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Le rôle des petits ruminants dans la stratégie d'intensification des systèmes de production en Cote d'Ivoire

M.B. Barry

Centre Ivoirien de Recherches Economiques et Sociales
Université Nationale de Côte d'Ivoire
08 B.P. 1295 Abidjan 08 Côte d'Ivoire


Introduction
Bilan critique des tentatives d'intensification
L'élevage bovin: Conception et signification
Le système agricole
Rôle et place des petits ruminants dans le système agricole
Conclusion

Résumé

Dans une perspective d'intensification des systèmes de production, la Côte d'Ivoire s'est résolument engagée dans la mise en place de schémas d'association agriculture-élevage. Malheureusement, le choix des instruments d'intensification n'a pas toujours été judicieux, ce qui a entraîné les mauvais résultats enregistrés jusqu'à présent: on a voulu en effet, à tout prix privilégier le tandem bovins-stylosanthes selon le modèle de la fermette de polyculture-élevage. On a pensé ensuite que la traction animale résoudrait immédiatement le problème de l'intégration, pendant que la sole fourragère résolvait celui de la fertilité de la terre. On a laissé de côté les petite ruminants, alors que, dans le contexte du pays, ce vent véritablement ces animaux là qui font partie du système agricole traditionnel, qui ne souffrent d'aucun préjugé sociologique ou alimentaire et qui constituent pour les populations rurales la source de revenue la plus régulière. Les petite ruminants apparaissent les plus aptes dans le contexte actuel à réaliser un modèle d'intégration véritable de l'agriculture et de l'élevage en Côte d'Ivoire.

Introduction

Globalement, la Côte d'Ivoire est déficitaire en produits animaux. Pour l'essentiel de son approvisionnement, elle est tributaire des pays limitrophes du Sahel, dont le potentiel de production a été très sérieusement entamé ces dix dernières années, en raison de la succession et de la persistance des vagues de sécheresse.

C'est pour se prémunir contre cet aléa que les pouvoirs publics, par l'entremise des sociétés de développement ont mis en place des stratégies d'intensification des systèmes de production, avec comme thème central l'association agriculture-élevage. Notre propos est plus un réquisitoire de cette stratégie, notamment dans le choix des instruments (végétal et animal) d'intensification, qu'une véritable plaidoirie pour un autre type de modèle dont nous connaissons les composantes théoriques et que nous cherchons à mettre en place en ce moment même dans le nord du pays.

Bilan critique des tentatives d'intensification

La plupart des schémas d'intensification qui ont été expérimentés jusqu'à ce jour cherchaient à intégrer l'élevage bovin au système agricole, afin de résorber à terme le déficit en viande bovine (en 1980, le taux de couverture était seulement de 18,3 p.cent pour la viande bovine, contre 42 p.cent pour les ovins/caprins). La première de ces expériences a été l'opération noyaux d'élevage.

LES NOYAUX D'ELEVAGE

Cette opération a démarré dès 1962, au lendemain de l'indépendance. Elle consistait à importer (principalement du Mali) des matrices de reproduction et des géniteurs sélectionnés, puis à constituer des noyaux de 19 génisses et un taureau qui étaient ensuite attribués sous forme de prêt à long terme à des paysans, selon des normes bien établies: être agriculteur à pâturages, de point d'abreuvement. Beaucoup d'exploitants du nord du pays remplissaient ces conditions et ont donc bénéficié de cette forme assez originale de prêt, le remboursement devant se faire sur le croît du troupeau, sur sept ans, après un différé de quatre ans.

Techniquement, l'opération paraissait fort alléchante et avec les remboursements escomptés, on prévoyait d'étendre l'expérience à l'ensemble de la région, et transformer par la même occasion les agriculteurs en agriculteurs-éleveurs.

Les enquêtes zootechniques de routine permirent très tôt de se rendre à l'évidence. La plupart de ces animaux étaient conduits exactement comme les autres animaux du village, c'est-à-dire sans aucun suivi sanitaire, sans complémentation, laissés en divagation une bonne partie de l'année. En conséquence, la plupart de ces noyaux ont disparu aujourd'hui, car les attributaires les ont simplement utilisés comme animaux sacrificiels de prestige ou simplement pour investir dans des secteurs jugés plus rentables.

LES FERMES AGRO-PASTORALES

Cette seconde opération avait pour but de promouvoir des exploitants individuels dans le cadre de fermes intensives de type polyculture élevage, avec une sole fourragère (stylosanthes) dans l'assolement. Malgré un appui soutenu des sociétés d'encadrement, on a constaté que seulement six p.cent des paysans du nord et deux p.cent du cheptel pourraient fonctionner selon ces normes. Il s'agissait donc d'un modèle de type élitiste qui pouvait juste servir de démonstration, mais n'était pas vulgarisable dans le contexte actuel.

