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V. LEÇONS TIREES DE L'EXPERIENCE DE TUNISIE

L'expérience conduite avec les hommes et les femmes de Tbaïnia pour la conception et la réalisation du diagnostic participatif (cf. annexe 4: présentation de la zone et ébauche du plan d'action) est analysée à partir des lignes directrices suivantes avec un éclairage sur les forces et les contraintes:

· la démarche de mise oeuvre du diagnostic;

· la méthode et les outils utilisés;

· les informations "genre" produites au terme du diagnostic;

· le renforcement des capacités de la population et du personnel des structures d'encadrement;

· la valorisation des acquis du diagnostic (méthode, outils et produits) dans le cadre des activités du TCP et du Ministère de l'Agriculture;

· les mesures prises et à prendre pour disposer d'un environnement institutionnel propice au développement d'une approche participative intégrant le genre dans la planification du développement agricole.

Démarche

Se préparer avant d'aller à la rencontre de la population: la démarche a fixé son premier ancrage sur une base solide de connaissances relatives à la place des femmes dans l'exploitation et la gestion des ressources naturelles aux niveaux national, puis régional. Ensuite, le deuxième point d'attache s'est concrétisé au niveau régional par la connaissance de la zone, la sensibilisation et l'information des responsables des structures d'encadrement (CRDA et ONG) ainsi que la formation en diagnostic participatif (principes et outils) des animateurs et animatrices constituant l'équipe de recherche. Le passage au niveau de la population était ainsi préparé. L'équipe de travail arrivait avec une connaissance et un état d'esprit propices à une communication constructive entre population et responsables régionaux et locaux des organismes de développement.

Opter pour une démarche itérative et rétroactive: au fur et à mesure des étapes de la démarche, les produits élaborés par la population ont été portés à la connaissance des responsables d'encadrement pour provoquer un effet de rétroaction porteur d'une appréciation sur la faisabilité technique, économique et institutionnelle des propositions. Outre l'ouverture sur des possibilités novatrices de développement émanant de la population, ce processus de feed-back a permis aux responsables d'être associés véritablement à la démarche participative. Ils ont ainsi contribué en mobilisant leurs compétences à l'ajustement des propositions pour les rendre viables et ont, en retour, élargi leur vision du développement grâce à l'identification par la population de nouveaux créneaux et de mesures originales.

Construire un espace propice au partenariat: la démarche, volontairement conduite en "zig-zag", a amorcé une dynamique sociale porteuse d'une plate-forme favorable à un partenariat entre population et institutions du développement. Cette base d'échanges est sans conteste le lieu privilégié pour concevoir des projets conformes aux attentes et aux aspirations de la population et cohérents avec les objectifs des politiques de développement agricole et de gestion durable des ressources naturelles. La validation conjointe (hommes, femmes, encadrement) de propositions d'actions faisables et réalistes à l'échelle locale est un exercice commun de réflexion et de prise de décision créateur de changement.

Outils

Les outils utilisés pour appliquer la méthodologie ont largement favorisé la participation active et constructive des femmes à toutes les étapes du diagnostic et d'analyse, sans contraintes sociales apparentes. Pour la première fois les femmes étaient mobilisées et comme elles l'ont déclaré, elles ont pu:

· débattre d'une manière organisée sur leurs problèmes;

· réfléchir ensemble sur les solutions aptes à promouvoir leur rôle et à accroître leur participation pour contribuer au développement de leur zone.

Passer du raisonnement individuel au raisonnement communautaire: au démarrage du diagnostic participatif, les femmes ont d'abord eu tendance à exprimer des besoins individuels et spécifiques. Cette attitude dénote la mentalité d'assisté introduite par les projets de développement. D'ailleurs, ce comportement est plus accentué chez les hommes que chez les femmes, puisque ayant été, depuis toujours, le groupe-cible direct des projets. L'introduction progressive des outils d'analyse rapide (matrices et tableaux) et l'accès de la population aux informations nécessaires ont facilité la réflexion sur des objectifs et des problèmes communs tout en respectant les besoins et les aspirations des différents groupes d'intérêt.

Miser sur la vision du futur pour motiver: l'identification des problèmes de développement a été amorcée à partir d'une vision du futur (l'espoir) qui conduit à se fixer un dessein et à retenir des activités susceptibles de concrétiser cet avenir. La réflexion sur le possible est d'autant plus motivante et encourageante.

Suivre une logique de raisonnement simple: l'analyse a été progressive et à l'image du raisonnement logique d'autoévaluation spontanée de la réflexion humaine: "Pourquoi veut-on faire cela? Qu'est-ce qui l'empêche? Que peut-on faire pour régler ces problèmes? Qu'est-ce qui manque?". Ce mode de questionnement provoque une prise de conscience des problèmes et surtout des potentialités favorisant une autoconfiance et une confiance collective et réciproque.

