accordée à ces questions, la compréhension des réactions (dans leur abondance globale comme dans leur composition spécifique) des stocks plurispécifiques à l'intensification de la pêche est encore loin de dégager des règles d'aménagement même approximatives. Ainsi Régier (1973) a avancé que l'intensification de la pêche et la dégradation du milieu (pollution) dans les grands lacs nord-américains s'étaient accompagnées de la raréfaction progressive des espèces occupant les niveaux trophiques supérieurs et en général les plus nobles. Par contre Pauly (1979) soutient que, dans la pêcherie démersale du goife de Thailande, les proies prises globalement ont décliné plus rapidement que leurs prédateurs. Par ailleurs, dans de nombreuses régions (côtes nord--uest africaines, Thailande), des stocks importants et de très haute valeur commerciale de céphalopodes sont apparus après l'intensification de la pêche au chalut.
Tant que l'on ne disposera pas d'une meilleure compréhension de l'évolution des écosystèmes exploités, leur aménagement devra rester empirique. Schématiquement la stratégie pourrait être la suivante:
suivre l'évolution des captures, en poids et en composition (âge et espèces) en fonction de l'intensification de l'exploitation et des changements dans la sélectivité de la pêcherie;
transcrire, en termes économiques et sociaux (valeur des captures, coûts des facteurs de production), cette évolution;
tenter expérimentalement de rehaussser la courbe de production en valeur en jouant sur la sélectivité de la pêcherie prise comme un tout (maillage, engins utilisés, répartition dans le temps et l'espace des opérations de pêche);
simultanément déterminer le taux d'exploitation correspondant à l'objectif d'exploitation retenu.
Néanmoins, ces complexités n'altèrent en rien les traits fondamentaux du problème de l'aménagement des pêcheries tels qu'ils ont été décrits dans le cas d'une pêcheries mono-spécifique (section 2.1): les ressources disponibles dans chaque zone économique exclusive nationale sont limitées. Pour un mode d'exploitation donné (sélectivité globale de l'ensemble des pêcheries nationales, structure des coûts et des gains) une limite de production totale sera atteinte; au cours de ce développement, le coût marginal ira régulièrement croissant jusqu'à atteindre la valeur du gain marginal brut.
On a décrit à la section 2.1.1 les conséquences immédiates et lointaines de changements dans le taux d'exploitation. Gulland (1968) a étudié l'erreur relative entraînée par une planification qui ne tiendrait pas compte du déclin dans le rendement consécutif à l'accroissement envisagé des moyens de capture. La figure 4 représente de façon schématique ces effets pour un accroissement Δ f de l'effort de pêche f déjà en place.
Avant que cette augmentation ne soit réalisée, on admet que le stock était en équilibre; sa densité, représentée par l'angle 8A, était alors proportionnelle à la prise par unité d'effort AEA/OEA correspondant au régime d'exploitation A. Une fois l'augmentation d'effort ( f) effectuée, le stock vient progressivement se stabiliser au nouvel équilibre correspondant au régime d'exploitation B; sa densité est alors représentée par l'angle 8B, et la production est égale à BEB.
Du fait de la courbure de la courbe de production, le gain marginal effectif BC obtenu finalement sera toujours inférieur à l'accroissement DC que l'on pouvait escompter a priori. On appelle efficacité marginale de l'effort additionnel Δf le rapport BC/DC. Il s'annule au maximum de production équilibrée et devient négatif au-delà.
L'efficacité marginale n'est pas la même si l'augmentation des moyens de capture porte sur une partie seulement ou secteur de la pêcherie. On démontre alors que l'écart entre l'efficacité marginale sectorielle et l'efficacité marginale globale est d'autant plus grand - et toujours en faveur de la première - que le secteur est petit par rapport à l'ensemble de la pêcherie. S'il est suffisamment petit, l'efficacité marginale pourra rester positive, même si celle de la pêcherie prise dans son ensemble est négative. En termes simples, cela signifie qu'un pêcheur ou un armement peut toujours escompter accroître ses prises, même si le stock est déjà exploité au-delà du maximum de capture équilibrée. Cest là une autre manifestation du conflit entre intérêt individuel immédiat et intérêt collectif lointain qui conduit au marasme économique des pêcheries.
