Depuis des siècles, les femmes kichwa et leurs connaissances agricoles ancestrales sont le ciment de la sécurité et de l’autonomie alimentaires de cette région de l’Équateur. Leurs exploitations, appelées localement «chakras», ont été reconnues en 2023 par la FAO comme un Système ingénieux du patrimoine agricole mondial (SIPAM). ©FAO/ Johanna Alarcón
L’aube ne se lèvera pas avant plusieurs heures, mais cela n’empêche pas les coqs de Magdalena Laine d’être déjà en train de chanter quand cette agricultrice de 59 ans, du peuple autochtone kichwa, allume l’ampoule qui éclaire le patio de sa ferme, en bordure de la ville andine de Cotacachi, en Équateur. Elle se met ensuite à tamiser énergiquement de la farine de maïs.
«Je me suis réveillée à 1 h 30 parce que les clients arrivent très tôt», nous explique Magdalena, en parlant des clients du marché dominical intitulé La Pachamama nos alimenta (La terre mère nourricière), un marché agroécologique où environ 300 femmes kichwa viennent chaque semaine vendre leur production.
Pendant que Magdalena s’occupe de la farine, l’une de ses filles, Verónica Cumba Laine, 29 ans, travaille avec son père et sa petite sœur pour préparer les autres produits que Magdalena vendra au marché: des légumes frais, des citrons, du lupin, du quinoa et des œufs.
Ils vendent également de la farine de maïs et des sacs de graines de maïs de variétés locales, que Verónica et Magdalena ont soigneusement préparés la veille au soir. Elles vendent les bonnes graines au marché, mais conservent les meilleurs afin de les semer la saison suivante.
«Juste après la récolte, nous conservons les variétés de maïs et nous sélectionnons les graines les plus saines et les plus propres. Nous les réservons pour la prochaine période de semis», explique Magdalena.
«Ma mère est une gardienne de semences. Elle préserve de nombreuses variétés indigènes de semences de maïs. Elle m’apprend tout ce qu’il y a à savoir sur l’agriculture», explique à son tour Verónica.
Malgré les difficultés que pose une agriculture pratiquée à des altitudes comprises entre 2 500 et 3 400 mètres au-dessus du niveau de la mer et les effets croissants du changement climatique sur ces écosystèmes fragiles, les femmes kichwa et les systèmes alimentaires et systèmes de connaissances de leur peuple autochtone sont, depuis des siècles, le ciment de la sécurité et de l’autonomie alimentaires de cette région équatorienne.
Le nom local des parcelles qu’elles cultivent est chakra. Ce terme désigne un système agricole riche en biodiversité reconnu en 2023 par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) comme étant un système ingénieux du patrimoine agricole mondial. En plus de contribuer à la nutrition, à la sécurité alimentaire et aux revenus, les chakras sont aussi une source de médicaments, de combustibles et de fourrage.
Le secret du succès de la chakra repose sur deux piliers: les femmes autochtones kichwa, comme Magdalena, qui sont les gardiennes des semences, qui préservent et conservent les semences locales, et les exceptionnels plateaux montagneux, dont les différents altitudes et microclimats sont essentiels à la diversité des espèces qui y sont cultivées. © FAO/ Johanna Alarcón
À 3 h 30, l’un des camions qui transportent les agricultrices de leurs chakras jusqu’au marché arrive à la ferme de Magdalena. Elle enfile un châle en laine rose, un vêtement traditionnel, et rejoint d’un bon pas la benne du camion pour y charger ses produits. Malgré quelques difficultés, elle finit par trouver de la place à l’arrière du camion, un espace déjà rempli de dizaines de produits (des baies, des avocats, du miel ou encore des pommes de terre) apportés par d’autres femmes kichwa, ce qui témoigne de l’extraordinaire agrobiodiversité des chakras.
Aux premières lueurs du jour, les clients se pressent déjà autour de l’étal de Magdalena, qui se tient au siège du Comité central des femmes de l’Union des organisations paysannes et autochtones de Cotacachi (UNORCAC). Et avant midi, elle a presque tout vendu, ce qui lui rapporte environ 50 USD, une somme suffisante pour subvenir aux besoins de sa famille pendant une semaine et mettre de côté un peu d’argent pour les études de sa fille.
La production des chakras, où l’on cultive en moyenne 25 plantes, sert principalement à la consommation domestique.
«Si nous ne cultivions pas les chakras, nous n’aurions pas grand-chose à manger», reconnaît Verónica.