Les outils employés ont également permis de:

· concentrer l'attention des participants sur le sujet durant les séances de travail et éviter les dispersions;

· capitaliser au fur et à mesure les informations et les choix retenus, et réduire ainsi les risques de contradictions ou de répétitions.

La collecte et l'analyse des données avec les femmes et les hommes séparément, à partir de supports comparables, ont validé les informations (triangulation) et ont facilité l'appréciation du degré de maîtrise de l'information selon le genre.

Produits "genre" du diagnostic

Les résultats du diagnostic prouvent que l'association des femmes à toutes les étapes du cycle des projets en agroforesterie est fondamentale étant donné:

· la prépondérance de leurs activités dans l'agroforesterie, malgré le manque, sinon l'absence, de reconnaissance et de prise en compte de leur rôle;

· l'importance de leurs tâches dans la mise en place et le maintien des systèmes de production agroforestiers;

· la pertinence de leur perception des perspectives de développement et de changement.

Réaffirmer le rôle prépondérant des femmes: les informations obtenues lors de la phase de collecte ont confirmé l'importance du rôle socio-économique des femmes dans l'agriculture et l'exploitation des ressources naturelles en milieu forestier. Tout autant que les hommes, les femmes tentent de diversifier les sources de revenus monétaires. Elles sont prêtes à s'engager dans le salariat occasionnel et à acquérir de nouveaux savoir-faire, même si ce salariat fait d'elles une main-d'oeuvre exploitée, comme dans le cas du ramassage des brindilles de myrte pour les sociétés de distillation. Le calendrier composé (voir annexe n05) montre que les sources de revenu sont multiples, saisonnières, intermittentes, caractéristiques d'une agriculture de subsistance et à l'origine de revenus modestes, excepté pour l'élevage. Les revenus des femmes sont moins élevés et plus ponctuels que ceux des hommes. Le fondement des motivations de l'implication des femmes (voir tableau n03, annexe 5) s'explique par l'intérêt de:

· dégager un revenu monétaire;

· contribuer à la couverture des besoins alimentaires de la famille (autoconsommation);

· valoriser leurs compétences et les moyens existants.

Mettre en synergie la perception des femmes et celle des hommes: la comparaison des priorités (cf. annexe 5, tableaux 1 et 2, matrice des priorisations) établies par les hommes et par les femmes montre une très grande similarité. Les hommes tendent toutefois à accorder leur préférence aux activités "autour du foyer". Ils ont aussi une vision, apparemment, plus large de l'éventail des possibilités: ils ajoutent aux propositions des femmes la plantation de cactus. C'est une activité qui présente plusieurs avantages: une source de revenu grâce à la vente des fruits et un complément pour l'apiculture (ressource mellifère), l'arboriculture et le maraîchage (haies vives protectrices). Les femmes, elles, privilégient l'élevage, premier centre d'intérêt, qui occupe une grande partie de leur temps. Elles en maîtrisent toutes les opérations. De même, les activités retenues montrent leur préoccupation pour l'éventail des composantes agricoles. Leur perception de la situation est aussi extrêmement significative de leur intérêt, au même titre que les hommes, pour les contraintes et les possibilités de développement existantes dans leur zone.

Casser les à-priori!: au cours de l'enquête participative, l'attitude des hommes a été marquée, au départ, par une sous-estimation des capacités des femmes et de l'opportunité de leur participation. Les hommes pensaient que les femmes ne pouvaient ni réfléchir ensemble ni apporter une contribution significative et intéressante. Cette appréciation a été revue au regard des résultats du travail effectué avec les femmes. L'analyse des problèmes et l'identification des activités productives et des mesures de développement ont démontré un niveau de qualité et de pertinence tout aussi performant chez les femmes et chez les hommes. Ce résultat a été accueilli avec beaucoup d'étonnement par les hommes. Ils l'ont intégré et ont reconnu le rôle prédominant des femmes, voir même déterminant, dans la problématique traitée. Cette reconnaissance n'a toutefois pas escamoté l'effet de surprise!...

Appuyer les femmes pour une parité: un bémol subsiste: les femmes n'arrivent pas à exprimer de besoins en relation avec les modes organisationnels. Elles ne se sentent pas spécialement concernées. Pourtant, la création d'un comité mixte de développement dans la zone, initié et soutenu par l'ONG ATLAS, témoigne d'une volonté d'associer les femmes. Le rôle de ce comité n'est pas perçu clairement par les femmes et leur représentativité n'est guère assurée. Les femmes pourraient pourtant y "faire leur place", s'exprimer et faire valoir leurs droits pour être des partenaires à part entière, constructives et efficaces. Ce constat révèle la nécessité de concevoir et de mettre en oeuvre des programmes de sensibilisation, de formation et d'animation, à tous les niveaux: population, structures de développement, étatiques ou non, organisations formelles et informelles.

