Nurcan Tekneci poursuivait une brillante carrière professionnelle, dans le tumulte de la vie urbaine. Après la pandémie, elle a décidé de s’installer à la campagne et de se lancer dans l’apiculture, un choix radical que tout le monde, dans son entourage, n’approuvait pas. ©FAO/Luca Muzi
Dans la banlieue paisible et verdoyante de Düzce, en Türkiye, où l’air embaume le parfum des châtaigniers et vibre du bourdonnement des abeilles, Nurcan Tekneci ajuste son voile d’apicultrice et soulève le couvercle de la première ruche. Les abeilles s’élèvent en une nuée tranquille, affairées, organisées, infatigables, suscitant un sourire sur son visage.
On a peine à croire qu’il y a quelques années encore, cette apicultrice qui cumule aujourd’hui les fonctions de formatrice, d’entrepreneuse et de source d’inspiration pour sa communauté menait une vie très différente.
Cette jeune femme de 36 ans originaire d’Izmir a étudié les langues et les littératures romanes à Istanbul et obtenu un master, avant de bâtir une brillante carrière dans le monde de l’entreprise. Elle exerçait des fonctions de direction qui lui assuraient un bon salaire, en se pliant au rythme bien connu de la vie citadine, entre longues journées de travail, transports bondés et course permanente. «J’ai mené cette vie pendant presque 10 ans», se souvient-elle. «Je voyais à peine mon fils, et je ne m’en rendais même pas compte!»
Il a fallu une pandémie mondiale et 45 jours consécutifs de télétravail pour qu’un déclic se produise en elle. Son fils avait deux ans à l’époque. «Pendant cette période, j’ai tissé avec lui des liens très forts, comme jamais encore je n’avais eu l’occasion de le faire», explique-t-elle. «J’ai compris que nous pouvions vivre avec moins. Que la consommation, le chaos et le stress n’étaient pas la seule option.»
Un matin, au petit-déjeuner, son mari Lokman a prononcé une phrase qu’il lui avait déjà souvent dite mais qu’elle n’avait jamais prise au sérieux: «Partons vivre au village.» Et cette fois-là, elle a dit «d’accord».
Un nouveau départ
Quitter la ville était un choix radical, que tout le monde n’a pas approuvé au début. «Mon père a été le premier à s’y opposer», raconte-t-elle en riant. «Pour lui, j’avais deux diplômes universitaires, un super emploi, un salaire élevé... Devenir apicultrice? Il pensait que j’avais perdu la tête!»
Ses amis aussi la taquinaient: «Tu vas regarder voler les mouches?» Inlassablement, Nurcan leur répondait: «Pas les mouches, les abeilles.»
Mais cette transition vers la vie rurale ne répondait pas seulement à un désir de changer de décor: c’était aussi se donner un nouvel objectif. Le choix de Nurcan de travailler avec les abeilles a pris une dimension éminemment personnelle. Lorsque, quelque temps plus tard, son père est décédé d’un cancer du poumon, sa décision s’est doublée d’un caractère d’urgence. Elle voulait bâtir une vie fondée sur l’air pur, la production naturelle, la salubrité alimentaire et un mode de vie sain, autant de valeurs qu’elle pourrait transmettre à son fils.
«J’étais focalisée sur un seul objectif», indique-t-elle. «Je restais sourde à tout le reste.»
Nurcan s’est jetée à corps perdu dans l’apiculture. Elle a également suivi des formations de la FAO, qui lui ont fourni des outils qu’elle a immédiatement mis en pratique. ©FAO/Turuhan Alkır
L’apiculture n’est pas une activité qui s’improvise, mais Nurcan avait une grande soif d’apprendre. Elle a étudié les méthodes scientifiques, fait son apprentissage auprès d’apiculteurs chevronnés et suivi des formations professionnelles. Elle et son mari ont travaillé en tandem. Leur jeune fils, aujourd’hui âgé de huit ans, n’était pas intéressé au départ, mais de fil en aiguille, lui aussi a commencé à participer à l’activité familiale. Ses parents l’ont même chargé de s’occuper de sa propre ruche.
«Nous voulions qu’il grandisse au contact de la nature», explique Nurcan. «Cela me fait énormément plaisir, car un jour, il voudra aller à l’université et le fait d’avoir un autre “bracelet en or” comme on dit en turc, c’est-à-dire une compétence supplémentaire, est un formidable atout.»
À la fin de la journée de travail, la famille reste au rucher. Elle s’installe sur des chaises de camping, autour d’un thé et d’une collation. «Nous restons souvent ici jusque tard dans la soirée», commente‑t‑elle. «C’est tellement paisible. C’est ici que nous nous sentons le mieux.»
À mesure que la famille a accumulé de l’expérience, ses ambitions ont grandi. Nurcan a créé sa propre marque et s’est diversifiée au-delà de la production de miel. Les bougies en cire d’abeille ont marqué un tournant décisif. «J’ai appris que la cire d’abeille libérait des ions négatifs qui contribuent à purifier l’air», explique-t-elle. «À cause de la maladie de mon père, cela prenait beaucoup de sens pour moi.»