Cela dit, grâce au Mécanisme forêts et paysans, la FAO contribue à améliorer la production agricole dans les chakras de sorte que les excédents soient une source de revenus. Le Mécanisme aide les groupes de producteurs locaux à former les femmes kichwa pour qu’elles acquièrent des compétences, par exemple en comptabilité et en marketing, afin de les aider à vendre directement leurs produits aux clients de Cotacachi et d’autres centres urbains. Depuis 2019, environ 13 500 familles vivant en milieu rural en Équateur ont bénéficié de projets soutenus par le Mécanisme forêts et paysans.
Les femmes et la terre
Les secrets de l’agrobiodiversité de la chakra andine résident dans les femmes autochtones kichwa et dans la topographie. Les femmes autochtones, comme Magdalena, sont les gardiennes des semences, expertes dans la préservation et le maintien des variétés locales de semences locales, en particulier le maïs, les haricots et les courges. Quant aux montagnes andines de cette région, elles se caractérisent par des plateaux exceptionnels, connus localement sous le nom de pisos climáticos, qui abritent des climats et des environnements variés. Ces plateaux, situés à diverses altitudes et soumis à des variations microclimatiques, sont indispensables à la grande variété de cultures, de légumes et de fruits que les familles kichwa produisent et consomment.
Les phénomènes météorologiques extrêmes liés au changement climatique, tels que les sécheresses et les inondations, sont désormais une menace pour ce système, car les variations de température modifient la répartition traditionnelle des cultures en fonction de l’altitude. Ces changements peuvent également nuire au savoir que les femmes kichwa transmettent aux nouvelles générations, par exemple sur les périodes propices à la plantation.
«Quand j’étais petite, le climat était normal. Aujourd’hui, le climat change... Le soleil cogne si fort que j’ai l’impression de porter un fer à repasser dans le dos», raconte Magdalena.
Elle explique que sa famille doit désormais composer avec de nouveaux organismes nuisibles et des conditions plus sèches qui «tuent les plantes» et font baisser les rendements.
Grâce au soutien financier et à l’assistance technique de la FAO, des organisations paysannes, comme l’UNORCAC, lancent plusieurs initiatives visant à renforcer la résilience climatique des populations locales. L’UNORCAC collabore avec les populations kichwa afin de diversifier la production alimentaire par l’utilisation et les échanges de semences locales.
«Nous avons constaté dans nos chakras que les semences locales résistent au gel et à la sécheresse», explique María Piñán, qui dirige le Comité central des femmes de l’UNORCAC.
Avec le soutien technique et financier de la FAO, l’UNORCAC accroît la résilience des populations kichwa face au changement climatique et contribue à la diversification de la production alimentaire par l’utilisation de semences locales. María Piñán, la responsable du Comité central des femmes de l’UNORCAC, a joué un rôle fondamental dans la promotion de ces variétés résilientes face au changement climatique. ©FAO/ Johanna Alarcón
Épargner ensemble
La FAO apporte également son aide aux groupes d’épargne dirigés par des femmes, à qui elle propose des formations en finance. Ces systèmes de crédit à l’échelle locale octroient des microcrédits à leurs membres, ce qui permet aux populations rurales d’investir dans leurs parcelles et d’améliorer leur productivité ou de pouvoir surmonter des situations d’urgence, par exemple une mauvaise récolte. À Cotacachi, en cinq ans, certains groupes d’épargne ont fait passer leur capacité de crédit de 30 USD à plus de 2 000 USD.
«Le renforcement des groupes d’épargne fait partie de notre stratégie visant à transformer le secteur agroalimentaire dans la perspective d’un développement rural inclusif. Sans résilience économique, l’adaptation au changement climatique sera difficilement réalisable», explique Gherda Barreto, représentante de la FAO en Équateur.
Assise à côté de Magdalena dans le patio de la chakra, Verónica connaît bien les défis du changement climatique, mais elle est convaincue que les connaissances ancestrales transmises par sa mère l’aideront, elle et les générations futures, à surmonter les difficultés.
«Ici, ce sont les femmes qui prennent les initiatives... Quand j’aurai ma propre famille, je devrai semer comme ma mère l’a fait, en suivant la méthode qu’elle m’a montrée. Tout ce qu’elle m’a enseigné va rester gravé en moi et je dois perpétuer cette sagesse.»
Chaque année, le 16 octobre (Journée mondiale de l’alimentation) est l’occasion de célébrer des héros de l’alimentation dans le monde entier. Des agriculteurs et des pêcheurs aux innovateurs et aux chefs, les héros de l’alimentation dirigent des initiatives locales et mondiales qui visent à mettre en place des systèmes agroalimentaires plus durables et plus résilients. Mais nous pouvons tous être des héros de l’alimentation: en respectant la nourriture, en arrêtant de gaspiller et en réduisant notre consommation de produits non essentiels. Nos actions déterminent notre avenir. Travaillons ensemble à l’améliorer.
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