Une illustration de ce concept est fournie par l'étude des effets, sur les schémas d'attribution des ressources, d'accroissements sectoriels de l'effort de pêche. Ce sera le cas, par exemple, de programmes de motorisation de pirogues ou de tout autre projet d'accroissement des capacités de capture portant sur un segment seulement d'une flottille artisanale, ou de l'attribution, par exemple à des navires étrangers, de licences pour la pêche de stocks déjà exploités par des nationaux, ou encore du développement d'une pêche industrielle sur des stocks déjà utilisés par la pêche artisanale: si le segment exerçant l'effort Δf est responsable d'un accroissement de production égal à BC, sa production totale BG sera réalisée en partie - variable selon les positions respectives de EA, et de EB - au détriment des captures déjà réalisées par la flottille EA déjà en place (figure 4). En d'autres termes, l'accroissement des moyens de capture (Δf) dans un segment entraîne une baisse de rendement (ΘB ΘA) et de production (AF) dans la flottille déjà en place.
Il est intéressant d'analyser les effets probables de différents facteurs susceptibles de modifier l'équilibre d'une pêcherie dans laquelle:
la ressource accessible est limitée;
le nombre de pêcheurs et l'effort déployé par eux ne sont pas contrôlés;
les possibilités de transfert de main-d'oeuvre hors du système pêche sont réduites.
Cette situation est notamment celle de nombreuses pêcheries artisanales dans les pays en développement (Panayotou, 1980). Dans ces conditions, la pêcherie tend à se stabiliser au point où les coûts égalent les gains, ceux-ci s'établissant au niveau du salaire minimum acceptable par les pêcheurs compte tenu des possibilités d'emploi extérieures et de la mobilité des pêcheurs et des sans-emplois susceptibles de se joindre à eux. Le revenu minimum acceptable, net des frais d'opération, sera égal en principe aux coûts d'opportunité du capital et de la main d'oeuvre. Mais si la mobilité est faible, le revenu net peut tomber sous le coût d'opportunité (Panayotou, en préparation).

Figure 4 Effets sur la flottile déjà en place (f) et sur l'ensemble de la pêcherie d'une augmentation (Δ f) de l'effort de pêche
AEA - capture totale cous le régime d'exploitation A
BEB - capture totale sous le régime d'explotation B
BC - accorissement de capture effectif consécutif à i'accroissement d'effort Δf
AF - perte de capture pour la flottille (f) déjè en place
BG - captureobtenque par la capacité de capture additionnelle Δ f; noter que BG = BC + CG, c'est-àdire que la capture additionnelle réalisée par les moyens additionnel de capture se fait partiellement (CG) au détriment des captures déjà réalisés par la flottille préexistante (CG = AF).
Sur la figure 5, sont représentés les effets de changements dans le coût de la capture. Celui-ci peut augmenter notqmment sous l'effet de l'élévation du coût du carburant, ou baisser grâce aux gains d'efficacité résultant de l'introduction d'innovations technologiques ou de l'attribution de subventions. La figure 6 représente, de même, les effets sur la pêcherie de changements d'origines diverses dans la valeur des captures. Dans un cas comme dans l'autre, l'effet majeur porte, une fois que la pêcherie a retrouvé son nouvel équilibre, sur le taux d'exploitation et, de là, sur le volume de l'emploi et le degré de capitalisation de la pêcherie. A l'inverse, on peut dire que, dans une pêcherie dont l'accès reste libre, toute intervention gouvernementale (subvention à l'achat du gas-oil, assistance technique à la pêche artisanale, etc.) aura à terme pour conséquence principale de modifier le volume de l'emploi et le degré de surcapitalisation, mais non le revenu individuel des pêcheurs, dans la mesure où ce dernier est principalement déterminé par les possibilités d'emploi hors du secteur pêche. Les subventions à l'achat du gasole notamment n'entraîneront aucune amélioration durable de l'état économique de la pêcherie (FAO, 1981b). Si l'autorité chargée de l'aménagement entend maintenir, par ce seul moyen, le niveau d'emploi et de rémunération individuelle, elle doit s'attendre à répercuter dans les subventions toutes les augmentations futures du prix du carburant. Une telle politique est susceptible de causer, à terme, une surexploitation biologique du stock avec baisse de la production totale et, donc, de l'emploi.
