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4: Les principales critiques à la création d'un marché de gros

Trois principales critiques à la création d'un marché de gros peuvent être soulevées:

Un grand marché de gros entraîne l'augmentation des coûts de transports pour les détaillants.
Un grand moyen de vente en gros peut réduire les coûts totaux de transport s'il est judicieusement localisé, de façon à éviter de visiter plusieurs grossistes spécialisés qui sont actuellement éparpillés dans la ville. Une sorte de système de transport à l'intérieur de la ville pourrait être envisagé, avec des véhicules légers de moins d'une tonne, pour assurer le transport régulier, du marché de gros aux différents marchés de détail. Un tel système de «véhicules de transport à utilité intraville», instauré par la ville elle-même, existe à Abidjan où plusieurs centaines de camions légers Renault de 1000 kg, marqués «ravitaillement des marchés», assurent le transport des biens entre les différents marchés.
Les principaux grossistes ne se rendront pas au nouveau marché de gros.
Pour que le marché de gros connaisse un succès, il faut que les grossistes et les détaillants y recourent. De nouvelles installations, bien planifiées et bien conçues, offrent sûrement une certaine satisfaction. Mais il n'est pas certain que les grossistes déjà établis abandonnent leurs propres installations pour aller s'installer au marché de gros. On doit leur offrir suffisamment de stimulants, par exemple, avantages fiscaux, avantages de crédits, etc. Si les principaux grossistes peuvent être persuadés d'investir dans le nouveau marché, par exemple dans la construction de magasins, bureaux, etc. leur participation sera ainsi assurée. Il faut surtout éviter que les municipalités utilisent les marchés de gros comme des lieux privilégiés de taxation des produits. Il faut également privilégier la réorganisation des activités de gros sur le site existant. Si une délocalisation s'avère nécessaire, des sites d'implantation potentielle doivent être recherchés à distance raisonnable des lieux d'activités des grossistes existants.

Encadré 4

Les marchés de gros pour le manioc à Kisnhasa, au Zaïre

La plupart des marchés de gros du monde ont été construits pour les produits périssables et surtout pour les fruits et les légumes, puisqu'il est nécessaire que ces produits s'échangent d'une manière rapide et efficace. Les cossettes de manioc, principale source de nourriture à Kinshasa, sont un produit semi-périssable, parce qu'elles ne peuvent pas être conservées pendant plus d'un mois. Ce produit se rapproche d'un fruit dur dans ce sens qu'il peut être conservé pendant quelques temps sans pertes excessives.

Kinshasa est unique par l'échelle de la commercialisation du manioc et par la nécessité évidente de marchés de gros. La consommation annuelle totale était estimée, pour la période 1987 - 1989, à 1132000 tonnes de tubercules frais de manioc, soit 275000 tonnes de farine ou 7,1 kg de farine par personne par mois.

Actuellement, il y a 55 parkings (marchés de demi-gros) et plus de 100 marchés de détail à Kinshasa; il n'y a aucun marché de gros. Souvent, une partie du marché de détail est utilisée comme parking où les semi-grossistes vendent aux détaillants. Les fonctions de vente en demi-gros et au détail sont souvent combinées et difficiles à distinguer. Un tel arrangement fonctionne bien si tout se fait à une échelle modeste. Mais Kinshasa est passée de 400000 habitants à 4 millions et les arrangements actuels sont devenus très inefficaces et donc chers. Les quantités impliquées sont devenues si importantes que la nécessité de marchés de gros est évidente.

Depuis 1984, le prix déflaté de demi-gros du manioc s'est stabilisé ou a même diminué, tandis que le prix de détail a sensiblement augmenté. Cette hausse s'explique en premier lieu par l'augmentation de la marge de distribution à Kinshasa. Celle-ci est principalement due au plus grand nombre de détaillants, et, dans une moindre mesure, à l'augmentation des coûts de transport à Kinshasa, causée par la hausse du prix réel du gasoil et de l'essence. Beaucoup de femmes ont commencé un commerce de détail afin d'augmenter leur revenu, ce qui implique un volume de vente moins élevé par détaillant. Au même moment, la demande des services de commercialisation a diminué en raison de la dégradation des revenus réels. Beaucoup de consommateurs se groupent pour acheter ensemble un sac au niveau du demi-gros. Le nettoyage et le triage des cossettes se font à la maison et non plus au niveau du détail. Les plus pauvres sont obligés d'acheter des quantités très petites près de chez eux, parce qu'ils n'ont pas d'argent pour se déplacer ou pour acheter un sac entier.

