Les membres de la communauté où vit Iracema Da Luz Ferreyra, à Colonia Alegría, en Argentine, ont constaté les effets de la déforestation et ont pris conscience de l’importance des arbres, dont dépendent leurs conditions de vie et leurs moyens de subsistance. ©FAO/Maryia Kukharava
Quand Iracema Da Luz Ferreyra marche dans les parcelles ombragées de Colonia Alegría, elle ne voit pas simplement des arbres. Elle voit un avenir possible pour sa chacra, une petite exploitation familiale transmise de génération en génération. «J’imagine que dans 10 ans, il y aura beaucoup plus de plantes, beaucoup plus d’arbres dans ma chacra (ferme). Je n’arriverai peut-être pas à voir tout ça, mais j’espère que mes enfants et mes petits-enfants pourront dire: «C’est ma mère, ou ma grand-mère, qui a planté ça».
Au fin fond de la province de Misiones, dans le nord-est de l’Argentine, le village de Colonia Alegría se trouve dans une des régions forestières les plus riches du pays. Les forêts naturelles de l’Argentine, qui s’étendent sur 46,5 millions d’hectares, fournissent de l’eau, des aliments et des médicaments aux communautés rurales. Mais des années d’agriculture intensive, en particulier de culture de tabac et de maté, ont poussé l’équilibre entre la vie et la terre jusqu’à ses limites.
Ensemble, les femmes ont donc jeté leur dévolu sur la culture d’espèces d’arbres indigènes qui sont précieuses, car elles sont utilisées comme aliments et comme médicaments, ainsi que comme habitats essentiels par la faune et la flore sauvages et par les pollinisateurs. Faisant équipe avec une organisation communautaire, Asociación Civil Minka, les femmes ont commencé à faire pousser de jeunes plants d’espèces indigènes, avec l’aide du Gouvernement de l’Argentine et de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), dans le cadre du projet Argentina REDD+ financé par le Fonds vert pour le climat (FVC). Cette initiative fait partie d’un investissement plus large de plus de 80 millions d’USD octroyé à l’Argentine par le FVC en 2020, en considération de la réussite du pays en matière de réduction de la déforestation, de la dégradation des forêts et des émissions de gaz à effet de serre à ce moment-là.
Grâce au financement du FVC et au soutien de la FAO et de l’organisation locale Asociación Civil Minka, Andrea Pereyra (à droite, en bas) et d’autres membres de sa communauté cultivent des espèces d’arbres indigènes. Le soutien du FVC signifiait que chaque nouveau jeune plant représenterait également une réduction attestée des émissions. ©FAO/Maryia Kukharava
Andrea Pereyra, qui comme Iracema est membre de l’association des entrepreneuses de Colonia Alegría, a grandi dans la région, mais a quitté son village pour chercher du travail. Elle est partie pendant quatre ans, puis est retournée à Colonia Alegría à l’âge de 22 ans.
En grandissant, elle a vu les arbres qui étaient abattus pour cultiver du tabac et du maté, mais aujourd’hui, âgée d’une vingtaine d’années, elle a réalisé à quel point la forêt était importante.
«La forêt, c’est la vie. Elle nous apporte l’eau, l’oxygène, tout», affirme-t-elle. «Nous ne voulons pas continuer à raser des forêts pour survivre. Nous voulons planter pour la nature et créer d’autres moyens pour subvenir aux besoins de nos familles.»
Avec son mari, elle travaille à présent dans une réserve, où elle plante des arbres indigènes sur des terres dégradées. Elle élève aussi des poules et des cochons, sans défricher pour créer des enclos. Le financement de REDD+ a permis aux membres de sa communauté de mettre en place des pratiques durables et, dans le même temps, de continuer à gagner leur vie, ce qui montre que la protection des forêts et le développement des moyens de subsistance peuvent aller de pair.
Des semences pour l’avenir
Les jeunes plants d’arbres sont au cœur de la démarche de ces femmes. Avec le soutien de la FAO et de l’Asociación Civil Minka, elles apprennent à cultiver des espèces indigènes, certaines étant destinées à la production de bois, tandis que d’autres ont été choisies pour produire des aliments et des médicaments ou servir d’habitat pour les pollinisateurs. Un nouveau centre communautaire accueillera une pépinière et servira d’espace de formation, de transformation de produits et de commercialisation collective.