Au fil des saisons, elle a multiplié les productions: cire d’abeille, gelée royale, puis propolis. Chaque nouvelle activité était fondée sur les recherches scientifiques et la production placée sous la supervision d’experts.
Le chemin de la croissance
En 2025, Nurcan a participé à une série de formations en apiculture financées par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) qui portaient sur le renforcement de la production locale, de la durabilité et des moyens d’existence en milieu rural. Même après plusieurs années d’expérience sur le terrain, la jeune femme affirme que ces formations ont transformé sa manière d’envisager son activité.
«Ces séances m’ont aidée à mettre le doigt sur mes erreurs», explique-t-elle. «Grâce à un travail plus précis et plus méticuleux, je suis en mesure d’accroître mes capacités et de fabriquer des produits de meilleure qualité et plus durables. La FAO m’a donné une feuille de route.»
Les formations ont abordé la gestion des ruchers, les soins saisonniers, la lutte contre les maladies, la diversification des produits et les pratiques durables, autant d’outils que Nurcan a immédiatement mis en pratique. Plus important encore, elles lui ont permis d’établir des contacts avec tout un réseau d’apiculteurs.
Les formations soutenues par la FAO ont aidé Nurcan à se diversifier au-delà de la production de miel et à consolider ses revenus. ©FAO/Turuhan Alkır
Par un chaud après-midi d’été, une autre visiteuse s’est présentée au rucher de Nurcan: Dilara Koçak, l’une des plus éminentes expertes en nutrition de Turquie. En tant qu’ambassadrice de la FAO, Dilara a passé des années à sensibiliser le public aux systèmes agroalimentaires, à la durabilité et aux modes de vie sains.
Mais ici, à Düzce, elle a découvert quelque chose qui l’a surprise elle-même.
«Ici sont élevées des créatures miraculeuses qui sont source de nutrition», a-t-elle déclaré, entourée du doux bourdonnement de milliers d’abeilles. «Les abeilles sont essentielles pour la durabilité des systèmes agroalimentaires, la pollinisation et la biodiversité.»
Au cours de cette visite, les deux femmes se sont retroussé les manches et ont fabriqué ensemble des bougies en cire d’abeille, permettant à Dilara de se familiariser avec une technique que Nurcan maîtrise maintenant à la perfection. Les bougies, symboles de lumière et de nature, constituaient une métaphore bienvenue de leur mission commune en faveur de la durabilité et de l’autonomisation des femmes.
«Nurcan est une meneuse», a poursuivi Dilara. «Elle inspire les autres femmes, les jeunes, et fait tout ce qui est en son pouvoir pour assurer la survie des abeilles. Être témoin de cette histoire est une expérience unique.»
Une exploitation, un festival, une communauté
Aujourd’hui, Nurcan gère environ 70 ruches, et rien que cette année, elle a récolté 200 kilos de miel. Mais son rêve ne s’arrête pas là.
«J’ai envie de créer une exploitation apicole», dit-elle. «Un endroit où les enfants, les femmes, les jeunes – même les cols blancs lassés de la vie urbaine – pourraient apprendre à connaître les abeilles et produire leur propre miel.»
Elle s’imagine organiser des ateliers, des formations et un festival de la récolte du miel, à l’issue duquel les familles ramèneraient chez elles le miel produit sous leurs yeux.
«Mon objectif est d’améliorer les connaissances sur l’alimentation», indique-t-elle. «Je veux que les gens sachent exactement ce qu’ils mangent.»
Nurcan tient à préciser qu’elle n’a pas renoncé à sa vie professionnelle: elle l’a simplement transformée. Les compétences qu’elle a acquises et perfectionnées en entreprise – organisation, contrôle de la qualité et communication – structurent son activité d’aujourd’hui.
Et grâce aux formations dispensées avec l’appui de la FAO, elle continue d’approfondir ses connaissances en apiculture et de nourrir de nouvelles ambitions. Au milieu des ruches de Düzce, entourée de sa famille et du bruissement régulier des petites ailes, Nurcan a trouvé un sens à sa vie et un foyer.
Le présent article fait partie d’une série célébrant les agricultrices du monde entier. Des productrices, pêcheuses et éleveuses pastorales aux commerçantes, agronomes ou encore entrepreneuses rurales, toutes sont à l’honneur. L’Année internationale des agricultrices (2026) vise à reconnaître leurs contributions essentielles à la sécurité alimentaire, à la prospérité économique et à l’amélioration de la nutrition et des moyens de subsistance, malgré la lourde charge de travail, les conditions de travail précaires et l’accès inégal aux ressources dont elles pâtissent. Elle promeut une action collective et des investissements ayant pour but l’autonomisation des femmes dans toute leur diversité et la mise en place de systèmes agroalimentaires plus justes, plus inclusifs et plus durables pour tous.
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