Anticiper les crises doit devenir la nouvelle norme

La FAO entend protéger les populations vulnérables des catastrophes avant qu’elles ne surviennent

©FAO/Saikat Mojumder

Abdul Rob, un éleveur de crevettes, pêche à côté d'un talus où des milliers de personnes se sont réfugiées après les inondations au Bangladesh.

©FAO/Saikat Mojumder

10/09/2021
Alors que les populations du Bangladesh assistaient à la crue de la Jamuna en juillet 2020, l’Organisation des Nations Unies débloquait rapidement des fonds de secours d’un montant de 5 millions d’USD pour les protéger des conséquences inévitables des inondations. Cette opération, qui a duré moins de quatre heures, est devenue le déblocage de fonds humanitaires le plus rapide de l’histoire des Nations Unies. Cet événement est l’une des raisons pour lesquelles des ministres et des représentants d’organismes des Nations Unies se sont réunis à New York le 9 septembre pour la première fois dans ce cadre, afin de s’engager à agir en amont des crises.

La FAO est à l’avant-garde de cette nouvelle approche en matière de gestion de catastrophes. Dans le présent entretien, Mme Dunja Dujanovic, responsable de l’équipe de la FAO chargée des alertes et interventions rapides, explique pourquoi la FAO appelle à agir de manière anticipée en vue de soutenir les communautés confrontées à des risques de plus en plus fréquents.

Pourquoi les Nations Unies ont-elles organisé cette rencontre de haut niveau?

Toutes les études réalisées par la FAO montrent que les communautés tireraient bien mieux parti de nos investissements si nous n’attendions pas qu’elles perdent tout avant de les aider. Mais, pour orienter l’ensemble du système dans cette direction, il faut se mobiliser collectivement. C’est ce que nous espérons accomplir avec cette toute première réunion de haut niveau, organisée en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies.

En quoi l’action anticipatrice diffère-t-elle des interventions humanitaires habituelles?

Dans une situation d’urgence humanitaire classique, une fois que les gens ressentent déjà l’impact d’un choc, par exemple une sécheresse ou une flambée de violence, les organisations humanitaires interviennent rapidement pour compter le nombre de personnes dans le besoin, pour identifier celles d’entre elles qui ont davantage besoin d’aide et pour comprendre où elles se trouvent. À partir de là, tout le processus de planification et de financement est enclenché.

Dans le cadre de l’action anticipatrice, ce processus est inversé, car il s’agit d’agir en amont, avant le choc, et de protéger les populations avant qu’une catastrophe ne les frappe de plein fouet. Nous essayons donc de prévoir les conséquences d’un événement qui n’a pas encore eu lieu ou qui ne s’est pas encore totalement produit. 

Quelle est la nouveauté de cette approche?

Il s’agit de relier systématiquement l’analyse des risques, les actions et le préfinancement. Ainsi, nous pouvons élaborer des plans d’action à l’avance et des fonds sont déjà prévus à cet effet, ce qui nous évite de perdre un temps précieux et nous permet d’intervenir rapidement dès que les signes avant-coureurs apparaissent. 


L’idée est donc de gérer le risque de catastrophe, et non ses effets. Cette approche ne se substitue pas aux interventions classiques menées en cas de catastrophe, mais elle apporte un élément fondamental qui faisait défaut auparavant.

En quoi consiste l’action anticipatrice lorsqu’elle est appliquée à l’agriculture et aux crises alimentaires émergentes?

Nous savons que près de 80 pour cent des personnes ayant connu la forme de faim la plus grave sont tributaires de l’agriculture pour survivre. Il faut donc soutenir les familles d’agriculteurs à un stade précoce afin qu’elles puissent continuer à produire des aliments, ce qui est essentiel pour prévenir les crises alimentaires. 

À titre d’exemple, si les données indiquent qu’une sécheresse menace un pays donné, nous pouvons distribuer des semences résistantes à la sécheresse ou réparer, au préalable, les infrastructures d’adduction d’eau dans les zones à risque pour préserver les récoltes.

Dans un pays où des conflits sévissent et où le système vétérinaire est hors d’état de fonctionner, nous pouvons organiser une campagne de vaccination pour empêcher la propagation de maladies qui menacent le bétail, dont les familles tirent leur nourriture et leurs revenus.

Il ne s’agit pas uniquement de la sécurité alimentaire. Nous savons que les populations exposées à l’insécurité alimentaire doivent non seulement réduire leurs repas, mais aussi déscolariser leurs enfants, vendre leurs terres ou émigrer. Par conséquent, protéger les moyens d’existence des personnes présente des avantages à très long terme. 

Qu’y gagnent les populations? 

Les personnes qui connaissent la forme de faim la plus grave sont celles qui déjà tout essayé pour nourrir leur famille. Elles ont perdu ou vendu leurs biens et sont réduites à la dernière extrémité. 

Les communautés touchées par des catastrophes fréquentes sont particulièrement vulnérables, car, alors qu’elles essaient de se remettre d’un premier choc, elles sont frappées par la catastrophe suivante. 

L’action anticipatrice vise à briser ce cycle: nous ne laissons pas les personnes tomber dans une situation de faim aiguë – nous agissons rapidement pour protéger leurs moyens d’existence, leurs revenus et leur sécurité alimentaire. Mais nous préservons également leur dignité – nous évitons que les populations soient dépouillées des biens dont elles ont besoin pour se relever. Nous faisons en sorte qu’elles ne deviennent pas dépendantes de l’aide humanitaire.

Nous redonnons aux personnes le pouvoir de se protéger elles-mêmes face aux chocs.


Quels facteurs contribuent à la généralisation de l’action anticipatrice?

Ces dernières années, nous avons connu d’importants aléas naturels et nous assistons à une multiplication des conflits. Pour couronner le tout, la pandémie de covid 19 a pesé sur les économies et sur la capacité des personnes, dans le monde entier, de se procurer de la nourriture.

Par conséquent, les tendances en matière de faim sont alarmantes: un nombre croissant de personnes souffrent de faim aiguë ou se trouvent au bord de la famine. De plus en plus de personnes se demandent comment soutenir les plus vulnérables dans un contexte où ces tendances risquent de perdurer, voire de s’accentuer à l’avenir.

L’action anticipatrice n’est qu’une solution parmi d’autres, mais un nombre croissant de gouvernements et d’organisations s’y intéressent, car ils se rendent compte qu’il est possible de protéger davantage de personnes et d’obtenir de meilleurs résultats pour les communautés si nous nous mettons à gérer les risques de catastrophes, et non uniquement leurs conséquences. À notre sens, il s’agit d’un moyen stratégique qui présente un bon rapport efficacité-coût et permet d’utiliser les ressources des contribuables en agissant en amont, au lieu d’attendre que les chocs se transforment en véritables catastrophes.
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