Les effets, à moyen terme, de certains programmes d'amélioration technologique visant à accroître la puissance de pêche des capacités de capture existantes peuvent être étudiés sur le même modèle. Sur la figure 7 on a comparé les effets d'un programme de motorisation des pirogues pour deux niveaux différents de développement de la pêcherie: un niveau encore modéré (1) et un niveau élevé (2) mais ne correspondant pas encore à la pleine utilisation de la ressource. On admet, arbitrairement mais de façon optimiste, que la motorisation entraînera une élévation moyenne des coûts totaux de capture de 10% et un accroissement de la puissance de pêche de 50%. On part dans les deux cas d'un régime d'équilibre où les coûts bruts et les gains totaux sont égaux (équilibre bio-économique). On constate que si, dans les cas de pêcheries encore peu développées, le programme de motorisation est susceptible de dégager, à moyen terme, un gain net et de promouvoir ainsi la mise en valeur de la ressource, une telle intervention peut conduire à long terme, dans le cas où les ressources sont plus intensément pêchées, à une perte nette, même si elle s'applique à une pêcherie qui n'exploite pas encore totalement la ressource dont elle dispose. Or les zones littorales où se concentrent les opérations des pêcheries artisanales sont en général déjà très intensément exploitées. Il existe donc un danger réel de paupérisation des pêcheurs ou de réduction de l'emploi lorsque de tels programmes sont décidés sans que l'attention voulue ait été portée au taux d'exploitation de la ressource disponible.
Si la motorisation des pirogues vise à accroître, par une augmentation du rayon d'action, le volume de la ressource accessible à la flottille, il est possible de repousser le point au niveau duquel les gains nets s'annulent. Malheureusement, il n'existe pas toujours, même plus au large, de ressources encore non totalement exploitées (du fait notamment de la concurrence avec les flottilles commerciales) et les plans de motorisation, qui s'accompagnent de mesures permettant d'assurer que les pirogues motorisées iront réellement pêcher plus loin et n'ajouteront pas à la surexploitation d'une bande cûtière déjà engorgée, sont l'exception. Loin de repousser l'échéance d'une régulation de l'effort, de tels programmes de motorisation posent directement celui du contrôle de sa distribution spatio-temporelle, qui implique en fait que l'on soit déjà en mesure de contrôler l'effort.

Figure 5 Effets de changements dans le coût total de production dans une pêcherie simple non contrôlée:
Une élévation des coûts de production (par exemple, carburant ou main-d'oeuvre) entraîne une baisse du taux d'explotation, et, de ce fait, de l'emploi total.
Une baisse des coûts de capture (par exemple, gains d'efficacité par adoption d'innovations technologiques, subventions) entraîne une élévation de l'effort de pêche et, par là, de l'emploi total et accentue lasurcapitalisation
Dans un cas comme dans l'autre, le revenue individuel n'est pas modifié.

Figure 6 Effets de changements dans la valeur totale des captures dans une pêcherie simple non contrôlée:
L'accroissement de la valeur (par exemple, par augmentation du prix du poisson, adoption d'une réglementation sur le maillage, modification du schéma de rejets et commercialisation de tallies jusqu'alors rejetées, extension du rayon d'action de la flottille et accroissement du stock accessible, etc.) entraîne une élévation du taux d'exploitation et, par là, de l'emploi et accroît la surcapitalisation.