Au regard de l'ensemble de ces appréciations, on peut conclure, sans risque de se tromper, que la promotion du rôle des femmes dans le développement ne peut devenir réalité par le biais de projets exclusivement orientés vers les femmes ou par la mise en oeuvre de quelques activités "dites spécifiques aux femmes". Pourtant, cette approche est encore véhiculée par les divers projets de développement rural bien qu'elle soit d'évidence en divergence avec la perception des femmes elles mêmes. S'obstiner dans cette voie pourrait contribuer à un isolement profond et à une marginalisation renforcée des femmes à l'encontre d'une volonté de promotion des femmes. C'est là que l'approche de genre devient des plus pertinentes et des plus opérationnelles.

Développement des capacités

Au niveau de la population

Les hommes et les femmes associés au diagnostic participatif estiment:

· avoir pris conscience collectivement des contraintes et des possibilités de développement dans leur zone (apprentissage de la reconnaissance de l'autre, de la valeur de la réflexion commune, de la confiance personnelle et collective, etc.)

· avoir eu l'occasion de s'exprimer sur le développement de la zone et donc sur "leur développement" et ce, autant les hommes que les femmes (processus d'appropriation du changement);

· avoir su analyser et hiérarchiser, de façon raisonnée, les problèmes et les solutions pour arriver à un consensus communautaire (hommes et femmes) capable d'influer sur la situation (passage d'une attitude d'assisté à un comportement d'autopromotion).

Réinvestir les capacités dévoilées: la population a regretté que leur forte mobilisation, leur implication intense et leur intérêt manifeste pour conduire ce diagnostic participatif ne soient pas poursuivies jusqu'à l'élaboration d'un projet définitif. C'est pourquoi, les hommes et les femmes ont proposé que ce travail soit repris avec l'ONG ATLAS et la DGF. Cette conclusion est significative de l'engagement et de la volonté des hommes et des femmes de concrétiser leurs idées. Cette dynamique de réflexion communautaire peut être valorisée dans le partenariat engagé avec l'ONG ATLAS et dans les négociations avec les services de développement lors de demandes d'intervention ou d'appui.

Assumer le changement amorcé: il est fondamental de garder présent à l'esprit que toute action participative engagée suppose le soutien aux capacités développées et au respect du consensus obtenu, non seulement par la population, mais aussi par les intervenants du développement.

Au niveau du personnel des structures d'encadrement

La participation de l'animatrice et de l'animateur du CRDA ainsi que de l'équipe d'animation de l'ONG ATLAS a permis:

· une sensibilisation concrète à l'importance de l'implication des femmes, au même titre que les hommes, dans un processus participatif;

· une initiation pratique à l'utilisation des outils du diagnostic participatif intégrant le genre.

Poursuivre le changement de pratique professionnelle: compte-tenu de l'inexpérience de l'équipe dans le domaine de la MARP, cet exercice participatif a été l'occasion d'une initiation. Toutefois, un renforcement de ces premiers acquis devrait être envisagé pour réaliser, sans appui, d'autres recherches. Pour l'animateur et l'animatrice du CRDA, ayant comme fonction principale la vulgarisation, cette expérience marque, aussi, l'amorce d'un virage dans la pratique professionnelle; c'est le passage de la simple diffusion d'un message technique dans un sens "top-down" à l'établissement de rapports de collaboration avec les bénéficiaires pour l'identification des besoins, la planification des moyens de réponse et leur mise en oeuvre.

Valorisation des acquis du diagnostic participatif

Outre cette analyse participative en milieu forestier, deux autres ont été conduites avec les femmes dans le secteur de la pêche à pied et de l'agriculture en irrigué. Les résultats de ces trois analyses, aussi bien sur le plan méthodologique que sur le plan des actions de développement identifiées, ont été utilisés pour la formation "Genre et développement", organisée par le TCP, pour les cadres du Ministère de l'Agriculture au niveau central et régional.

Réinvestir les résultats dans la formation et dans les programmes de travail: l'importance de la prise en compte de la perception de la population (femmes et hommes) à toutes les étapes d'une planification a été plus facilement reconnue car illustrée par des faits concrets et réels. Cette façon de procéder a eu d'autant plus d'impact qu'elle a fourni des éléments méthodologiques aux cadres des CRDA concernés par le démarrage de projets basés sur une stratégie participative, notamment dans le domaine de la gestion durable des ressources naturelles.