LA TRACTION ANIMALE

La traction animale diffuse progressivement dans les exploitations cotonnières grâce à l'action de l'encadrement CIDT. Eue recueille l'adhésion des paysans car eue permet dans un premier temps de diminuer la pénibilité du labour, dans un second temps d'accroître les superficies cultivées et par conséquent d'augmenter les revenus tirés de la vente du coton. Logiquement donc les paysans possédant des bovins et candidats à la culture cotonnière attelée ne devraient pas hésiter à prélever sur leur troupeau des taurillons, à les dresser pour la traction animale, ce qui nia pas été le cas.

Une enquête menée par l'auteur auprès des planteurs de coton a montré que plus de 90 p.cent des attelages étaient acquis hors du troupeau villageois. La diffusion de la traction animale n'a donc pas entraîné de spécialisation fonctionnelle du troupeau. Eue n'a pas modifié non plus l'attitude des paysans vis-à-vis de leurs animaux.

Toutes ces expériences ont ceci de commun: eues ont échoué, c'est-à-dire qu'il y a eu en réalité un phénomène de rejet.

Au lieu d'être une réponse à un besoin, une action qui s'inscrit dans le système des valeurs sans le bouleverser, une initiative qui épouse le modèle social, l'intensification est apparue comme une greffe sur tissu mal préparé, mal connu.

Avant d'entreprendre de telles opérations, il était nécessaire de connaître les mécanismes de fonctionnement des élevages traditionnels, leur fonction économique et sociale et leur articulation avec le système agricole.

L'élevage bovin: Conception et signification

L'élevage bovin apparaît, aux yeux de l'observateur, comme un véritable paradoxe. En effet, chaque unité de production cherche à acquérir des bovins en mobilisant et en commercialisant le surplus agricole, lorsque les récoltes sont abondantes.

Mais dès que le paysan entre en possession de l'animal, il s'en débarasse la minute qui suit, en le confiant à une tierce personne. Et si d'aventure il tardait à trouver cet intermédiaire de confiance, l'animal est laissé en divagation dans le village à charge pour les enfants de l'éloigner des zones de cultures à coup de pierres parfois le fusil!

Des préjugés d'ordre sociologique interdisent à un adulte de s'occuper de bovins. En effet, dès l'âge de 12 ans, dans le cadre des rites initiatiques, (le 'poro') qui préparent l'adolescent vers la maturité, en même temps que les vertus agrariennes lui sont enseignées, on lui interdit désormais de toucher à la vache car il s'agit là d'une activité mineure, cassée, réservée aux peurs. Les bovins sont donc toujours conduits et gérés par personnes interposées. Au niveau de chaque village les animaux sont regroupés dans des parcs collectifs sous la responsabilité d'un chef de parc et sous la conduite de bergers Peuls originaires des pays limitrophes à traditions pastorales.

Au plan de la gestion et de l'exploitation du troupeau, il peut s'écouler deux ans sans qu'un propriétaire se rende au pare pour savoir ce que sont devenus ses animaux. Dans la plupart des cas, il n'arrive plus à les connaître. Il éprouve à leur égard une phobie et une crainte presque viscérale.

Par ailleurs, lorsqu'on s'intéresse à la typologie des propriétaires, on s'aperçoit qu'en moyenne un paysan possède moins de deux bovins. Le caractère congloméral du troupeau bovin fait que les sous-produits ne sont pas utilisés. Le bouvier s'approprie le lait tandis que les déjections s'accumulent jusqu'à ce que le pare devienne un véritable bourbier et qu'on lui trouve un nouvel emplacement.

Le troupeau bovin n'entre pas dans les préoccupations quotidiennes des unités de production. Ce n'est pas une source de revenus, les animaux ne sont jamais abattus pour l'autoconsommation, leur principale utilisation étant de servir d'animaux sacrificiel lors des cérémonies funéraires. A cette occasion, le paysan va réclamer les animaux confiés il y quelque temps! Parfois des troupeaux entiers disparaissent lors de ces festivités, ils auront pleinement rempli l'objectif qui leur était assigné.

Le système agricole

Comme dans tous les pays en développement, l'agriculture ivoirienne revêt un caractère dualiste: le secteur moderne ou agriculture de plantation est tout à fait à l'avant garde du progrès de la science et de la technologie tandis que le secteur vivrier est encore au stade de l'autosuffisance. Lorsqu'on essaye d'identifier l'exploitation agricole traditionnelle et d'en saisir la dynamique, on constate que de nombreux obstacles s'opposent à l'intégration des bovins dans une optique d'intensification.

STRUCTURE DE L'EXPLOITATION ET MODE DE PRODUCTION

Les exploitations sont généralement de petite taille d'environ 3,5 ha en moyenne et les parcelles ont une valeur modale de moins de deux hectares environ, sont dispersées tous azimuts, donnant à l'espace agraire une configuration de type micro-fiduciaire. Elles sont généralement en culture manuelle avec équipement élémentaire (daba, machette). Elles sont à mode faire valoir direct, le paysan vivant en véritable symbiose avec sa terre qui est souvent réputée sacrée.

Elles sont de type monolithique linéaire, ou sous forme de parcelles portant deux ou plusieurs cultures associées. Dans tous les cas, les associations culturales et les rotations ne procèdent jamais de considérations agronomiques, mais plutôt d'un gradient d'intérêt dont le seul souci est d'assurer la sécurité alimentaire du groupe.