Une baisse de la valeur totale des captures (par exemple, par chute du prix de vente, déclin naturel du stock, réduction du stock accessible entraîné par une participation plus grande rfune flottitle concurrente, etc.) entraîne une baisse du taux d'exploitation et, done, de l'emploi.
Dans un cas comme dans l'autre, le revenu individuel net n'est pas modifié.

Figure 7 Exmple des effects à moyen terme de la motorisation pour deux niveaux d'exploitation. Hypotheè se: la motorisation est supposée entraîner dans les deux cas un accroissement de 10% des frais totaux de capture et une élévation de 50% de l'effort de pêche. Si l'effort est bas (cas l), la motorisation conduit àmoyen terme à un gain net et peut ainsi contributer au développement à long terme de la pêcherie. Si l'effort est déjà élevé sans toutefois avoir déjàatteint le niveau de pleine exploitation (cas 2), la mécanisation des pêcheurs ou le départ des moins compétitifs.
Ce bref rappel de la dynamique des pêcheries montre que tout pays a la possibilité d'utiliser les ressources halieutiques dont il dispose de différentes façons: pour augmenter la production - en valeur (revenus économiques) ou en poids (apport protéique) - les exportations (devises), l'emploi - dans l'ensemble de la pêcherie ou prioritairement dans certains secteurs socio-professionnels (ralentissement de l'exode rural), etc. L'équilibre finalement retenu dépendra des besoins propres à chaque pays comme de ses atouts et de ses handicaps. Ainsi, les profondes divergences que l'on a pu observer dans la philosophie des divers blocs géo-politiques comme les pays nord-américains, ceux de l'ouest- ou de l'esteuropéens, le Japon, divers ensembles de pays en développement, etc., vis-à-vis de la mise en valeur et de l'aménagement des pêches s'expliquent grandement par le poids que représentent, dans leurs économies respectives, des contraintes ou des perspectives clés telles que la nécessité d'assurer l'approvisionnement en protéines de leurs populations, les difficultés chroniques à assurer le plein emploi ou la possibilité de tirer de ressources abondantes des revenus économiques appréciables (Royce, 1965).
Le choix et la définition des objectifs de valorisation et d'aménagement devraient ne pas tenir compte que de la valeur brute de la production ou des revenus. En fait, seules les stratégies qui considèrent en même temps les coûts correspondants et les comparent aux gains potentiels méritent d'être considérées puisque, quelle que soit l'unité dans laquelle ils sont exprimés, ce sont les seules qui permettent de maximiser les bénéfices nets.
Ce rappel a aussi montré que la plupart des objectifs envisageables (économique, social, alimentaire) sont atteints pour des niveaux d'exploitation différents. Cette caractéristique des pêcheries rend ces divers objectifs partiellement incompatibles. Cette disparité ne doit toutefois pas être exagérée. Dans bien des contextes, les objectifs lointains d'aménagement se révèleront finalement assez voisins - et en moyenne fréquemment à gauche du maximum de production pondéral - comparativement au point d'équilibre bio-économique vers lequel tendent à se stabiliser les pêcheries dont le niveau d'exploitation et la sélectivité ne sont pas régulés. Après l'identification des objectifs envisageables et la comparaison des conditions de leur réalisation, viendront donc leur hiérarchisation et leur intégration dans une politique de pêche à long terme. Son élaboration sera facilitée par l'analyse des perspectives lointaines de la contribution que le secteur pêches est susceptible d'apporter à l'économie nationale. Le choix final d'un plan directeur exigera des décisions de nature essentiellement politique dans la mesure où toute intervention, comme d'ailleurs toute absence d'intervention, aura des effets sur la distribution des richesses entre les divers groupes socio-professionnels. Mais l'évaluation des divers aspects biologiques, économiques et sociaux des pêcheries devrait contribuer à une meilleure appréciation des avantages lointains de l'aménagement et des implications des diverses options envisageables et, finalement, promouvoir les prises de décision.