Les femmes participent régulièrement à des séances de formation consacrées à la biodiversité, à la collecte de semences et à l’agriculture durable. «Nous voulons devenir les entreprises semencières de la région, produire nos propres semences et gagner notre vie en harmonie avec l’environnement», affirme Iracema.
La communauté prévoit également d’installer une cuisine artisanale où l’on pourra apprendre la transformation et le conditionnement des aliments, ce qui permettra au centre de jouer également le rôle de plateforme commerciale locale. «Toutes seules, ce serait trop difficile de faire tout cela, mais, en tant que groupe, nous nous aidons les unes les autres, nous vendons ensemble et nous construisons quelque chose qui durera», affirme Iracema.
L’apiculture s’est elle aussi développée. Les femmes ont installé des ruches pour produire du miel, accroître les revenus des ménages et améliorer la pollinisation dans les zones reboisées. Ces efforts s’inscrivent dans le cadre du Native Forest Producers Programme (Programme destiné aux exploitantes de forêts naturelles), qui aide des entreprises du secteur forestier, tout en valorisant le rôle des femmes dans la gouvernance des forêts et la vie des communautés. Dirigé par la FAO et la Direction nationale des forêts et financé par le FVC, ce programme vise à faire en sorte que les femmes ne se contentent pas seulement de remettre en état des forêts, mais qu’elles fassent de la gestion durable une solution climatique à long terme dont on peut vérifier l’efficacité.
«Nous voulons que nos enfants et nos petits-enfants sachent ce que sont ces plantes, qu’ils se rappellent que nous avons arrêté d’abattre des arbres et que nous avons commencé à en planter et que la forêt existe encore grâce à nous», ajoute Andrea.
Grâce au nouveau centre communautaire qui accueille une pépinière, les femmes espèrent devenir une entreprise semencière pour la région et gagner de l’argent tout en vivant en harmonie avec l’environnement. ©FAO/Maryia Kukharava
«Il ne s’agit pas d’imposer des idées, il s’agit de travailler ensemble pour trouver ce qui fonctionne le mieux pour notre communauté», affirme Ana María Roldán, Présidente de l’Asociación Civil Minka. Mme Roldán, qui est un partenaire crucial du processus, a aidé à intégrer la formation technique et les connaissances locales, en veillant à ce que les solutions émanent de la communauté et que la gestion des forêts devienne une responsabilité partagée.
Ces activités de soutien ont également permis de créer un espace où les femmes rurales peuvent s’exprimer, selon Iracema, qui affirme: «Nous sommes parfois très timides et nous n’osons pas parler, mais grâce aux ateliers et à l’aide de l’Asociación Civil Minka, nous sommes devenues plus fortes.»
Grâce au système des paiements liés aux résultats obtenus dans le cadre de REDD+ qui a été mis en place par le FVC, Colonia Alegría fait désormais partie d’un réseau de communautés de toute l’Argentine qui œuvre à la réduction de la déforestation et à la remise en état des forêts naturelles. Plus de 31 000 personnes en bénéficieront et plus de 4,5 millions d’hectares de forêts feront l’objet d’une gestion durable. Chaque arbre planté contribue à des réductions mesurables des émissions de carbone, ce qui montre que l’action locale peut avoir un véritable impact sur les objectifs climatiques mondiaux. Aujourd’hui, Colonia Alegría est une des nombreuses communautés qui promeuvent un avenir durable en mettant les arbres au cœur de leurs activités.
«Nous n’en sommes qu’au début. Des activités similaires sont actuellement déployées dans toute l’Argentine et jettent les bases de stratégies de gestion forestière plus larges», affirme Serena Fortuna, Fonctionnaire principale chargée des forêts à la FAO.
À Misiones, les arbres sont jeunes, mais leurs racines sont ancrées profondément, dans la terre et au sein d’une nouvelle génération de femmes qui aident les forêts à perdurer et les communautés à prospérer.
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