LE STATUT ET LE MODE D'ACCES A LA TERRE

La terre est un patrimoine collectif inaliénable. Eue est gérée par les gérontocraties villageois sous la responsabilité d'un chef de terre. Les parcelles sont attribuées aux famines et aux lignages à titre d'usus.

Dans certaines régions où la densité de la population est encore faible, les jachères sont très longues, parfois eues durent plus de 100 ans et sont réservées au patrimoine du village Cette conception de la terre interdit de mettre en place une sole fourragère dans l'assolement. Car cela traduirait la volonté de l'exploitant de revenir sur la parcelle de régénération après trois rotations seulement, ce qui équivaudrait à une appropriation définitive du sol, pratique contraire aux us et coutumes.

En définitive, tel qu'il fonctionne à l'heure actuelle, le système agricole ne peut pas insérer les bovins dans le processus d'intensification; la taille de l'exploitation, le niveau d'équipement et de technicité du paysan et les coûts ne permettent pas de mettre en place et de gérer une parcelle fourragère dans le système agricole. Le statut de la terre ainsi que la conduite et l'attitude vis-à-vis des bovins ne le permettent pas non plus. Il faut donc rechercher d'autres instruments d'intensification.

Rôle et place des petits ruminants dans le système agricole

Il convient tout d'abord de rappeler que ce n'est que très récemment que l'on s'est préoccupé de ces espèces, ce qui était une lacune, car il est apparu dans les enquêtes d'opinion que la viande de mouton était la plus prisée par le consommateur ivoirien. Mieux, les petits ruminants sont véritablement intégrés dans le système agricole. Alors qu'on a en moyenne moins de quatre bovins par exploitation ayant des bovins, on dénombre 10 ovins/caprins par exploitation qui en possèdent.

Si ces petits ruminants ne sont pas encore systématiquement encadrés, s'ils sont encore en divagation aux alentours des villages il ne sont l'objet d'aucun préjugé ou interdit sociologique ou religieux. Le paysan les côtoie, leur partage parfois son abri, leur donne volontiers ses excédents de cuisine et les soigne. Ils entrent également dans ses préoccupations quotidiennes. Le mouton et le cabri sont également des animaux sacrificiels. Le mouton en particulier est le seul animal exigé pour la fête de Tabaski. Les baptêmes et les mariages sont l'occasion de sacrifier un ou plusieurs moutons.

En milieu rural, les moutons locaux avec 10 à 15 kg de carcasse correspondent exactement à ce qu'une collectivité peut absorber par jour alors que même une carcasse de taurillon ne pourrait se vendre dans la journée.

Sur le plan agricole, les capacités théoriques de charge de la savane ne permettent d'entretenir que 0,5 UBT/ha, ce qui est impossible à réaliser dans le cadre d'une exploitation individuelle de 3,5 ha en moyenne, même avec une sole fourragère.

Compte tenu de ses contraintes, il convient de rechercher d'autres schémas d'intensification.

LE MODELE PETITS RUMINANTS - RESSOURCES INTERNES DE LA FERME

Il convient de rappeler de prime abord que ce schéma est le fruit de notre réflexion; il n'est encore réalisé nulle part dans le pays.

Compte tenu des observations que nous venons de faire et de la nécessité de passer des modèles traditionnels vers des schémas intensifs plus performants, pour répondre aux besoins sans cesse croissants à la fois en vivriers de base et en protéines animales, nous allons très prochainement essayer d'expérimenter un modèle fermier à partir de ressources internes de la ferme.

BESOINS ENERGETIQUES

L'une des particularités de ces modèles sera de couvrir tout ou partie des besoins en énergie à partir des ressources produites sur place. Et pour ne pas être en rupture avec l'équilibre et la dynamique du système agricole, cet apport reposera essentiellement sur les pâturages naturels hors des zones de culture, sur les vivriers cultivés dans l'exploitation (paires de riz, mats, mil, sorgho, sous-produits des récoltes de racines et tubercules, épluchures d'igname, cossettes de manioc, farine basse de riz) et sur la disponibilité de mélasse dans la région Ferke et de sous-produits d'huilerie (tourteaux, coton, arachide...).

Conclusion

L'élevage traditionnel d'ordre ethno-culturel entre l'agriculture et l'élevage est encore d'actualité en Afrique. Si l'élevage bovin et l'agriculture sont encore techniquement dissociés en Côte d'Ivoire c'est essentiellement en raison de l'absence de tradition pastorale.

Ni la diffusion de la traction animale ni les stratégies volontaristes n'ont pu ébranler le comportement du paysan vis à vis du troupeau bovin. Les modèles d'association agriculture-élevage, pour être viables, devront tenir compte de cette réalité en s'appuyant sur d'autres instruments partie d'intensification notamment les petits ruminants qui font véritablement partie du système agricole traditionnel et des préoccupations quotidiennes du monde paysan.

Bélier Djallonké de la zone littorale de la Côte d'Ivoire


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