La sélection des divers objectifs assignés à chaque pêcherie dégagera en même temps des critères objectifs d'évaluation des bénéfices et des sacrifices que justifient la mise en valeur et l'aménagement: de tels critères permettront notamment de juger de l'importance de décisions relatives à la répartition ou à la redistribution des captures et des richesses qu'elles peuvent produire et des difficultés politiques à surmonter, des frais de recherche, d'administration, de contrôle et de surveillance, etc., à engager, que justifie la pêcherie. Ces dépenses devront être intégralement prises en compte dans l'évaluation quantitative de chaque pêcherie et la détermination du niveau optimum d'exploitation. S'ils sont très élevés, on pourra ètre amené à renoncer, au moins temporairemen't, S amenager ces pê. Ces même critères permettront enfin d'èevaluer ultérieurement les performances des plans de développement et d'aménagement.
Il est à première vue étonnant de constater que peu nombreux sont les plans de développement des pêches qui se fondent sur une évaluation d'ensemble des pêcheries nationales et de leurs perspectives lointaines. Beaucoup se placent dans une optique sectorielle dont on a vu aux sections 2.1 et 2.3.1 les limites, en particulier en ce qui concerne la prévention de la surpêche. Peut-être plus rares encore sont les études de factibilité qui considèrent la possibilité de changer l'effort de pêche (et notamment de le réduire) pour atteindre les objectifs retenus. Pourtant cette variable constitue la courroie de transmission essentielle dans l'amélioration des pêcheries. Ces pratiques passées s'expliquent sans doute en grande partie par le régime des pêches anterieur à l'extension des juridictions nationales qui plaçait les administrations nationales, et aussi, indirectement, les organismes de planification qu'elles contractaient, dans une situation semblable à celle du pêcheur isolé dans une pêcherie ouverte. Si la production halieutique mondiale était globalement limitée, cette limite n'était pas individualisée au niveau des pays, chacun ayant toujours la possibilité d'accroître ses activités au détriment des activités menées par les autres. Pour les pêcheries nationales portant sur des stocks exploités également par des flottilles à long rayon d'action ou par les pays voisins, cette constatation est évidente. Pour chaque pays, la seule stratégie envisageable était l'augmentation de ses capacités de capture dans l'espoir d'accroître sa participation plus rapidement et plus efficacement que celle de ses concurrents. Même pour les stocks exploités uniquement par des nationaux, il était difficile aux administrations nationales d'imposer des limites à l'expansion nationale compte tenu de la perspective toujours présente d'accroître les pê nationales par extension des activités au-delà des eaux territoriales. Cela explique, que même dans les pê purement nationales, une stratégic d'expansion sans discernement ait prévalu: toute autre aurait, du fait de la concurrence, conduit au déclin de la part nationale. Le nouveau régime permet d'échapper à ces conditions et justifie de nouvelles pratiques. La théorie des pêches montre que les ressources naturelles, financières et humaines nationales peuvent être convenablement utilisées maintenant qu'une autorité centrale est susceptible d'intervenir pour maintenir dans les pêcheries nationales le taux d'exploitation au niveau correspondant à l'objectif de mise en valeur retenu.
L'analyse théorique des pêcheries a montré que le développement se produisait de lui-même dès, et tant, qu'une pêcherie produisait des bénéfices nets. La figure 3 montre que le développement consiste essentiellement à ouvrir l'espace compris entre les courbes de valeur et de coût totaux de production. Le choix des stratégies pour y parvenir devrait reposer sur une analyse cTensemble de chaque pêcherie dans le but d'identifier et de sérier les contraintes fondamentales (volume des ressources disponibles et potentiel capturable, valeur des produits, prix de revient des captures et structure des coûts-capital, main d'ceuvre, énergie) qui brident la niche qu'elle est susceptible d'occuper.