Le volume vendu par détaillant était de 1,07 sacs de cossettes de manioc par jour en 1991. En moyenne, il/elle achetait 2,9 sacs au niveau du demi-gros et employait 2,7 jours pour les vendre. Les coûts fixes, comme la location d'une table, les taxes, les coûts de crédit (la carte), etc., augmentent le coût par unité vendue. Ce n'est que lorsque l'économie générale s'améliore et que les coûts d'opportunité des gens augmentent que le nombre de détaillants diminue, que la demande pour les services de commercialisation augmente et que le volume vendu par détaillant croît, et qu'ainsi le coût par unité est réduit. Il n'y pas de solution évidente à la réduction directe de la marge de distribution à Kinshasa. L'amélioration de l'efficience de la vente au détail des produits vivriers n'est pas facile. Une opération efficace au niveau du demi-gros diminue les coûts des vendeurs (transporteurs-commerçants) et des acheteurs (détaillants et parfois des consommateurs qui achètent un sac à la fois). Les moindres coûts réalisés de cette manière diminuent le prix moyen au niveau du demi-gros, et ainsi, au niveau du détail, si on admet que la marge de distribution reste stable.

Les marchés de gros peuvent aider à réduire la marge de distribution, s'il y a un transport efficace du marché de gros vers les différents marchés de détail. Quant à ce point, il ne faut pas planifier d'interventions publiques autres que l'entretien des routes et le soin de l'infrastructure, parce qu'il s'agit clairement d'une responsabilité du secteur privé. Si le marché de gros atteint des volumes larges, l'économie d'échelle est grande et beaucoup de véhicules font la navette entre le marché de gros et les marchés de détail. Une fois encore, la concurrence plus intensive (le nombre de vendeurs et d'acheteurs des services de transport), la meilleure utilisation de la capacité, le temps d'attente moins élevé, etc., réduisent le coût de transport par unité.

Le fait que l'établissement d'un marché de gros pour le manioc à Kinshasa soit tout nouveau au Zaïre, et qu'il n'ait pas de précédent en Afrique subsaharienne, implique des risques. Le risque le plus important est que les commerçants ne viennent pas au marché de gros et qu'ils continuent leur commerce comme auparavant. Il est clair que le marché ne fonctionne que si les acheteurs comme les vendeurs ont des avantages. Est-ce qu'un aller-retour plus rapide et de meilleurs services de marché représentent assez de stimulants pour les commerçants-transporteurs et les par-colis pour venir au marché? Les coûts de commercialisation diminuent-ils assez pour leur permettre de diminuer le prix? L'expérience d'autres pays montre qu'il faut beaucoup de temps et d'efforts afin de convaincre les commerçants d'utiliser des facilités nouvelles.

Il est donc nécessaire qu'un effort spécial soit fait pour le démarrage d'un marché de gros avec des stimulants spéciaux et l'appui des autorités publiques et du secteur privé. Une fois le marché opérationnel, ces stimulants spéciaux peuvent être supprimés au fur et à mesure que l'habitude s'installe. L'économie d'échelle et le taux de rotation plus rapide ont des effets bénéfiques sur les vendeurs et les acheteurs, le volume commercialisé augmente sérieusement et il est impensable pour les vendeurs et les acheteurs de faire leur commerce hors du marché de gros.

Les avantages que le marché de gros peut offrir aux commerçants-transporteurs et aux par-colis sont les suivants:

  • une réduction des coûts d'opération: gain de temps, moins de pertes, moins de contrôles et de taxes illicites;
  • un marché libre et assuré: beaucoup de clients, le prix est celui du marché, c'est-à-dire un prix impersonnel et équitable reflétant l'équilibre de l'offre et de la demande; ce prix constitue le prix de référence pour le manioc;
  • une meilleure salubrité, la disponibilité de services connexes (banques, réparations, carburant, etc.);
  • l'utilisation du poids comme unité de mesure;
  • une meilleure transparence des prix et une meilleure coordination verticale dans le système de commercialisation;
  • une réduction du risque associé à l'échange des produits.

Source: Goossens, F., Minten, B. et Tollens, E., 1994.

La création ou l'extension d'un marché de gros créera du chômage.
Il est vrai qu'un marché de gros performant réduit les coûts de transaction et amène une plus grande productivité de travail. Du point de vue statique, un marché de gros peut pousser des intervenants au chômage, car les transactions et manipulations augmentent et le personnel diminue. Mais en réduisant les coûts de transactions, et en présence d'une concurrence effective, les prix des produits aux producteurs vont augmenter et les prix aux consommateurs vont diminuer, résultant en un volume commercialisé bien plus élevé. L'augmentation des quantités de produits commercialisés compensera en total ou au moins en partie la perte d'emplois. Toute augmentation de productivité dans une économie crée du chômage si la demande de produits reste figée. L'essentiel d'un développement économique réside exactement dans la création de gains de productivité, conduisant à des revenus plus élevés, et une demande accrue pour des biens et des services. C'est ainsi que la création d'un marché de gros a plus de chances de réussir dans un contexte de croissance économique avec la création de nouveaux emplois dans l'économie.


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