Egalement, les résultats ont été présentés aux responsables de la DGF et de l'ONG ATLAS, lors d'une journée d'information et de sensibilisation, organisée par la coordonnatrice nationale du TCP, avec la participation de femmes et d'hommes parties prenantes du diagnostic. Un processus de concertation a ainsi été engagé entre les forestiers et l'ONG pour concrétiser, de façon conjointe et planifiée, les idées développées avec la population.

Insister sur l'effet de cohérence dû au processus participatif: les résultats de l'analyse participative réalisée à Tbaïnia sont cohérents avec les objectifs d'action du secteur rural pour le IXème Plan quinquennal. L'implication des femmes pour un accroissement et une diversification agricoles et une amélioration de la gestion des ressources naturelles a été valorisée par:

· l'approfondissement des connaissances sur la contribution des femmes dans la production, la valorisation des produits agricoles et forestiers et la gestion des ressources;

· la sensibilisation des agricultrices pour leur adhésion aux groupements et aux AIC et la révision des modalités d'accès pour faciliter leur participation;

· la généralisation de l'approche participative pour une implication plus importante des femmes à toutes les étapes des projets (de l'identification à l'évaluation);

· l'amélioration des mécanismes (outils et méthodes) des programmes de développement communautaire et de gestion des ressources naturelles pour l'intégration des femmes.

Mesures institutionnelles pour une planification participative et paritaire

Conduire la recherche participative à des fins de mise en oeuvre de projets: l'identification d'actions de développement grâce à la prise en compte de la perception de la population (hommes et femmes) est une étape fondamentale pour l'élaboration de projets basée sur une démarche participative et intégrée. Ce diagnostic participatif devrait impérativement se poursuivre par la planification et la mise en oeuvre de projets de développement.

Toutes les étapes de ces projets (planification, programmation, mise en oeuvre et suivi-évaluation) devraient être conçues et réalisées, à toutes les étapes, dans un esprit de recherche-action. Les femmes doivent être directement et continuellement impliquées comme membres actifs des structures d'organisation et comme bénéficiaires directes des mesures d'accompagnement (crédit, formation, etc.).

Développer une approche et un appui de type horizontal: pour encourager des projets sur une base participative et mobiliser les appuis nécessaires pour garantir la prise en compte efficace des questions de genre, une approche et un appui au niveau horizontal doivent être privilégiés. Etant donné la diversité des domaines de développement concernés, il serait opportun d'étudier les possibilités de constitution et de fonctionnement d'équipes pluridisciplinaires dans le cadre de la restructuration en cours des CRDA. Chaque CRDA disposerait d'une équipe constituée d'agents des arrondissements forêts, génie rural, vulgarisation, etc. Elle aurait pour tâches l'élaboration et la mise en oeuvre des projets à l'échelle régionale, selon une approche participative et intégrée tenant compte du genre. Cette option soutiendrait les orientations actuelles de la décentralisation du Ministère de l'Agriculture visant l'élargissement de la responsabilité des CRDA à l'entièreté du cycle des projets.

Favoriser un cadre structurel ouvert sur la parité: l'ensemble des travaux du TCP ainsi que les acquis obtenus au fur et à mesure de sa mise en oeuvre conduisent à la proposition de mise en place de cellules "Genre et développement" au niveau central et régional du Ministère de l'Agriculture. La cellule centrale, coordonnée par le cabinet du Ministère, serait composée de représentants de la Direction Générale de la Planification du Développement et des Investissements Agricoles (DGPIA), de la Direction Générale du Financement et des Encouragements (DGFE) et de l'Agence de Vulgarisation et de Formation Agricoles (AVFA). Elle aurait pour principales tâches de s'assurer de:

· la prise en compte des femmes dans la formulation de la politique sectorielle agricole et des programmes et projets de développement;

· l'évaluation de l'impact et des effets des programmes et projets de développement sur les femmes rurales;

· la mise en place d'actions (programmes de formation, dispositifs d'appui) pour le renforcement des capacités des agents du Ministère de l'Agriculture relatives aux questions de genre;

· l'appui méthodologique aux CRDA pour l'élaboration, la mise en oeuvre et l'évaluation des projets selon une approche participative intégrant le genre.

La cellule centrale serait reliée fonctionnellement aux cellules établies dans les CRDA pour l'échange réciproque d'informations et l'appui en formation. Les cellules régionales seraient pluridisciplinaire et auraient pour tâches:

· l'élaboration de termes de références soucieux des questions de genre pour les missions d'identification, de formulation de suivi-évaluation des projets;

· la définition d'indicateurs de suivi et d'évaluation des programmes qui tiennent compte du genre;

· la mise à disposition d'informations sur la place des femmes dans le secteur agricole;

· l'appui méthodologique aux cellules de vulgarisation féminine des CRDA.

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