Ainsi, dans l'hypothèse où les ressources permettent un accroissement appréciable de la production, on comparera les perspectives offertes par l'abaissement des coûts de production et par la valorisation de la production. De façon schématique, on réservera l'aide au financement des flottilles ou à l'amélioration des méthodes de pêche aux situations où les prix de revient de la capture ou du traitement sont excessifs et constituent le frein majeur - par comparaison aux perspectives de valorisation de la production - et où leur abaissement dépend de l'introduction de techniques et d'équipements nouveaux difficilement mobilisables par les pêcheurs eux-mêmes. Par contre, ce genre d'intervention sera peu justifié lorsqu'il visera simplement à accrottre quantitativement le volume des opérations en cours: celui-ci a en effet toutes chances de se produire sans intervention extérieure si la pêcherie dégage des bénéfices nets.
Jusqu'à présent, les programmes de développement ont souvent tenu insuffisamment compte des conséquences du caractère limitè des ressources et de la libre accessibilité de leur exploitation. C'est le cas notamment pour les pêches artisanales dans les pays du Tiers monde (Smith, 1979). En outre, dans ces pays, on a souvent transposé directement le modèle de développement de la pêche industrielle dans les pays avancés et mis ainsi en ceuvre des systèmes d'exploitation (onéreux en capital, en devises, en énergie, en technologie) mal adaptés aux conditions locales (main-d'ceuvre abondante, infrastructures et capacités humaines limitées). Dans cet effort de promotion, l'accent a porté plus sur l'accroissement des moyens de capture, alors que les contraintes se situent souvent en aval dans l'écoulement des produits, ou dans l'environnement des pêcheries. Le choix de modes d'exploitation peu adaptés et une mauvaise identification des priorités dans les programmes de développement n'ont pu qu'abaisser la rentabilité des opérations et, donc, réduire la compétitivité de pays deja handicappes par le niveau inferieur de leur développement technologique et économique dans leur compétition pour la participation à l'exploitation des stocks internationaux (Troadec, en préparation).
Compte tenu de la dynamique spécifique des pêcheries, les plans publics d'intervention devraient surtout agir sur les facteurs sur lesquels la profession elle-même a moins ou pas de prise, à savoir:
la détermination du potentiel halieutique accessible à chaque pêcherie;
les décisions relatives à l'attribution des ressources (voir chapitre 4), et notamment celles visant à fournir aux exploitants des gages sur l'avenir de leur participation à la pêcherie et en particulier les engagements que la compétion interne et externe à la pêcherie pour l'accés aux ressources qu'ils exploitent sera contrôlée et qu'ainsi un revenu acceptable leur sera assuré 1;
l'ouverture des marchés, notamment à l'exploitation, pour écouler la production aux prix les plus rémunérateurs, etc.
Dans le développement comme dans l'aménagement, il y aura lieu d'optimiser la structure des coûts de production - de façon à maximiser les bénéfices nets. En ce sens les deux fonctions sont identiques, comme le sont leurs objectifs et les recherches et les analyses permettant de les définir. Par contre, le développement se fera en accroissant un ou plusieurs facteurs de production (capital, maind'oeuvre, énergie), tandis que l'aménagement impliquera le maintien simultané de l'effort de pêche au niveau correspondant à l'objectif choisi. C'est de ce point de vue, et de celui-là seulement, que les deux fonctions peuvent être considérées comme distinctes et séquentielles. Même dans une pêcherie en développement, on pourra promouvoir son expansion par un contrôle de l'effort de pêche et de l'accès à la ressource des exploitants de façon à préserver sa rentabilité et stimuler les investissements. De façon symétrique, dans une pêcherie dont la ressource sera déjà pleinement utilisée, il y aura toujours lieu de chercher à augmenter la rente économique en améliorant la valeur de la matière première tout en réduisant les coûts de production. Développement et aménagement doivent donc être compris comme deux fonctions complémentaires intervenant, à des degrés différents il est vrai, à toutes les étapes de l'expansion de la pêcherie.